Un nécessaire rattrapage
«Entre 27 et 30 % des travailleurs dans les entreprises ont besoin d'une formation de base»
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Au Québec, près de la moitié de la population active âgée de 16 à 65 ans a des difficultés de lecture.
Les chiffres sont difficiles à encaisser: un Québécois sur deux en âge de travailler a des problèmes de lecture. L'avenir s'annoncerait donc sombre s'il s'avérait que la future économie en serait une du «savoir». Quant au sort réservé à la langue française, on peut là aussi avoir des doutes...
«À un moment donné, nous avons compris que certains de nos employés ne reconnaissaient les produits que par les dessins sur les emballages; et donc, ils n'arrivaient pas à lire ce que contenaient les boîtes.»
Luc Baillargeon est responsable de la sécurité et de la santé au travail chez Parmalat, à Victoriaville, et ce qu'il décrit est un phénomène malheureusement courant qui se retrouve dans toutes les usines et tous les lieux de production sur le territoire. Car, ce que les statistiques dévoilent (et, un jour, Statistique Canada ne sera plus là pour teindre en noir ce que certains aimeraient voir en rose!), c'est un triste portrait de nos sociétés contemporaines où, après s'être longtemps félicité que l'école soit obligatoire, on doit maintenant constater, et ici nous sommes au Québec, que «49 % de la population active âgée de 16 à 65 ans a des difficultés de lecture. Parmi ces personnes, 16 % sont analphabètes, et elles travaillent dans 32 % des cas. L'autre portion des gens ayant des difficultés de lecture (33 %) sont des analphabètes fonctionnels et 65 % de ces gens sont en emploi. Ces chiffres nous indiquent que de 27 % à 30 % des travailleurs dans les entreprises ont besoin d'une formation de base.»
Ces chiffres que dépose Maryse Perreault, présidente-directrice générale de la Fondation pour l'alphabétisation, font peur et avec raison, surtout quand on proclame partout, que ce soit sur les tribunes politiques, dans les chambres dites de commerce ou chez les analystes financiers, qu'avec le XXIe siècle nos sociétés vivront désormais dans une «économie du savoir».
Quel avenir est donc réservé à des sociétés où les analphabètes et les presque analphabètes comptent pour près du tiers de la masse laborieuse?
Complexité
Longtemps, il a suffi d'avoir du «coeur à l'ouvrage». Un tuyau était un tuyau, et les outils, souvent transmis de génération en génération, étaient d'un mode d'emploi simple. Et qui réparait des automobiles pouvait le faire sans avoir à ouvrir un manuel fait de codes et de procédures complexes.
Et que fait-il donc aujourd'hui, ce mécanicien, quand il a à intervenir sur une cinquantaine d'ordinateurs et autres systèmes de climatisation complexes? Après avoir proclamé que «c'était bien meilleur avant», il se retrouve toutefois toujours devant un «char» qui ne roule pas, ce qui aura pour effet que, dans un futur immédiat, il devra se trouver un autre emploi. Et, on le sait, la mécanique rapporte plus que la manipulation de contenants divers dans une grande surface.
Économie
Pour les gens bien intentionnés, triste sera un tel sort individuel. Mais, pour une société, de tels cas, répétés par milliers, et au Québec par millions, génèrent une situation que certains pourraient donner comme catastrophique, car grave est ce problème: en ces ères où le produit intérieur brut, le PIB, est la jauge qui évalue le progrès, on se dit que l'analphabétisme est un frein qui limite la croissance.
Et il faut aussi mettre un terme à une situation qui souvent perdure: les enfants d'analphabètes vivent souvent dans un milieu où toute connaissance est dévalorisée et nos «décrocheurs» d'aujourd'hui seront ainsi ceux qui demain engendreront peut-être de leurs semblables.
