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    Lettre à PKP - D'une pigiste à un magnat

    Pierre Karl Péladeau et Joblo s’obstinent au sujet des journalistes, se rappellent leur jeunesse et leurs mauvais coups passés. À l’occasion du lancement du livre Le Devoir. Un siècle québécois — auquel participait PKP à titre de grand patron des Éditions de l’Homme qui publient l’ouvrage —, des retrouvailles animées et jamais ennuyeuses entre deux êtres que tout sépare, sauf la passion du métier.<br />
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pierre Karl Péladeau et Joblo s’obstinent au sujet des journalistes, se rappellent leur jeunesse et leurs mauvais coups passés. À l’occasion du lancement du livre Le Devoir. Un siècle québécois — auquel participait PKP à titre de grand patron des Éditions de l’Homme qui publient l’ouvrage —, des retrouvailles animées et jamais ennuyeuses entre deux êtres que tout sépare, sauf la passion du métier.
    • «Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes.» - Karl Marx, L'Idéologie allemande
    • «Tout le monde reconnaît que l'industrie de la presse écrite doit s'adapter aux nouvelles réalités. Le problème est que M. Péladeau semble voir son avenir dans la culture des feuilles de chou.» - Michel David, Le Devoir, 28 janvier 2010 («Le dinosaure»)
    Salut Pierre Karl,

    Il semble que tes affaires vont bien. Si je te disais que je te regarde aller depuis 30 ans sans t'envier, me croirais-tu? Croirais-tu également que je n'ai jamais tenu une convention collective entre mes mains? Que je ne sais pas à quoi ressemble une assemblée syndicale? Que je n'ai pas de contrat avec Le Devoir depuis plus d'un quart de siècle, hormis celui de ne pas être en conflit d'intérêts, un bout de papier qu'on fait signer à tous les collaborateurs annuellement. On exige davantage des journalistes que des politiciens, je sais, mais au moins, on se couche avec la conscience nette le soir.

    La semaine dernière, lorsque tes employés du Journal de Montréal ont refusé ton «offre», j'ai été sincèrement contente pour eux. 89 % qui se tiennent debout après 20 mois dans la rue, ce n'est pas une peccadille même si je n'y connais rien en salle «chauffée» par la CSN. Faut dire que tu ne leur donnais pas tellement de choix: fermer Rue Frontenac (et leur gueule), ne pas travailler chez le concurrent (sauf Le Devoir, qui compte pour des prunes); on peut dire que tu fais du grand ménage, même sous le tapis.

    C'est drôle, j'ai repensé à l'époque où on fréquentait la même fille, Marie-France, ma meilleure amie. Elle nous avait tous engagés au Big Boy, un fast-food à deux portes du Café Campus où on allait terminer nos soirées; toi, plongeur, moi, serveuse. On étudiait tous au même cégep. Et on faisait semblant de ne pas savoir que tu t'appelais Péladeau en t'apportant les bacs de vaisselle sale. Tu reniais ton héritage pour comprendre la vie. Je trouvais ça louable même si personne n'était dupe.

    Quelques années plus tard, je crois que tu étudiais en philo à l'UQAM, tu es venu me parler de marxisme au bout du bar où je servais des bières, au Faubourg Saint-Denis. Puis, plus tard, encore, en costard, lors de tes études à Paris, tu avais monté ma valise dans une chambre de bonne où je débarquais pour quelques jours, rue Saint-André-des-Arts. Toujours galant, beau gosse, on sentait que le vent avait tourné depuis tes dernières chemises à carreaux. Tu étais devenu un jeune homme promis à un brillant avenir.

    Glorified educated slaves

    De mon côté, je suis demeurée pigiste, libre penseuse mais surtout libre. Et quand je regarde comment se sont désillusionnés les syndiqués dans les médias, je ne regrette pas mon choix. Mes attentes n'ont jamais été très élevées, ça évite de tomber de trop haut. Et vu le marché actuel de la presse écrite, pigiste ou syndiqué, c'est blanc bonnet, bonnet blanc.

    Mine de rien, en 27 ans, je me suis fait pousser des couilles en acier à force de négocier avec des patrons de ton espèce.

