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    La mixité sociale, un concept imparfait

    «C'est paradoxal, mais si vous voulez mélanger les gens, il faut qu'ils soient séparés»

    Isabelle Longtin a longtemps longé les Habitations Jeanne-Mance sans jamais vraiment les voir. Jusqu'à ce qu'elle passe un été comme animatrice dans un HLM du nord de Montréal, rempli d'immigrants, et qu'elle soit confrontée aux problématiques de l'isolement et de l'intégration. «En déménageant dans le quartier des Habitations Jeanne-Mance, j'ai vu au premier coup d'œil que tous ces enjeux-là s'y retrouvaient en plus grande proportion», note la cinéaste qui terminera à l'automne Le Plan, un documentaire coproduit par Macumba Doc/TV5/l'ONF racontant le parcours de deux jeunes résidants.

    Mais s'intéresser de plus près à ce milieu de vie fascinant suscite de multiples questionnements. L'idée de rassembler dans un même site des familles à faible revenu, des immigrants n'est-elle pas, à première vue, la meilleure façon de tomber dans le piège de la ghettoïsation? Ne devrait-on pas chercher à mélanger des individus de toutes provenances ne serait-ce que pour offrir des modèles alternatifs à ceux qui en ont besoin?

    Rien de magique


    Vrai que la mixité sociale pourrait favoriser l'émulation, note Francine Dansereau, professeure au centre Urbanisation, Culture et Société de l'INRS. «Pour les gens plus pauvres, être en contact avec des gens qui le seraient moins leur permettrait d'avoir des modèles autres que ceux des personnes qui subissent des échecs sur le marché du travail. Ce sont les raisonnements à la base du projet, constate-t-elle. Mais ce n'est pas magique.»

    La mixité sociale semble d'emblée une bonne solution pour certains jeunes des Habitations Jeanne-Mance en mal de modèles positifs, reconnaît pour sa part Isabelle Longtin. «Mais je ne suis pas certaine que ça fasse une différence. Les jeunes peuvent aussi gagner à se tenir tous entre eux, à se retrouver dans le même bateau», croit-elle. «Et quand un jeune s'en sort, on essaie d'en faire un modèle pour les autres», ajoute-t-elle en précisant que ce sont les parents qui connaissent le plus de difficultés en raison de leur isolement.

    Annick Germain, elle aussi professeure-chercheuse au centre Urbanisation, Culture et Société de l'INRS, s'est quant à elle rendue à l'évidence: la mixité sociale ne fonctionne pas. À moins, bien sûr, de réunir certaines conditions gagnantes comme la liberté de choix et l'espace. «Il y a des études sociologiques qui ont été faites il y a très longtemps, mais qui ont montré noir sur blanc que lorsque vous obligez des gens de classes sociales différentes à habiter les uns près des autres, ça ne se passe pas bien, explique-t-elle. C'est paradoxal, mais si vous voulez mélanger les gens, il faut qu'ils soient séparés.»

    Le développement sur le site des «Shops Angus» en est un bon exemple. L'aménagement du site permet un voisinage sain, sans trop de proximité. «Mais les gens voudront toujours garder le contrôle sur leur environnement immédiat et la meilleure façon de le faire c'est en ayant des voisins qui ont le même niveau de vie que nous. C'est ce qu'on a fait aux Shops Angus et à Benny Farm», souligne-t-elle en rappelant que le résultat est le fruit d'un compromis entre les groupes communautaires locaux et les promoteurs privés.

    En cette période de morosité économique, le modèle de mixité sociale est d'ailleurs celui qui prédomine au Québec et même ailleurs dans le monde. «Il y a un virage dans tous les pays, soit pour privatiser le logement social ou pour retransformer les bâtiments de logements sociaux publics exclusifs afin qu'il y ait un peu de tout», indique Mme Germain. En Angleterre, par exemple, une part importante du lot de logements sociaux a été vendue à leur occupant. En France, certains grands complexes de logements abordables ont été démolis puis reconstruits en insistant sur la diversité socio-économique.

    Le modèle québécois

    Devant l'état lamentable des finances publiques, le Québec peut de moins en moins construire des logements sociaux au sens public du terme, note Annick Germain. C'est pourquoi il tend à faire pression pour que soient intégrés des logements abordables à des projets de condos ou rénover les complexes déjà existants en préservant tous les logements sociaux. «D'une part, la Ville de Montréal a un programme qui consiste à conclure des ententes pour que, lorsqu'on a un développement résidentiel de plusieurs logements, on ait plus de logements abordables», souligne-t-elle.

    D'autre part, la Ville peut compter sur 27 plans d'ensemble, soit des complexes d'habitation plus petits de 100 à 500 logements destinés aux plus démunis datant des années 1970. Et même si certains se font vieux et ont dû être complètement refaits, il est rare qu'on en change la vocation pour bâtir des condos en plus des logements sociaux. «Le Québec est un des rares endroits où on réhabilite le logement social public tel quel, fait remarquer la sociologue. C'est un modèle assez original.»












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