Les Zouins-Zouins
10 juin 2003
Actualités en société
Je revenais l'autre nuit vers Montréal en provenance de Québec où j'avais en soirée prononcé une conférence sur la mort. Pour mieux meubler la longue noirceur de la 40 et pour me réparer l'esprit, j'écoutais à la radio une émission sportive. Il n'y a rien comme une tribune téléphonique sportive pour vous remettre l'âme en forme. Les Expos de 1994 étaient-ils meilleurs que les Expos de 1979? Chaque appel des auditeurs et les commentaires de l'animateur me rappelaient autant de noms et de souvenirs. Aimer le baseball est une arme redoutable contre l'ennui.
Les affaires sportives se terminant, l'antenne va à l'animateur de nuit. Ce dernier, dont la voix est si familière aux hiboux et hibelles insomniaques et routiers, ouvre sa longue émission en faisant la revue de l'actualité du jour, comme c'est son habitude. Parlant des crabiers traditionnels, l'animateur s'inquiète pour l'avenir de la ressource, il craint pour le futur du crabe, du homard et de la morue. Il faudra bien un jour que l'on agisse, que l'on s'assure de la survie des espèces ainsi que de l'économie du monde. Puis ceci, puis cela.
En fin de revue, vlan, l'animateur parle des Atikameks. Voici en substance son propos: «...Ah oui... Encore ceci... Des Indiens ont érigé une barricade sur une route en Mauricie... Des Atikameks... Ouais... C'est quoi des Atikameks?... Ce sont des Zouins-Zouins qui ne trouvent rien de mieux à faire que de bloquer des routes... C'est dans le coin de la Rivière aux Rats... Un nom qui leur va bien à nos Zouins-Zouins... La police va-t-elle y aller? Non, soyez certains que la police n'y ira pas...» Fin de la citation.
Ou plutôt non, il y a une autre nouvelle: «Et puis ce livreur de pizza de Montréal-Nord qui s'est fait battre... Toute une volée... Faut être rendu bas pour attaquer un livreur de pizza... Un pauvre gars qui gagne péniblement sa vie... Le battre pour le voler du peu qu'il gagne... Les agresseurs étaient deux Noirs... Du ben bon monde... ce monde-là.»
L'animateur ne voulait pas que je m'endorme au volant. Je ne savais pas qu'il y avait une nouvelle tribu de sauvages au Québec, les Zouins-Zouins de la Rivière aux Rats, et je ne savais pas non plus que les Noirs, ce monde-là, s'attaquaient aux livreurs de pizzas de Montréal-Nord pour les détrousser de leurs maigres pourboires.
Ah! le racisme n'est plus ce qu'il était. Néanmoins, apprendre sans avertissement qu'une bande de Zouins-Zouins bloque les routes juste pour rire, cela n'est pas rien. Ah! oui. Devrais-je préciser que l'animateur de nuit est un Blanc. Maudit Blanc! Si tous les Noirs doivent porter le fardeau de la pizza, qu'en est-il du fardeau de l'homme blanc? Il assomme qui, pourquoi, comment? La race chocolate s'en prend-elle aux livreurs de Caramilk? Et la Jaune, et la Rouge, et la Cuivrée?
Vous qui voyez si bien se détacher le Noir sur fond de Blanc, vous saurez apprécier le multicolorisme de cette sauce historique.
En 1635, le Père Le Jeune baptisait les deux premières âmes de ce qui allait devenir le Québec de nos jours. Ces deux néophytes sont intéressants, l'un était Noir, l'autre Indien. Le petit Noir était un esclave africain vendu au Sénégal par les Arabes aux Espagnols mais transporté par des Hollandais, mais par ailleurs volé en haute mer par les frères Kirk qui l'avaient refilé à un Canadien de Québec, toutes choses normales en ces temps-là. Je me souviens.
Ah! ces Atikameks! Poisson (Nemek)-Caribou (Atik), en français, Poisson-Blanc par dérivation du sens, en référence à la fale blanche du caribou, ces Atikameks qu'on appelait jusqu'à hier les Têtes de Boules, déjà mieux que Zouins-Zouins, mais pas loin. Ils habitent depuis longtemps la Mauricie, quoique certains historiens aient récemment prétendu que ce sont des imposteurs venus d'ailleurs, des fantômes d'Atikameks morts depuis 350 ans, des immigrants Ojibways, imaginez la honte, des Zouins-Zouins qui n'en sont pas vraiment.
Quant au petit Indien baptisé par Le Jeune en 1635 en compagnie du petit Sénégalais, c'était peut-être le dernier des Atikameks. Qui sait? Ils sont allés au ciel, j'espère.
Qu'ils soient Noirs, Mauves ou Bleus, qu'ils viennent de Sirius, de Vénus ou d'ailleurs, récemment débarqués ou anciens comme les pierres, il reste que ces Zouins-Zouins assistent depuis au moins 1918 à la déforestation systématique des grandes forêts laurentiennes de leur pays. Ils ont même assisté à leur ennoiement. Ils en ont assez de l'appétit des grandes compagnies forestières. Ils en ont assez d'être humiliés, condamnés à regarder passer des camions qui transportent du bois en longueur et en largeur. Ils nous alertent tous du danger de la désertification, comme Richard Desjardins nous alertait à propos de la forêt boréale.
L'ignorance est un poids lourd qui nous entraîne par le fond et qui nous coule vers le monde des crabes, là où l'on se pince à qui mieux mieux. Le racisme est dans les interstices, il est allusif, des petites phrases invertébrées que l'on se répète entre homards initiés, après minuit. On se comprend?
