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Aînés: retourner au travail ou s'activer autrement?

Jacques Fournier - Organisateur communautaire retraité  10 août 2010  Actualités en société
L’engagement social permet aux aînés de combler leurs besoins, de se sentir utiles et de redonner un peu ce qu’ils ont reçu. Les «Mémés déchaînées» en sont un des exemples les plus patents. <br />
Photo : Jacques Fournier
L’engagement social permet aux aînés de combler leurs besoins, de se sentir utiles et de redonner un peu ce qu’ils ont reçu. Les «Mémés déchaînées» en sont un des exemples les plus patents.
Un rapport, paru il y a quelques mois sous la plume de l'ancien ministre Claude Castonguay et de Mathieu Laberge, un économiste rattaché au «réservoir d'idées» de droite, l'Institut économique de Montréal, préconise que, pour éviter la catastrophe du vieillissement, les aînés restent plus longtemps sur le marché du travail. Je ne partage pas cette analyse.

La vraie catastrophe annoncée, ce n'est pas la diminution du produit intérieur brut (PIB) reliée au fait que moins de personnes seront sur le marché du travail. La vraie catastrophe annoncée, c'est le gaspillage des ressources naturelles de la terre (pétrole, forêt, eau, etc.) et leur épuisement rapide. Pour contrer cette vraie catastrophe, il faut aller progressivement vers la fin de l'hyperconsommation, la simplicité volontaire (www.simplicitevolontaire.info) et, plus globalement, vers une décroissance conviviale (www.decroissance.qc.ca).

Dans les pays occidentaux riches, il faut accepter de vivre en consommant moins (et le contraire pour les pays du Sud).

Je passe rapidement sur les nuances évidentes: de nombreuses personnes sont contraintes de travailler à un âge avancé parce qu'elles ont occupé toute leur vie des emplois peu payants et qu'elles ont donc été incapables de mettre des sous de côté pour leur retraite. Ce n'est pas de ces personnes que je parle.

La course à la productivité

Je ne parle pas non plus des personnes qui font un travail agréable et qui adorent ce qu'elles font. On ne peut que les encourager à poursuivre.

Cependant, on constate aujourd'hui que plusieurs de ces emplois plaisants sont en voie de disparition. Dans l'entreprise privée, la course à la productivité — mondialisation oblige — a transformé des emplois autrefois satisfaisants en sources d'épuisement. Dans le secteur public, avec l'introduction de la «nouvelle gestion publique» (NGP), inspirée de l'entreprise privée, plusieurs employés sont davantage soumis à des impératifs de production intense et de rendement maximal.

Le sentiment d'être un «citron pressé» augmente chez de nombreux travailleurs. Si, au moins, le personnel était réellement consulté au sujet de l'organisation ou de la réorganisation des services, il pourrait être intéressant de demeurer au travail. Mais la mode managériale est aujourd'hui celle du retour de l'autoritarisme et des décisions prises d'en haut (après des consultations bidon, très souvent). On constate, sur le terrain, qu'il y a moins de participation réelle du personnel qu'il y a quelques années, en particulier dans le réseau de la santé et des services sociaux.

Pour un trop grand nombre de nos concitoyens, le travail se définit — hélas! — plutôt bien par son origine étymologique: ce mot vient du latin tripalium, qui désigne un instrument de torture.

Intoxication consumériste

Mon propos aujourd'hui touche essentiellement les personnes âgées qui se sentent obligées de travailler parce que, victimes en quelque sorte de l'intoxication consumériste, de la fièvre acheteuse et du harcèlement publicitaire, elles voient leur comportement en bonne partie dicté par le dieu argent: elles croient qu'il faut beaucoup consommer pour être heureux. Et elles pensent, à tort selon moi, que la façon dont leurs voisins et leur entourage les perçoivent doit être un déterminant majeur de ce qu'elles doivent posséder et faire.

Elles croient aussi qu'il faut rechercher sans cesse les sensations éphémères et coûteuses offertes pour remplir le vide existentiel de trop de destinées, ce qui représente la plus grave pandémie de notre époque.

D'une certaine manière, elles n'ont pas vraiment atteint la sérénité et la sagesse qui leur permettraient d'accepter de vivre avec des revenus moindres, mais raisonnables. Ce sont ces personnes que les Castonguay-Laberge cherchent à culpabiliser de prendre leur retraite tôt et veulent conscrire dans l'atteinte d'un PIB toujours plus dodu.