On comprend donc qu'un Jacques Ménard, président pour le Québec de BMO Groupe financier, a mis sur pied le Groupe d'action sur la persévérance et la réussite scolaires, dont la priorité est d'intervenir là où c'est nécessaire pour prêcher la nécessité d'une société scolarisée. Et d'autres, associés eux aussi à des établissements financiers, le rejoignent car il en va de l'avenir économique. Comme le souligne Scott Murray, président de DataAngel Policy Research Inc., «j'entrevois aussi un changement du côté des banques et des compagnies d'assurance, qui commencent à comprendre que, si on n'améliore pas le niveau des compétences de base de la main-d'oeuvre, la croissance économique du pays sera affectée, donc leurs profits aussi».
Avenir
On pourrait donc dire «pauvre Québec», mais, faisant cela, ce serait oublier que l'analphabétisme prévaut dans tout le monde occidental. Les statistiques qui décrivent la situation d'ici s'appliquent aussi au Canada, mais c'est là une faible consolation, car notre Scott Murray ajoute, décrivant la situation canadienne: «À l'échelle internationale, notre niveau moyen de compétences en littératie est plus faible que celui de nombre de nos concurrents et une plus grande proportion de notre population possède des compétences moins importantes en littératie. Si on souhaite soutenir nos objectifs socio-économiques, puisque notre existence se fonde sur les échanges, notre capacité à demeurer concurrentiel exige un niveau de compétences plus élevé.»
Et au Québec, où le bât blesse plus encore, c'est qu'analphabétisme rime aussi avec non-connaissance de la langue d'usage, à savoir le français, par les nouveaux arrivants. D'où l'action syndicale pour demander que les cours de formation s'appliquent à tous les types d'entreprises, indépendamment du nombre d'employés: n'avons-nous point lu dans les journaux ou entendu dans les bulletins de nouvelles comment il est souvent devenu difficile de se faire servir en français à Montréal?
Et, si rien n'est fait, il faut s'attendre à ce qu'un tel état de choses décrive tous les secteurs des services. Car pouvons-nous demander à un immigrant récemment reçu de quitter un emploi, même si souvent il est mal rémunéré, pour aller à ses frais suivre un cours afin d'acquérir des connaissance de base dans la langue de sa nouvelle terre d'asile?
Pour dire les choses simplement, l'avenir économique et culturel du Québec passe par une nécessaire alphabétisation de toute sa population.
«À un moment donné, nous avons compris que certains de nos employés ne reconnaissaient les produits que par les dessins sur les emballages; et donc, ils n'arrivaient pas à lire ce que contenaient les boîtes.»
Luc Baillargeon est responsable de la sécurité et de la santé au travail chez Parmalat, à Victoriaville, et ce qu'il décrit est un phénomène malheureusement courant qui se retrouve dans toutes les usines et tous les lieux de production sur le territoire. Car, ce que les statistiques dévoilent (et, un jour, Statistique Canada ne sera plus là pour teindre en noir ce que certains aimeraient voir en rose!), c'est un triste portrait de nos sociétés contemporaines où, après s'être longtemps félicité que l'école soit obligatoire, on doit maintenant constater, et ici nous sommes au Québec, que «49 % de la population active âgée de 16 à 65 ans a des difficultés de lecture. Parmi ces personnes, 16 % sont analphabètes, et elles travaillent dans 32 % des cas. L'autre portion des gens ayant des difficultés de lecture (33 %) sont des analphabètes fonctionnels et 65 % de ces gens sont en emploi. Ces chiffres nous indiquent que de 27 % à 30 % des travailleurs dans les entreprises ont besoin d'une formation de base.»
Ces chiffres que dépose Maryse Perreault, présidente-directrice générale de la Fondation pour l'alphabétisation, font peur et avec raison, surtout quand on proclame partout, que ce soit sur les tribunes politiques, dans les chambres dites de commerce ou chez les analystes financiers, qu'avec le XXIe siècle nos sociétés vivront désormais dans une «économie du savoir».
Quel avenir est donc réservé à des sociétés où les analphabètes et les presque analphabètes comptent pour près du tiers de la masse laborieuse?
