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    Le bon «Plan» des Habitations Jeanne-Mance

    Jadis un nid de criminalité, ces HLM connaissent aujourd'hui des jours meilleurs

    Thérèse Nadon et Suzanne St-Onge devant leur résidence.
    Photo: François Pesant - Le Devoir Thérèse Nadon et Suzanne St-Onge devant leur résidence.
    Pour eux, c'est le «Plan». Pour tous ceux qui n'y habitent pas, ce sont les Habitations Jeanne-Mance. Ce lotissement d'habitations à loyer modique (HLM) en plein centre-ville est pourtant depuis belle lurette dans le paysage montréalais. Il célébrait d'ailleurs ses 50 printemps l'année dernière à pareille date.

    À l'origine, ce qu'on appelait le «plan Dozois» était ni plus ni moins qu'un vaste projet d'urbanisation à vocation sociale qui devait voir le jour en 1959. Dans le courant des années 1950, le délabrement du quartier était tel qu'un mouvement populaire s'est organisé pour la modernisation de ce que tout le monde appelait «la plaie qui défigure Montréal».

    Unique au Québec, le projet, qui s'est échelonné sur plusieurs années, comprenait la construction d'immeubles d'une dizaine d'étages et de multiplex que les familles allaient pouvoir payer selon leur revenu. «C'était pas juste un îlot de bunkers où se concentrait la pauvreté. Pour plusieurs, ça a été une planche de salut», insiste Catherine Charlebois, chargée de projet au Centre d'histoire de Montréal.

    N'empêche, au fil des ans, la pauvreté s'y est cristallisée. Les immigrants en mal d'intégration y sont vite devenus majoritaires. Au gré des fluctuations d'une économie instable et des périodes de sous-emploi, les tensions sont devenues inévitables et la criminalité a fini par gangrener l'endroit. Tant et si bien qu'au début des années 2000, le «Plan», connu comme un haut lieu du trafic de stupéfiants, a été le théâtre de plusieurs tentatives d'assassinats.

    L'onde de choc qui a suivi l'une d'elles a été à l'origine d'une importante prise de conscience, note Danielle Juteau, directrice générale de la Corporation des Habitations Jeanne-Mance (CHJM), qui ne souhaite pas qu'on insiste sur ces années sombres. Le site compte aujourd'hui sur un efficace service de sécurité privé qui coûte près d'un demi-million, une multitude d'organismes communautaires et un remarquable esprit de corps.

    Le secret du succès? «On a pris le taureau par les cornes. C'est devenu tolérance zéro. En plus de resserrer la surveillance policière, on a travaillé sur un plan de développement social et une prise en charge citoyenne en collaboration avec les divers groupes du milieu», explique Mme Juteau en saluant l'engagement de nombreux résidants.

    L'heure des bilans


    Aujourd'hui, les Habitations Jeanne-Mance c'est 2000 habitants, 70 groupes culturels différents, 800 logements abordables, un boisé de 400 arbres et un budget d'exploitation de près de 12 millions par année. Le demi-siècle approchant, ce fut l'occasion pour la Corporation, la Ville et la communauté de résidants de faire le point. Quel était l'état du parc immobilier? Fallait-il modifier le modèle de logement social pour l'adapter à la réalité d'aujourd'hui? Et le coeur de l'endroit battait-il toujours au même rythme?

    Quoi qu'il en soit, il n'était pas question de faire comme le cousin torontois, Regent Park. Ce parc de HLM qui sera complètement rasé puis rebâti à neuf, dont des tours comprenant des condos et des logements subventionnés pour favoriser la mixité sociale.

    Même si le concept n'est pas mauvais en soi. «On a pensé à [la mixité] en 2006. Mais l'alignement des planètes ne s'est pas fait. On a continué à travailler autrement», a indiqué Danielle Juteau, directrice de la Corporation des Habitations Jeanne-Mance. Le chauffage, la ventilation, l'intérieur et l'extérieur des bâtiments... tout a été refait ou le sera au cours des prochaines années. Au coût de 5 millions par année, un plan de modernisation qui s'échelonnera jusqu'en 2019 financé par les deux entités propriétaires, soit la Ville de Montréal (25 %) et le gouvernement canadien (75 %), notamment grâce au Programme fédéral d'infrastructure.

    Elle reconnaît que l'endroit a un certain potentiel de densification, où il serait possible d'ériger des tours mixtes. Mais il faudrait décontaminer le site, en modifier le zonage. Toutefois, même si le terrain est bien situé et que sa valeur marchande ferait saliver n'importe quel promoteur immobilier, la Ville rappelle qu'elle n'a pas l'intention de démolir ni de vendre quoi que ce soit sur ce lot. «Je suis toujours ouvert à discuter avec nos partenaires, mais jusqu'ici, notre objectif est de rénover les unités qui sont là», indique Michael Applebaum, membre du comité exécutif et responsable de l'habitation à la Ville de Montréal. «C'est le public qui a payé pour ces unités. Si le fédéral décide de vendre, on veut que ça revienne à la Ville, que ça reste dans les mains du public.»

    Le pari des espaces verts


    Pour éloigner la violence et raviver la fierté des habitants, qui faisait cruellement défaut, Danielle Juteau a plutôt fait le pari de réduire la quantité de béton et d'aménager des espaces verts. Le site est maintenant serti de roseraies, d'un verger et de jardins dont s'occupent avec le plus grand soin les familles d'immigrants. On y plantera même des vignes donnant du raisin de muscat. Pour que l'endroit demeure joli et tenu propre, les seringues et autres déchets indésirables sont ramassés tôt le matin.

    «On se désenclave physiquement par la modernisation et le verdissement du site, explique Mme Juteau qui croit que c'est ainsi que seront balayés les préjugés. Il faut venir le soir, le jour, c'est dynamique. Les espace publics sont occupés, les jeunes jouent au soccer, les personnes âgées font de la mosaïque.» C'est cette appropriation de l'espace qui fera naître une fierté et un sentiment d'appartenance, croit-elle.

    Si Suzanne Saint-Onge a été ravie d'apprendre qu'on refera à neuf l'intérieur de son 3 et demi, elle confie que c'est la vue de la roseraie depuis son logement au 7e étage qui lui apporte sa dose de bonheur quotidien. «Je sais maintenant ce que j'ai», reconnaît la dame qui avait quitté l'endroit pour un an de vie de banlieue avant de revenir vivre au «Plan». «Et je ne partirais plus.»
    Thérèse Nadon et Suzanne St-Onge devant leur résidence. Le lotissement d’habitations à loyer modique, en plein centre-ville, fait partie du paysage montréalais depuis belle lurette. Les Habitations Jeanne-Mance, au cœur du centre-ville de Montréal.












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