L'engagement social

Je plaide pour que les individus prennent leur retraite pendant qu'ils sont encore en santé et qu'ils s'activent autrement, en faisant du bénévolat, du militantisme ou de l'engagement citoyen. C'est ce dont notre société a besoin et c'est moins stressant que de travailler pour un patron toujours désireux d'augmenter la productivité par tous les moyens. L'engagement social permet aux aînés de combler leurs besoins, de se sentir utiles et de redonner un peu ce qu'ils ont reçu.

MM. Castonguay et Laberge répondront probablement: le bénévolat ne fait pas augmenter le PIB. Peut-être alors devrions-nous mettre au point davantage d'indices qui mesurent le vrai bonheur individuel et collectif? De tels indices existent (voir bonheur national brut sur Google).

Deux chercheurs britanniques ont démontré récemment que les sociétés où la qualité de vie est la meilleure (un niveau d'éducation plus élevé, une meilleure santé, un plus grand sentiment de sécurité, etc.) ne sont pas les sociétés les plus riches, mais celles où l'écart des revenus est le moins grand entre les citoyens.

Les citoyens les plus riches sont eux aussi gagnants de vivre dans une société où les écarts de revenus sont faibles (The Spirit Level. Why More Equal Societies Almost Always Do Better, par Richard Wilkinson et Kate Pickett, Allen Lane, Londres, 2009).

Nous en sommes au paradoxe suivant: il faut convaincre les très riches qu'ils seront plus heureux en étant... moins riches. Aux États-Unis, de nombreux super-riches se sentent obligés de vivre dans des ghettos clôturés pour riches, avec des gardiens partout. Ne vivraient-ils pas avec un plus grand sentiment de sécurité si la société était plus égalitaire?

Facteur de stress

Le travail est un facteur de stress bien documenté. Au Québec, 28,5 % des citoyens de 45 à 64 ans connaissent un stress intense, comparativement à seulement 9,6 % des 65 ans et plus (Statistique Canada, tableau 105-0501, Québec, 2008). Pourquoi travailler et se stresser alors que l'on peut faire du bénévolat à son rythme pour le plus grand bien de la société?

L'augmentation des heures de travail a eu un effet, au cours des dernières années, sur l'évolution du bénévolat. De 1992 à 2005, le taux de participation des Québécois à des activités de bénévolat ou d'entraide a chuté de 14,1 % à 9,2 %. L'un des facteurs qui expliquent vraisemblablement cette situation est l'augmentation du nombre moyen d'heures hebdomadaires de travail et la croissance des «bourreaux de travail» (10 heures et plus de travail par jour) (Annuaire du Québec 2010, p.383).

Un argument du Rapport Castonguay-Laberge m'irrite particulièrement: selon eux, il faut faire comme l'Ontario! En 2008, 51 % des Ontariens de 60-64 ans travaillaient, comparativement à seulement 40 % des Québécois du même âge. Pourquoi n'incitent-ils pas plutôt les Ontariens à faire comme les Québécois? Qui est à l'avant-garde de la recherche d'un vrai mieux-être collectif?




 
 
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  • Kim Cornelissen
    Inscrite
    mardi 10 août 2010 03h33
    Un PIB plombé par l'idéologie des économistes de l'ère industrielle
    Les propos de monsieur Fournier sont d'autant plus intéressants que le fait de faire du bénévolat (l'équivalent de 200 000 emplois à temps plein au Québec selon le Gouvernement lui-même) est également bon pour la santé de celles et ceux qui le pratiquent, en plus de profiter à la société en général. Le fait de ne pas comptabiliser le bénévolat, l'économie des soins aux autres et les externalités environnementales tient d’un biais idéologique dans le calcul du PIB et non de la logique. Or, tant en Europe avec la Commission Stiglitz (http://www.stiglitz-sen-fitoussi.fr/documents/rapp, qu'au Québec avec entre autres les propos d'Harvey Mead, ancien commissaire au développement durable (economieautrement.org) qu'aux États-Unis avec entre autres Riane Eisler (rianeeisler.com), on remet en question le PIB et on propose des solutions qui visent justement à sortir de cette idéologie dépassée. Alors que nos sociétés sont devenues post-industrielles où les gens deviennent plus importants que les machines, des gouvernements tels que les nôtres s'acharnent encore à les faire stagner dans une société de production industrielle de bébelles, où la quantité serait plus importante que la qualité, et le produit que l'idée...

