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    Le logement social revisité

    Regent Park à Toronto, Habitations Jeanne-Mance à Montréal : la mixité séduit au Canada et ailleurs dans le monde

    Il y a quelques années, au plus fort de sa popularité, Regent Park comptait quelque 10 000 habitants, une population qui a décliné depuis.
    Photo: François Pesant - Le Devoir Il y a quelques années, au plus fort de sa popularité, Regent Park comptait quelque 10 000 habitants, une population qui a décliné depuis.
    A Toronto comme à Montréal, les grands complexes de logements sociaux en vogue il y a 50 ans accusent leur âge. Pendant que Regent Park fait table rase et reconstruit des tours mixtes, les Habitations Jeanne-Mance ont opté pour la rénovation de leurs bâtiments. Le tout sur fond de mixité sociale, un concept qui a le vent en poupe au Canada et ailleurs dans le monde.

    Toronto — Un jour, alors qu'elle était de passage dans la Ville reine, mère Teresa, toujours empreinte de compassion envers les plus écorchés de la vie, avait demandé à visiter la paroisse la plus pauvre de la métropole. Sans hésitation aucune, on l'avait conduite à l'église anglicane St. Bartholomew, située dans Regent Park, en plein centre-ville. Jadis champion de la criminalité, de la prostitution et de la violence, ce lotissement d'habitations à loyer modique (HLM) — le plus vaste et le plus vieux au Canada — a ainsi longtemps cumulé les records peu glorieux.

    Mais voilà que depuis cinq ans le vent a tourné. Ce complexe multiethnique, encore flanqué de l'étiquette de ghetto, est actuellement le théâtre du plus ambitieux projet de revitalisation de la ville. Échelonné sur 15 ans, ce chantier d'un milliard comprend le remplacement des logements sociaux ainsi que la construction de nouvelles tours d'habitation mixte (incluant des logements abordables et au prix courant) et d'installations communautaires, de routes et de parcs. On rase tout et on recommence. Ni plus ni moins.

    Cette petite révolution est la façon la moins coûteuse qu'a trouvée Toronto pour embellir ce secteur défiguré de la ville. «Notre objectif est de contribuer à la création de quartiers florissants où chaque personne aura la possibilité de réussir», avait déclaré Keiko Nakamura, directrice générale de la Toronto Community Housing, au moment de l'inauguration de la phase 1 en avril dernier.

    L'opération, financée par un partenariat public-privé, est complexe. Il s'agit de démolir 2500 appartements à prix abordable pour reconstruire 5000 unités, dont plus de la moitié sont des condos. Certaines tours viseront à promouvoir la mixité sociale, en intégrant des logements subventionnés et des copropriétés vendues à partir de 280 000 $. En tout, l'opération devra reloger 8000 anciens résidants, à qui on a proposé trois options: un relogement temporaire avant d'intégrer un appartement neuf, un relogement définitif ailleurs que dans Regent Park ou une compensation financière pour l'éviction.

    De quartier ouvrier à ghetto


    Entouré de clôtures métalliques, le grand rectangle de 70 acres ne paie pas de mine: de vastes allées de béton débouchant sur des stationnements, des tours à logements sans balcon et des maisons de brique brune plantées sur des pelouses en bataille. Mais depuis quelque temps, d'immenses tours d'habitation vitrées viennent bouleverser le paysage. Adieu l'austérité soviétique, bienvenue dans la modernité!

    À l'origine, en 1948, Regent Park avait été construit pour accueillir les familles à faible revenu d'origine canadienne n'ayant pas les moyens de s'acheter une propriété. La Deuxième Guerre mondiale venait de se terminer et l'État providence se fortifiait. Cherchant du travail, les villageois venaient en grand nombre en ville pour travailler dans les usines, créant ainsi une rareté de logements. «C'était, en premier lieu, destiné à la classe ouvrière. Y vivaient surtout des familles nucléaires types, composées des parents et de deux enfants, et quelques rares veuves et personnes qui recevaient une aide sociale de l'État», explique Sean Purdy, un Canadien qui enseigne l'histoire des États-Unis à l'Université de São Paulo, au Brésil, et qui a soutenu sa thèse sur Regent Park. «Il y avait aussi beaucoup de familles canadiennes-françaises. Elles constituaient le deuxième groupe en importance.»

    À partir des années 70, toutefois, l'immigration en provenance d'Europe — et plus tard d'Asie — est venue complètement changer le visage de cette cité pauvre, qui héberge désormais une majorité de descendants d'immigrants et beaucoup de mères de famille monoparentale.

    Dans le milieu de l'urbanisme et de l'architecture, on fait souvent le rapprochement entre Regent Park et les Habitations Jeanne-Mance de Montréal. Les deux endroits, très multiethniques, ont à peu près le même âge, possèdent une architecture massive et sont aux prises avec les mêmes problèmes en raison de leur situation au centre-ville. Mais la comparaison s'arrête là, croit Danielle Juteau, directrice générale de la Corporation des Habitations Jeanne-Mance. «Oui, ce sont les deux plus gros complexes de logements sociaux au Canada, mais le nôtre est à bien plus petite échelle», dit-elle en précisant que les problèmes sont aussi de bien moindre ampleur.