Mais cela n'a aucune importance. Quand la forêt sera toute coupée, les anciens crabiers pourront jouer au golf sur les cimetières des Indiens, au sein de clubs qui n'acceptent pas les Noirs. C'est sans intérêt. Je ferme la radio, il est une heure du matin, je suis à Montréal. Je préfère finalement l'équipe des Expos de 1979 à celle de 1994.
Les affaires sportives se terminant, l'antenne va à l'animateur de nuit. Ce dernier, dont la voix est si familière aux hiboux et hibelles insomniaques et routiers, ouvre sa longue émission en faisant la revue de l'actualité du jour, comme c'est son habitude. Parlant des crabiers traditionnels, l'animateur s'inquiète pour l'avenir de la ressource, il craint pour le futur du crabe, du homard et de la morue. Il faudra bien un jour que l'on agisse, que l'on s'assure de la survie des espèces ainsi que de l'économie du monde. Puis ceci, puis cela.
En fin de revue, vlan, l'animateur parle des Atikameks. Voici en substance son propos: «...Ah oui... Encore ceci... Des Indiens ont érigé une barricade sur une route en Mauricie... Des Atikameks... Ouais... C'est quoi des Atikameks?... Ce sont des Zouins-Zouins qui ne trouvent rien de mieux à faire que de bloquer des routes... C'est dans le coin de la Rivière aux Rats... Un nom qui leur va bien à nos Zouins-Zouins... La police va-t-elle y aller? Non, soyez certains que la police n'y ira pas...» Fin de la citation.
Ou plutôt non, il y a une autre nouvelle: «Et puis ce livreur de pizza de Montréal-Nord qui s'est fait battre... Toute une volée... Faut être rendu bas pour attaquer un livreur de pizza... Un pauvre gars qui gagne péniblement sa vie... Le battre pour le voler du peu qu'il gagne... Les agresseurs étaient deux Noirs... Du ben bon monde... ce monde-là.»
L'animateur ne voulait pas que je m'endorme au volant. Je ne savais pas qu'il y avait une nouvelle tribu de sauvages au Québec, les Zouins-Zouins de la Rivière aux Rats, et je ne savais pas non plus que les Noirs, ce monde-là, s'attaquaient aux livreurs de pizzas de Montréal-Nord pour les détrousser de leurs maigres pourboires.
Ah! le racisme n'est plus ce qu'il était. Néanmoins, apprendre sans avertissement qu'une bande de Zouins-Zouins bloque les routes juste pour rire, cela n'est pas rien. Ah! oui. Devrais-je préciser que l'animateur de nuit est un Blanc. Maudit Blanc! Si tous les Noirs doivent porter le fardeau de la pizza, qu'en est-il du fardeau de l'homme blanc? Il assomme qui, pourquoi, comment? La race chocolate s'en prend-elle aux livreurs de Caramilk? Et la Jaune, et la Rouge, et la Cuivrée?
Vous qui voyez si bien se détacher le Noir sur fond de Blanc, vous saurez apprécier le multicolorisme de cette sauce historique.
En 1635, le Père Le Jeune baptisait les deux premières âmes de ce qui allait devenir le Québec de nos jours. Ces deux néophytes sont intéressants, l'un était Noir, l'autre Indien. Le petit Noir était un esclave africain vendu au Sénégal par les Arabes aux Espagnols mais transporté par des Hollandais, mais par ailleurs volé en haute mer par les frères Kirk qui l'avaient refilé à un Canadien de Québec, toutes choses normales en ces temps-là. Je me souviens.
Ah! ces Atikameks! Poisson (Nemek)-Caribou (Atik), en français, Poisson-Blanc par dérivation du sens, en référence à la fale blanche du caribou, ces Atikameks qu'on appelait jusqu'à hier les Têtes de Boules, déjà mieux que Zouins-Zouins, mais pas loin. Ils habitent depuis longtemps la Mauricie, quoique certains historiens aient récemment prétendu que ce sont des imposteurs venus d'ailleurs, des fantômes d'Atikameks morts depuis 350 ans, des immigrants Ojibways, imaginez la honte, des Zouins-Zouins qui n'en sont pas vraiment.
Quant au petit Indien baptisé par Le Jeune en 1635 en compagnie du petit Sénégalais, c'était peut-être le dernier des Atikameks. Qui sait? Ils sont allés au ciel, j'espère.
Qu'ils soient Noirs, Mauves ou Bleus, qu'ils viennent de Sirius, de Vénus ou d'ailleurs, récemment débarqués ou anciens comme les pierres, il reste que ces Zouins-Zouins assistent depuis au moins 1918 à la déforestation systématique des grandes forêts laurentiennes de leur pays. Ils ont même assisté à leur ennoiement. Ils en ont assez de l'appétit des grandes compagnies forestières. Ils en ont assez d'être humiliés, condamnés à regarder passer des camions qui transportent du bois en longueur et en largeur. Ils nous alertent tous du danger de la désertification, comme Richard Desjardins nous alertait à propos de la forêt boréale.
L'ignorance est un poids lourd qui nous entraîne par le fond et qui nous coule vers le monde des crabes, là où l'on se pince à qui mieux mieux. Le racisme est dans les interstices, il est allusif, des petites phrases invertébrées que l'on se répète entre homards initiés, après minuit. On se comprend?
Mais cela n'a aucune importance. Quand la forêt sera toute coupée, les anciens crabiers pourront jouer au golf sur les cimetières des Indiens, au sein de clubs qui n'acceptent pas les Noirs. C'est sans intérêt. Je ferme la radio, il est une heure du matin, je suis à Montréal. Je préfère finalement l'équipe des Expos de 1979 à celle de 1994.
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