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Industrie agroalimentaire - Kraft Foods déclare la guerre à l'obésité

Le changement de ton de certaines multinationales semble davantage inspiré par le marketing que par une véritable préoccupation pour la santé publique

Aujourd’hui, au Québec, 13 % de la population est obèse, et ce nombre ne cesse d’augmenter d’année en année, surtout chez les jeunes.
Aujourd’hui, au Québec, 13 % de la population est obèse, et ce nombre ne cesse d’augmenter d’année en année, surtout chez les jeunes.
Les nutritionnistes ont sourcillé. Les biscuits Oreo, le beurre d'arachide, le Kool-Aid, le Cheez Whiz, le fromage Philadelphia, le Kraft Dinner, la mayonnaise Kraft, la pizza Delissio, le chocolat Toblerone ou les biscuits Ritz, avec leurs sucres, gras et additifs en tout genre, prétendent devenir, au cours des prochaines années, et ce, à la surprise générale, des armes redoutables pour contrer un mal moderne: l'obésité.

C'est du moins le souhait prononcé mardi dernier par la multinationale derrière cette ribambelle de produits alimentaires, Kraft Foods. Son engagement, annoncé dans un communiqué de presse émis en marge des nombreuses plaintes déposées par des obèses américains contre des géants du prêt-à-manger, est sans équivoque: au cours des prochains mois, Kraft compte adapter le fruit de ses chaînes internationales de production tout comme sa politique de marketing afin d'encourager «des modes d'alimentation sains» en réponse «à l'augmentation des taux d'obésité à travers le monde», peut-on lire dans ledit communiqué.

La déclaration, même si elle témoigne d'un changement de ton dans l'univers de l'industrie agroalimentaire, a de quoi faire sourire. À commencer par les diététistes, les pourfendeurs de l'obésité et les associations de défense des consommateurs, qui voient dans cette démarche un beau coup de pub plutôt qu'une véritable préoccupation pour la santé publique. «C'est très encourageant d'entendre l'industrie agroalimentaire parler du "bien manger"», dit Micheline Beaudry, professeur de nutrition à l'Université Laval. «Mais il ne faut pas se leurrer: c'est un instrument de relations publiques. Sans plus.»

C'est aussi un moyen pour la multinationale de s'affirmer publiquement comme une bonne personne morale alors qu'aux États-Unis, les victimes du fast-food et des gras trans — présents dans l'alimentation transformée et à l'origine de maladies cardio-vasculaires — multiplient plaintes et poursuites. «Mais l'arme est à double tranchant, commente Marcel Boucher, avocat à l'Union des consommateurs, car en s'engageant aujourd'hui dans la lutte contre l'obésité, Kraft reconnaît indirectement sa responsabilité en la matière tout en avouant à mots voilés que ses produits ne sont pas forcément la source d'une saine alimentation, ce qui pourrait lui occasionner quelques problèmes... »

Un engagement qui laisse songeur

N'empêche, pour faire taire les mécontents, Kraft propose de revoir la taille de ses portions individuelles, d'améliorer l'information nutritionnelle offerte aux consommateurs — y compris dans les pays où aucune loi n'impose l'étiquetage des éléments nutritifs d'un produit —, d'améliorer le contenu et d'offrir des solutions de rechange à ses produits existants «là où cela est approprié», précise l'entreprise sans plus de détails.

Côté marketing, le spécialiste de la bouffe en tube, en conserve ou en carton s'engage à mettre fin aux campagnes de promotion de ces produits dans les écoles mais aussi à mieux sélectionner les produits Kraft offerts dans les distributrices automatiques installées dans les environnements scolaires. Enfin, l'idéateur du fromage orange à tartiner longue conservation souhaite également encourager l'adoption de politiques visant à promouvoir l'activité physique et une alimentation équilibrée tout en incitant d'autres entreprises à suivre son bon exemple.

«On a le goût de lui donner une médaille pour son engagement social soudain, ironise Lyne Mongeau, de l'Institut national de la santé publique du Québec (INSPQ). Mais il faut attendre encore un peu, je crois, pour voir comment le contenu de ce beau communiqué de presse va prendre forme sur le terrain.» Ce qui pourrait réserver de bien belles surprises, croient les associations consuméristes...

«L'engagement de Kraft est très drôle, dit Charles Tanguay, de l'Union des consommateurs. Quand on les écoute, on a l'impression qu'ils vont arrêter de vendre des produits Kraft, ce qui serait très étonnant.» «En fait, Kraft risque même d'en vendre un peu plus, renchérit son homologue Mickaël Ricquart, d'Option Consommateur. L'objectif visé est purement économique: bien paraître aux yeux du public pour donner une belle image à des produits qui sont de plus en plus mal perçus.»

