Un hôpital ou un pays?
Tout ce fatras de mots sur la cigarette de Pierre Bourgault, son tabagisme et quoi encore... C'est à croire que le Québec est vraiment devenu un hôpital où l'on donne des leçons d'hygiène personnelle jusqu'aux morts, fussent-ils des hommes aussi libres que Pierre Bourgault.
En effet, saviez-vous que Pierre Bourgault fumait trois paquets par jour?, nous raconte la presse depuis plusieurs jours. Des gitanes, en plus, tout de même!
Eh oui, Pierre Bourgault fumait, comme des millions de personnes sur la planète. Il fumait, comme d'autres boivent, sacrent et se rongent les ongles. Cela n'avait pas plus à voir avec ses idées indépendantistes que son orientation sexuelle n'expliquait ses convictions social-démocrates.
Qu'on le laisse donc en paix avec ses cigarettes!
***
À moins que ce discours ne soit pas aussi innocent qu'il n'y paraît à première vue.
À moins qu'il n'y ait rien d'accidentel à ce que la télévision nous parle à tort et à travers d'un homme qui fumait malgré les conseils de ses médecins. Ce n'est peut-être pas pour rien que l'image la plus rabâchée ces jours-ci de l'ancien président du RIN est celle d'un homme qui l'allumait même à l'hôpital.
Imaginez, à l'hôpital!
Faudrait-il en conclure que, dans le fond, Bourgault était un homme suicidaire? Peut-être n'avait-il pas d'autre plaisir dans la vie que de combattre des moulins à vent en fonçant tête baissée contre les murs? Peut-être se prenait-il pour la tête de bélier du RIN?
C'était le «dernier rebelle», soupirent les bonnes âmes avec une petite larme bien sentie mais surtout avec un énorme soupir de soulagement.
Voilà donc Bourgault transformé en Kurt Cobain de la politique, qui se shootait à l'indépendance comme d'autres se piquent à l'héroïne. Le pauvre ne savait pas vraiment ce qu'il faisait. Il cherchait l'émotion forte, comme d'autres vont au casino, font de la Formule 1 ou passent leur vie à gratter des billets de Loto-Québec.
On dit que les borgnes sont rois au royaume des aveugles. Voyons donc!
Bourgault était un professeur d'université avec une maison, une hypothèque, un char et un chien. Il ne pratiquait ni l'écriture automatiste ni la poésie psychédélique. Il écrivait en français des textes parfaitement construits, d'un rationalisme et d'une logique imparables. Bourgault était un moraliste qui cherchait la vérité et le bien commun.
C'est notre collaborateur Louis Cornellier qui l'a le mieux décrit. Sans être un grand penseur, écrivait-il dans ces pages, il était «un styliste de la clarté plus que des effets; aiguillon de la conscience civique plutôt que poète un peu anarchiste du temps qui passe». C'est pour cela qu'il aimait tant discuter avec son ami Robert Bourassa, qui n'était pas, lui non plus, exactement ce qu'on pourrait appeler un punk nihiliste aux cheveux mauves.
Bourgault était un homme réaliste, ce qui ne signifie pas sans convictions, au point d'accepter de dissoudre le RIN pour ne pas diviser les forces souverainistes. Au point de refuser le je-m'en-foutisme d'un certain nombre de représentants de sa génération.
C'est pour cela qu'il parlait haut et clair. Parce qu'il avait les deux pieds bien ancrés au sol. Il ne rêvait pas d'une république marxiste, pacifiste ou féministe. Il parlait d'un pays «normal». Il disait que les Québécois étaient «capables» et le prouvait simplement avec un sens de l'argumentation qu'il avait gardé des collèges classiques de son enfance.
C'est pour cela qu'il était redoutable, à cause de l'intelligence de ses idées. Pas parce qu'il jonglait avec les métaphores et lançait des couteaux dans tous les sens.
Le décrire en «dernier rebelle», c'est rejeter ses idées dans la marmite des grandes utopies du siècle. C'est faire comme ces magnifiques losers désabusés des Invasions barbares qui pleurent sur leur folle jeunesse. Bourgault était le contraire de ces personnages désabusés qui troquent leur «petit confort contre la souveraineté», pour reprendre les mots de l'un de ses derniers articles.
Il y aurait beaucoup à dire sur l'homme et sur la façon dont il voyait le Québec et son avenir. Pour peu que l'on accepte que Bourgault n'était pas d'abord un fumeur, ni un «animateur» (qu'animait-il tant?), ni même un éloquent discoureur.
C'était un homme qui prenait à coeur la cause du Québec, qui considérait son pays et ceux qui l'habitent comme sa cause personnelle et essentielle. Cela lui donnait du courage. Cela l'aidait à dire ce que les autres n'osaient pas dire.
J'ai appris sa mort le jour où l'on soulignait à Paris celle de Gaston Miron, en 1996. Eux partis, qui aura le courage de dire ce qui dérange? C'est cela qui m'inquiète.