    J'en ai vu de toutes les pointures, en télé surtout, des producteurs qui marchent au «cash» et vous pressent le citron jusqu'au zeste avant de vous jeter comme une marchandise avariée. La négociation est encore une affaire d'hommes, le milieu des médias un monde de machos. Je n'ai jamais pleuré devant eux.

    Mais je me rappelle aussi de vrais mecs en jupes. Une «boss» que j'aimais bien et à qui je racontais que je m'étais acheté un (petit) chalet m'avait balancé: «C'est rendu que les pigistes ont les moyens de s'acheter un chalet!» Fin de la citation.

    Ce jour-là, j'ai compris que les pigistes avaient une utilité: celle de donner à certains patrons l'illusion de jouir du pouvoir. L'être humain ne se contente pas de ce qu'il a, il en veut davantage que son prochain. Ce n'est pas de Marx. Mais celle-ci, oui: «Ce qui distingue principalement l'ère nouvelle de l'ère ancienne, c'est que le fouet commence à se croire génial.»

    Tu avais l'air surpris d'apprendre que je vivais encore dans la précarité (tes mots) lorsque je t'ai croisé cette semaine au lancement du livre sur Le Devoir, publié par Quebecor. Je loge toujours en appartement et j'y travaille aussi. Je n'ai pas de sécurité d'emploi, pas d'assurance collective, de congés payés, d'assurance salaire ou de congés de maladie. Le rêve de tout employeur en 2010, quoi.

    Et je ne fais pas pitié, même si Michel Chartrand nous surnommait les «glorified educated slaves». Les pigistes, c'était le grain de sable dans l'engrenage du syndicalisme, des électrons libres, des individualistes qui ne descendent jamais manifester dans la rue pour crier so-so-so. Le mot «pigiste» est souvent synonyme de «sans talent» chez les patrons de journaux. Le mot «syndiqué» aussi, parfois...

    Malgré tout, je suis demeurée journaliste indépendante qui bosse pour un des rares journaux indépendants de la planète média. Si je suis encore à l'emploi du Devoir après autant d'années, si j'ai refusé plusieurs offres lucratives pour y rester, c'est aussi parce qu'il y a un sens à mon travail, un sens à cette entreprise journalistique qui correspond à l'idéal que je m'en fais.

    Fabriquer de la saucisse

    Je n'ai jamais eu l'impression de me trahir dans ce canard.

    Nous fabriquons peut-être de la saucisse, mais elle est artisanale et nous ne saignons pas les cochons en vain. «Le commerce de l'information ne se résume pas à la recherche de rentabilité et de profitabilité. Les médias assument une mission sociale de première importance, soit d'éclairer les citoyens sur les grands enjeux de société», ai-je lu dans un communiqué de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec dernièrement. À l'heure où la plupart des gens s'informent avec des manchettes de «gratuits» dans le métro, c'est certainement pétri d'illusions, mais j'adhère à ça.

    En fait, si Le Devoir célèbre son centenaire cette année, c'est probablement parce que la qualité était au rendez-vous tout du long et que beaucoup d'artisans n'ont pas trop compté, ni leur temps, ni leurs sous. C'est aussi parce que ce journal a des «amis», dont feu ton père et toi faites partie.

    Tu vas rire, mais le seul article qu'on m'ait censuré en 27 ans portait sur la merde et, comble de malheur, il était prévu un Vendredi saint. J'avais poussé le bouchon un peu loin, mais je n'en veux à personne, on m'a même payé mon texte rubis sur l'ongle. Fin de l'histoire. Eh non, Le Devoir n'est pas un journal constipé.

    Cette semaine, je t'ai retrouvé, toujours batailleur, charmeur aussi. Tu m'as fait penser à mon père qui, chaque matin, partait faire la guerre avec le sourire aux lèvres. Je reconnais cette énergie. Je t'ai dit que je ne voudrais rien savoir de ta vie avec des ennemis (concurrents) à la pelle, des griefs, des employés qui se lèvent la nuit pour écrire sur la page Facebook «Je déteste Pierre Karl Péladeau». De quoi virer parano. Moi, mes lecteurs m'écrivent des lettres bourrées de tendresse en cachette, parce que la tendresse, ça fait un peu nono de nos jours.