Complexité
Longtemps, il a suffi d'avoir du «coeur à l'ouvrage». Un tuyau était un tuyau, et les outils, souvent transmis de génération en génération, étaient d'un mode d'emploi simple. Et qui réparait des automobiles pouvait le faire sans avoir à ouvrir un manuel fait de codes et de procédures complexes.
Et que fait-il donc aujourd'hui, ce mécanicien, quand il a à intervenir sur une cinquantaine d'ordinateurs et autres systèmes de climatisation complexes? Après avoir proclamé que «c'était bien meilleur avant», il se retrouve toutefois toujours devant un «char» qui ne roule pas, ce qui aura pour effet que, dans un futur immédiat, il devra se trouver un autre emploi. Et, on le sait, la mécanique rapporte plus que la manipulation de contenants divers dans une grande surface.
Économie
Pour les gens bien intentionnés, triste sera un tel sort individuel. Mais, pour une société, de tels cas, répétés par milliers, et au Québec par millions, génèrent une situation que certains pourraient donner comme catastrophique, car grave est ce problème: en ces ères où le produit intérieur brut, le PIB, est la jauge qui évalue le progrès, on se dit que l'analphabétisme est un frein qui limite la croissance.
Et il faut aussi mettre un terme à une situation qui souvent perdure: les enfants d'analphabètes vivent souvent dans un milieu où toute connaissance est dévalorisée et nos «décrocheurs» d'aujourd'hui seront ainsi ceux qui demain engendreront peut-être de leurs semblables.
On comprend donc qu'un Jacques Ménard, président pour le Québec de BMO Groupe financier, a mis sur pied le Groupe d'action sur la persévérance et la réussite scolaires, dont la priorité est d'intervenir là où c'est nécessaire pour prêcher la nécessité d'une société scolarisée. Et d'autres, associés eux aussi à des établissements financiers, le rejoignent car il en va de l'avenir économique. Comme le souligne Scott Murray, président de DataAngel Policy Research Inc., «j'entrevois aussi un changement du côté des banques et des compagnies d'assurance, qui commencent à comprendre que, si on n'améliore pas le niveau des compétences de base de la main-d'oeuvre, la croissance économique du pays sera affectée, donc leurs profits aussi».
Avenir
On pourrait donc dire «pauvre Québec», mais, faisant cela, ce serait oublier que l'analphabétisme prévaut dans tout le monde occidental. Les statistiques qui décrivent la situation d'ici s'appliquent aussi au Canada, mais c'est là une faible consolation, car notre Scott Murray ajoute, décrivant la situation canadienne: «À l'échelle internationale, notre niveau moyen de compétences en littératie est plus faible que celui de nombre de nos concurrents et une plus grande proportion de notre population possède des compétences moins importantes en littératie. Si on souhaite soutenir nos objectifs socio-économiques, puisque notre existence se fonde sur les échanges, notre capacité à demeurer concurrentiel exige un niveau de compétences plus élevé.»
Et au Québec, où le bât blesse plus encore, c'est qu'analphabétisme rime aussi avec non-connaissance de la langue d'usage, à savoir le français, par les nouveaux arrivants. D'où l'action syndicale pour demander que les cours de formation s'appliquent à tous les types d'entreprises, indépendamment du nombre d'employés: n'avons-nous point lu dans les journaux ou entendu dans les bulletins de nouvelles comment il est souvent devenu difficile de se faire servir en français à Montréal?
Et, si rien n'est fait, il faut s'attendre à ce qu'un tel état de choses décrive tous les secteurs des services. Car pouvons-nous demander à un immigrant récemment reçu de quitter un emploi, même si souvent il est mal rémunéré, pour aller à ses frais suivre un cours afin d'acquérir des connaissance de base dans la langue de sa nouvelle terre d'asile?
Pour dire les choses simplement, l'avenir économique et culturel du Québec passe par une nécessaire alphabétisation de toute sa population.
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