Pour le reste, j'espère que, là où il est, Bourgault pourra fumer tout son saoul et continuer à crier qu'il rêvait d'un pays, pas d'un hôpital.
Christian Rioux est correspondant du Devoir à Paris.
En effet, saviez-vous que Pierre Bourgault fumait trois paquets par jour?, nous raconte la presse depuis plusieurs jours. Des gitanes, en plus, tout de même!
Eh oui, Pierre Bourgault fumait, comme des millions de personnes sur la planète. Il fumait, comme d'autres boivent, sacrent et se rongent les ongles. Cela n'avait pas plus à voir avec ses idées indépendantistes que son orientation sexuelle n'expliquait ses convictions social-démocrates.
Qu'on le laisse donc en paix avec ses cigarettes!
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À moins que ce discours ne soit pas aussi innocent qu'il n'y paraît à première vue.
À moins qu'il n'y ait rien d'accidentel à ce que la télévision nous parle à tort et à travers d'un homme qui fumait malgré les conseils de ses médecins. Ce n'est peut-être pas pour rien que l'image la plus rabâchée ces jours-ci de l'ancien président du RIN est celle d'un homme qui l'allumait même à l'hôpital.
Imaginez, à l'hôpital!
Faudrait-il en conclure que, dans le fond, Bourgault était un homme suicidaire? Peut-être n'avait-il pas d'autre plaisir dans la vie que de combattre des moulins à vent en fonçant tête baissée contre les murs? Peut-être se prenait-il pour la tête de bélier du RIN?
C'était le «dernier rebelle», soupirent les bonnes âmes avec une petite larme bien sentie mais surtout avec un énorme soupir de soulagement.
Voilà donc Bourgault transformé en Kurt Cobain de la politique, qui se shootait à l'indépendance comme d'autres se piquent à l'héroïne. Le pauvre ne savait pas vraiment ce qu'il faisait. Il cherchait l'émotion forte, comme d'autres vont au casino, font de la Formule 1 ou passent leur vie à gratter des billets de Loto-Québec.
On dit que les borgnes sont rois au royaume des aveugles. Voyons donc!
Bourgault était un professeur d'université avec une maison, une hypothèque, un char et un chien. Il ne pratiquait ni l'écriture automatiste ni la poésie psychédélique. Il écrivait en français des textes parfaitement construits, d'un rationalisme et d'une logique imparables. Bourgault était un moraliste qui cherchait la vérité et le bien commun.
C'est notre collaborateur Louis Cornellier qui l'a le mieux décrit. Sans être un grand penseur, écrivait-il dans ces pages, il était «un styliste de la clarté plus que des effets; aiguillon de la conscience civique plutôt que poète un peu anarchiste du temps qui passe». C'est pour cela qu'il aimait tant discuter avec son ami Robert Bourassa, qui n'était pas, lui non plus, exactement ce qu'on pourrait appeler un punk nihiliste aux cheveux mauves.
Bourgault était un homme réaliste, ce qui ne signifie pas sans convictions, au point d'accepter de dissoudre le RIN pour ne pas diviser les forces souverainistes. Au point de refuser le je-m'en-foutisme d'un certain nombre de représentants de sa génération.
C'est pour cela qu'il parlait haut et clair. Parce qu'il avait les deux pieds bien ancrés au sol. Il ne rêvait pas d'une république marxiste, pacifiste ou féministe. Il parlait d'un pays «normal». Il disait que les Québécois étaient «capables» et le prouvait simplement avec un sens de l'argumentation qu'il avait gardé des collèges classiques de son enfance.
C'est pour cela qu'il était redoutable, à cause de l'intelligence de ses idées. Pas parce qu'il jonglait avec les métaphores et lançait des couteaux dans tous les sens.
Le décrire en «dernier rebelle», c'est rejeter ses idées dans la marmite des grandes utopies du siècle. C'est faire comme ces magnifiques losers désabusés des Invasions barbares qui pleurent sur leur folle jeunesse. Bourgault était le contraire de ces personnages désabusés qui troquent leur «petit confort contre la souveraineté», pour reprendre les mots de l'un de ses derniers articles.
Il y aurait beaucoup à dire sur l'homme et sur la façon dont il voyait le Québec et son avenir. Pour peu que l'on accepte que Bourgault n'était pas d'abord un fumeur, ni un «animateur» (qu'animait-il tant?), ni même un éloquent discoureur.
C'était un homme qui prenait à coeur la cause du Québec, qui considérait son pays et ceux qui l'habitent comme sa cause personnelle et essentielle. Cela lui donnait du courage. Cela l'aidait à dire ce que les autres n'osaient pas dire.
J'ai appris sa mort le jour où l'on soulignait à Paris celle de Gaston Miron, en 1996. Eux partis, qui aura le courage de dire ce qui dérange? C'est cela qui m'inquiète.
Pour le reste, j'espère que, là où il est, Bourgault pourra fumer tout son saoul et continuer à crier qu'il rêvait d'un pays, pas d'un hôpital.
Christian Rioux est correspondant du Devoir à Paris.
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