Une demande des consommateurs

L'interprétation est simpliste, estime Andrée Bouchard, responsable de la recherche et du développement chez Biscuits Leclerc, un important pourvoyeur de plaisirs sucrés au Québec. «Kraft s'inscrit dans une tendance qui s'est amorcée depuis plusieurs années, dit-elle. Aujourd'hui, les industriels, comme le public, sont beaucoup mieux éduqués sur les questions de santé liées à l'alimentation. Conséquence: nous modifions nos pratiques, raffinons nos techniques afin d'offrir des alternatives plus saines sans compromis sur le goût, pour des questions d'obésité mais aussi de diabète à une époque où, au Québec, un lit d'hôpital sur cinq est occupé par une personne atteinte de cette maladie.»

Biscuits Leclerc a d'ailleurs amorcé le virage il y a quelques mois avec le lancement de sa gamme de barres croquantes Vital, «qui contient de bons gras», explique Mme Bouchard. L'entrepreneur québécois compte aussi à moyen terme débarrasser ses produits de l'huile hydrogénée qui, tout en donnant de la texture aux aliments, contribue au développement de maladies du coeur. «Par souci de qualité et pour répondre à la demande des consommateurs, poursuit-elle. Mais je ne suis pas certaine que toute l'industrie va emboîter le pas.»

Il le faudra pourtant bien, croit Lyne Mongeau. «Aujourd'hui, au Québec, 13 % de la population est obèse, et ce nombre ne cesse d'augmenter d'année en année, surtout chez les jeunes, explique cette spécialiste de la nutrition. Cette maladie a un coût, 1,8 milliard par année au Canada, mais aussi une explication: des changements d'habitudes de vie, une diminution de l'activité physique, une alimentation moins variée, induite par un environnement où l'offre de produits transformés guère intéressants sur le plan nutritionnel est de plus en plus importante. Les compagnies ont donc leur part de responsabilité dans ce qu'un grand nombre de gens qualifient d'épidémie d'obésité. Les autorités publiques ont fait preuve de laxisme dans ce domaine au cours des dernières années. Aujourd'hui, on paie la note.»

Une lutte inégale

Mais le vent pourrait bientôt tourner. De concert avec les spécialistes de la nutrition et de la santé publique, l'INSPQ prépare d'ailleurs son offensive. Dans sa ligne de mire: les coûts sociaux d'une mauvaise alimentation, «qu'il est nécessaire de chiffrer, poursuit-elle. Après quoi, nous allons amorcer des campagnes auprès des industriels de l'agroalimentation pour les inciter à changer leurs pratiques». Pour commencer.

En effet, dans la lutte contre la surcharge pondérale, les fabricants de biscuits aux brisures de chocolat et autres lasagnes congelées ne peuvent pas monter seuls au front. «C'est un mouvement collectif qu'il nous faut», résume Paul Boisvert, directeur de la Chaire de recherche sur l'obésité de l'Université Laval. «Toutes les composantes de la société doivent pousser à la roue: les gouvernements, en mettant en place des programmes de prévention — plutôt que de réagir une fois que les problèmes sont apparus —, les universitaires, en multipliant les recherches sur la nutrition et la santé, les municipalités, en encourageant la pratique d'activités physiques, les écoles, en développant des programmes d'éducation sur la nutrition et en incitant les jeunes à marcher plutôt qu'à prendre l'autobus, et les industriels, en se montrant moins lestes sur les gras et les sucres... »

Un rêve d'ailleurs caressé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui, depuis 1998, sonne l'alarme en ce qui concerne la dégradation de la santé publique dans les pays industrialisés. Mais un rêve aussi, qui semble bien difficile à concrétiser. Simple question de forces en présence, estime Micheline Beaudry. «Pour faire la promotion d'habitudes alimentaires saines, nous disposons de budgets ridicules à côté de ceux utilisés par les grandes entreprises agroalimentaires pour leurs campagnes de publicité, dit-elle. La lutte est inégale.» Inégale et peut-être aussi impossible vu les intérêts économiques qui participent de l'industrialisation de l'alimentation, croit-elle.

«Ces entreprises doivent répondre à des impératifs de rentabilité dans un contexte où le nombre de consommateurs diminue, tout comme d'ailleurs, sédentarité oblige, leurs besoins en calories, résume Mme Beaudry. Il faut donc les convaincre, pour assurer une certaine croissance, de manger plus, et surtout plus d'aliments transformés qui ne sont pas forcément utiles en leur faisant croire que ça va leur permettre de gagner du temps. Même si ce n'est pas toujours vrai!» Ou, mieux, «en réduisant les portions, pour des raisons de santé publique, sans pour autant diminuer le prix de vente», conclut Charles Tanguay.
 
 
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