    Crime et surpopulation

    Il y a quelques années, au plus fort de sa popularité, Regent Park comptait quelque 10 000 habitants, une population qui a décliné depuis. Le niveau de pauvreté, quant à lui, n'a guère changé: selon Statistique Canada, le revenu moyen d'un ménage y est deux fois mois élevé que celui des Torontois qui vivent ailleurs dans la ville.

    Ce terreau fertile pour le crime a vu naître une panoplie de petits délits, jusqu'au trafic de drogue organisé, dans les années 1980-1990. «Jusqu'à tout dernièrement, si tu voulais du crack, c'était la place», confie Tim Silvercreek, responsable d'ateliers au Art Hearth, un centre communautaire de Regent Park où petits et grands viennent exprimer leur créativité. Le fait que le quartier n'était pas traversé par de grandes avenues mais plutôt par des allées piétonnières offrait les meilleures cachettes aux revendeurs et rendait la tâche difficile aux policiers.

    Pour Sean Purdy, avant de rejeter ce modèle de développement, il faut voir que plusieurs facteurs ont concouru à cette situation. «Il y avait des problèmes d'entretien des infrastructures, car l'État n'investissait pas assez, avance-t-il. Il n'y avait pas non plus de services au début. Ce n'est que dans les années 1970 qu'on a commencé à avoir à proximité des cliniques, des garderies... Comment une mère de famille monoparentale peut-elle se trouver un emploi et sortir de la misère s'il n'y a pas de garderie?»

    Le contexte socioéconomique n'a pas non plus toujours été rose. Pénurie d'emplois, secteur communautaire mal subventionné et stigmatisation en raison de la criminalité... «Regent Park est devenu un quartier complètement marginalisé. Pour se trouver un emploi, les gens sont obligés de donner une autre adresse», raconte M. Purdy.

    Une revitalisation controversée


    Il n'y vit plus désormais, mais Ainsworth Morgan ne garde que de bons souvenirs de son enfance et de son adolescence à Regent Park. N'empêche, le parc d'habitation est en réelle décrépitude; c'en est presque indécent, admet-il. «À première vue, [la revitalisation] est positive. La première phase est terminée et les gens voient que c'est en train de se faire. Il y a un Tim Hortons, une banque. Les habitants de Regent Park n'avaient jamais vu ça dans leur quartier», souligne cet ancien joueur de la Ligue canadienne de football aujourd'hui devenu enseignant. «Mais ils sont d'un optimisme prudent. Il ne faut pas oublier que ç'a pris 25 ans de discussions avant la première pelletée de terre.»

    Ainsworth Morgan ne peut toutefois s'empêcher d'éprouver un malaise. «Ce qui me dérange, c'est qu'on essaie d'attirer des familles à gros revenu dans une communauté plus pauvre en pensant que ça va hausser le niveau social. C'est de l'ignorance, estime M. Morgan, sceptique. C'est l'approche "civilisons les Indiens". Les gens n'ont pas besoin de ça.»

    Sean Purdy abonde en ce sens. «Il n'y a rien, dans la littérature scientifique, qui prouve que la mixité sociale a un effet positif, note-t-il. Dans certains cas particuliers, une personne peut constituer une bonne influence, mais ce n'est pas parce que tu as un voisin issu de la classe moyenne que tu vas te sortir de la pauvreté. Ce qui aide les gens pauvres, ce sont de bonnes occasions d'emploi et des services à proximité», ajoute-t-il, catégorique. Malgré le fait que le projet de revitalisation doublera le nombre de logements, il déplore que 70 000 familles soient toujours en attente d'un logement social à Toronto.

    Alors? Bon ou pas, ce «Regent Park» métamorphosé? Richard Gauthier, un Québécois d'origine devenu pasteur à l'église anglicane de St. Bartholomew, dans Regent Park, se montre plus optimiste. «Ça ne m'inquiète pas. [...] Bien sûr, il y a toujours de petits combats, mais c'est quand même pour le mieux. Les réticences des gens, je dirais que c'est la peur de l'inconnu», soutient-il.

    Il y en a toutefois que l'inconnu n'effraie pas. Comme Misty, qui assiste, captivée, à la démolition en direct d'un immeuble à logements voisin. «Je suis contente de déménager. Au fond, ce n'est pas le quartier qu'on n'aimait pas, mais le logement», a conclu cette mère de famille monoparentale. Le bonheur se fonde parfois sur bien peu de choses.
    Il y a quelques années, au plus fort de sa popularité, Regent Park comptait quelque 10 000 habitants, une population qui a décliné depuis. Vue des immeubles de Regent Park Jardin communautaire de Regent Park. Balade dans Regent Park, à la nuit tombée. Le soir à Regent Park. Démolition des immeubles de Regent Park pour laisser place à des tours modernes qui hébergeront les résidents du quartier et des nouveaux venus. Une des tours de Regent Park












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