  • Georges Paquet
    Abonné
    mardi 10 août 2010 06h26
    À Jacque Fournier, mais il faut d'abord contribuer à la richesse collective.
    Pour qu'il y aient, comme vous le souhaitez, de très nombreux citoyens qui prennent leur retraite, j'imagine le plus tôt possible, pour augmenter le niveau de mieux-être collectif, il faut en avoir les moyens. Or le Québec n'aura pas les moyens de se payer ce genre de bonheur collectif. Le travail de chacun contribue à construire "le gâteau collectif" dont on peut ensuite en distribuer des morceaux à chacun. Mais pas de travail, pas de gâteau.

  • Yvon Bureau
    Abonné
    mardi 10 août 2010 07h03
    Merveilleux texte et si nécessaire !
    Jacques, milles mercis pour ton texte si nécessaire (et si riche comme toujours) suite à l’invitation faite aux aînées de retourner au travail.

    Je le co-signe à plein clavier ! Il est porteur de tant vie agréable à partager et de solidarité à déployer, source de tant de plaisirs profonds à ressentir et de tant de santés à laisser s’épanouir.

    À quoi sert d’avoir plus de revenus si, trop souvent, ce n’est que pour s’appauvrir ?

    Osons une fin de vie utile, solidaire, généreuse, bref, un vie enrichissante et pleine de vie agréable !

  • Gilbert Talbot
    Abonné
    mardi 10 août 2010 11h16
    Les lucides gagnent du terrain au Québec.
    Oui, c'est un très beau texte, comme le dit si bien Yvon Bureau, mais en même temps, il nous apprend que l'approche des lucides gagne du terrain au Québec : travailler davantage pour augmenter la productivité = augmenter la richesse. C'est aussi la thèse que défend l'abonné Georges Paquet, une thèse archi-fausse comme l'a prouvé les excès capitalistes qui ont mené à la dernière crise financière. Quand on se fait prendre les doigts dans l'engrenage de l'enrichissement, on en veut toujours davantage, quitte à frauder ses amis, ses parents mêmes. On ne devient pas charitable, en devenant plus riches, au contraire on devient plus voleur et plus hypocrite.

    Faire travailler les gens plus vieux c'est vraiment les tuer à l'ouvrage, surtout lorsqu'on travaille en usine ou dans des domaines de services peu payés, comportant trop d'heures de travail par jour et par semaine.

    La société possède déjà énormément de richesse, le problème c'est que cette richesse est de moins en moins bien partagée. Il y aurait des moyens pour mieux la partager, mais l'État ne veut pas prendre ces moyens. Au contraire, le capital se concentre de plus en plus dans les mains de moins en moins de gens.

    On pourrait permettre une meilleure retraite à nos aîné-e-s, mais l'orientation générale est plutôt malheureusement de les faire travailler davantage, jusqu'à ce que la maladie et le vieillissement les en empêchent, c'est-à-dire, quand ils ont déjà un pied dans la tombe. Faudra-t-il aller jusqu'à faire travailler les zombies ?

  • France Marcotte
    Abonnée
    mardi 10 août 2010 16h50
    Déchaînés...avec volupté
    Monsieur Fournier prend bien la peine de préciser qu'il ne s'agit pas d'imposer la même recette à tout le monde (y'en a marre d'obéir!) mais d'avoir à l'esprit les possibilités qui s'offrent quand à la façon de tirer sa fin de course brillamment. Travailler n'est pas nécessairement faire plaisir à monsieur Castonguay, personne n'a de compte à lui rendre, tout simplement. Le plus difficile c'est peut-être de désapprendre à obéir, justement, et de savourer enfin ce que signifier penser par soi-même et d'envoyer au diable les emmerdeurs.

  • Claude Kamps
    Inscrit
    mardi 10 août 2010 19h17
    Je ne serai jamais un instrument de surproduction
    Je vis suivant mes moyens!!

    L'inverse amène à la surconsommation et à la surproduction qui engendre stress inutile et enrichi souvent un autre que vous.

    Les hôpitaux sont plein de malades du au manque de considération de l'humain et au système actuel qui dit que la personnalité et la somme de travail de chacun doit correspondre aux normes de productivités du jour.

    Être heureux de ce que l'on peut avoir en équilibrant le temps de travail qui comprend le transport et la qualité de vie personnelle.

    Être prêt à changer de vocation de plus en plus souvent pour pouvoir réaliser ce but d'équilibre apporte une vie plus sereine et plus humaine.

    En fait tant que des gens changeront par exemple de voiture tout les 3 ans, me permettra de me procurer cette voiture à 50% du prix si elle a des preuves de bon entretien, j'aurai 50% plus de bénéfice de temps à ne pas passer au travail pour avoir cette chose de 4 roues qui a un moteur...

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