    Je sais, tu es blindé contre tout, peut-être contre la tendresse aussi, mais je t'ai demandé pourquoi tu faisais tout ça — une sale posture que la tienne, entre toi et moi. Tu m'as répondu que tu voulais changer le Québec, aider «ton pays» (mes mots).

    Ton père avait cette expression savoureuse que j'utilise parfois: «Je ne sais pas pourquoi il m'haït, je ne lui ai jamais rendu service.»

    Toi, au moins, tu peux te vanter de savoir pourquoi ils t'haïssent.

    Josée

    ***

    cherejoblo@ledevoir.com

    ***

    Feuilleté: Le Devoir. Un siècle québécois (les Éditions de l'Homme), un ouvrage de référence offert aux lecteurs à l'occasion du centenaire du journal. Ce recueil de textes, divisé en plusieurs époques (chapitres) et dirigé par Jean-François Nadeau, vous fait revivre le siècle à travers caricatures, photos d'archives et quelques signatures marquantes. On y trouve une photo de Pierre Péladeau, entouré de Lise Bissonnette et de Bernard Landry. Et un rouleau de papier hygiénique sur le texte que j'ai signé... Je n'y suis pour rien, juré.

    Aimé: le dossier consacré au doute dans Le Magazine littéraire n° 499. «Ce sont les certitudes qui rendent fou.» Ah le doute, cette épine au creux de la paume du créateur. «On mesure l'intelligence d'un individu à la quantité d'incertitudes qu'il est capable de supporter» (Kant). C'est valable pour les journalistes, les patrons, les parents, et tous ceux qui transigent avec des postes d'autorité. Pour le créateur ou l'écrivain, le doute s'infiltre entre chaque espace, chaque silence.

    Tombé: sur Bréviaire des artificiers de Mathias Énard, un livre que j'offrirais à PKP. Ce manuel érudit écrit par un esclave que son maître initie au terrorisme est tout à la fois: vicieux et coquin, provocateur et rebelle, macho, philosophique et politique, visant à inculquer une sagesse terroriste. Posologie à suivre: «Savoir fasciner les foules. Avoir une cause à défendre. Avoir un côté mystique. Être un peu artiste. Avoir le respect du testicule. Savoir convaincre. Savoir choisir son objectif. Jouer à Commando. Être un rien zoophile. Savoir se sacrifier pour la cause. Être fin cuisinier. Avoir un message pour l'humanité.» Un extrait: «Les idéalistes, mon cher nègre, les chevelus, les pacifistes, sont la lie de l'humanité. Ils n'ont jamais rien résolu, jamais rien produit, jamais rien obtenu, parce qu'ils se consacrent à l'idéal, par définition lointain. Ils n'osent pas. Réaliser leur rêve passerait par l'action. Ils n'y parviennent pas.»

    Savouré: l'entrevue qu'a accordée le cinéaste Denys Arcand au magazine français Philosophie (septembre 2010, en kiosque), sous la plume de Normand Baillargeon, dans un dossier consacré au «Déclin de l'empire européen». Selon Arcand, le capitalisme sauvage d'aujourd'hui est exactement le même que celui d'hier, à la différence que les Rockefeller de ce monde ne vont plus s'agenouiller devant leur pasteur, demander pardon, aider les pauvres. «Désormais, il n'est plus limité ni harnaché par les restrictions que pouvait faire peser sur lui la religion», dit Arcand, qui affirme plus loin ne pas croire en la viabilité des règles éthiques que les gouvernements tentent d'instaurer pour freiner le déploiement du capitalisme. Un excellent dossier.

    Lu: le portrait que fait de Pierre Karl Péladeau le journaliste Jonathan Trudel dans la dernière livraison du magazine L'Actualité. En page frontispice on nous présente «L'homme le plus redoutable du Québec?». On y découvre un homme d'affaires beaucoup plus complexe que ce qu'on rapporte de ses propos, un timide qui irait à l'encontre de sa nature profonde, selon certains. À lire aussi, Paule Beaugrand-Champagne, ancienne rédactrice en chef à L'Actualité et au Journal de Montréal, qui règle ses comptes avec PKP au sujet du conflit au Journal. En kiosque dès aujourd'hui.












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