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    Le Dr Gilles Julien - Un chemin semé d'embûches

    22 juillet 2010 |Jérôme Savary - Journaliste et superviseur de la rédaction de L'Itinéraire | Actualités en société
    Le Dr Julien est connu et reconnu, mais nombreux sont ceux qui ont encore de la difficulté à saisir la «méthode Julien».<br />
    Photo: Christian Tremblay Le Dr Julien est connu et reconnu, mais nombreux sont ceux qui ont encore de la difficulté à saisir la «méthode Julien».
    Avec l'aimable autorisation du journal L'Itinéraire, Le Devoir publie aujourd'hui le dossier de une du numéro du 1er juillet, qui relaie le cri d'alarme du Dr Gilles Julien, ce pédiatre social qui se consacre aux enfants en difficulté. Ce numéro marquait le début de la série «Sur les pas du Dr Julien».

    «Je m'aperçois que je vais crever et que je n'aurai pas changé grand-chose.» Rassurez-vous, le pédiatre social Gilles Julien n'est pas près de mourir. Mais il est amer. En ce matin de mai, grippé, il serait mieux au lit qu'avec son stéthoscope autour du cou. Après plus de dix ans passés à essayer d'offrir un meilleur avenir aux enfants pauvres d'Hochelaga-Maisonneuve et de Côte-des-Neiges, le Dr Julien est reconnu et plébiscité publiquement. Mais rien n'est acquis. À cause du manque d'argent et de ses 60 ans passés, les services qu'il offre aux enfants et à leur famille sont en péril.

    «Quand je suis malade, je ne suis même pas capable de m'arrêter une journée, car je vais pénaliser des enfants qui vont encore une fois se trouver mal pris.» Dans les locaux d'Assistance aux enfants en difficulté, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, Gilles Julien est de mauvaise humeur.

    «Après plus de 30 ans passés au service des enfants, je ne vois toujours pas la lumière au bout du tunnel», regrette le Dr Julien. Selon lui, la société québécoise ne s'investit pas suffisamment pour les enfants: «Malgré nos beaux discours, nos beaux programmes, les statistiques démontrent que l'équité n'est pas là, que les chances [de réussite pour les enfants] ne sont pas égales... Pire, elles se détériorent!»

    La précarité malgré la popularité


    Alors que les enfants pauvres ont besoin d'une aide toujours plus criante, Gilles Julien s'inquiète. Les services uniques que les enfants vulnérables trouvent dans ses cliniques de pédiatrie sociale nécessitent des éducateurs, des médecins, des travailleurs sociaux. Leur financement est toujours précaire et l'organisation en souffre directement. «Tout le monde trouve que notre modèle d'intervention auprès des enfants est extraordinaire. Pourtant, on est encore dans la précarité totale», insiste le docteur.

    Au-delà du soutien financier majeur offert par la Fondation Chagnon et de celui de la population à l'occasion de la Guignolée, les gouvernements et les grandes entreprises peinent à confirmer leur intérêt à aider concrètement le Dr Julien. Sans eux, pourtant, les services offerts aux enfants malmenés de Montréal risquent de cesser d'un moment à l'autre. «Je suis inquiet, car j'ai toujours lutté pour donner aux enfants tout ce dont ils ont besoin pour se développer. Mais il va rester quoi de tout ça?»

    Le temps presse. «Si je crevais demain matin, tout pourrait s'écrouler. Je suis entouré d'une équipe formidable, mais ça prend encore un leader; et le leadership va s'épuiser. Dans dix ans, j'aurai 75 ans. Il est temps que le modèle de la pédiatrie sociale s'intègre dans la société québécoise pour vrai.»

    Pour cela, Gilles Julien a besoin que les gouvernements s'engagent à long terme à ses côtés. «J'ai besoin que les gouvernements nous soutiennent sur des horizons de cinq à dix ans, afin de consolider l'approche de pédiatrie sociale au Québec. Cela permettrait de développer de nouveaux centres et faciliterait la tâche du gouvernement et de ses institutions. J'ai présenté une demande détaillée au premier ministre du Québec, pendant les Fêtes, et j'ai même reçu l'appui de quelques ministres. J'attends maintenant que cela se concrétise.»

    En plus de l'aide éventuelle du gouvernement et de celle, réelle, de la population, le Dr Julien rêve d'associer à la cause des enfants en difficulté de grandes entreprises qui font la fierté des Québécois. «Je rêve d'associer des entreprises, dont l'image est forte dans l'imaginaire québécois, à une cause commune forte: celle des enfants.»

    La pédiatrie sociale

    Le docteur Julien est connu et reconnu, mais nombreux sont ceux qui ont encore de la difficulté à saisir vraiment la «méthode Julien». «Les gens me disent qu'ils aiment ce que je fais, et on veut faire comme moi... mais je me rends compte qu'on ne sait pas vraiment ce que je fais. Ça m'inquiète. C'est pourtant simple!»

    La méthode est à la fois simple et déconcertante. D'abord, Gilles Julien tient à sa disposition toute une gamme de services souples et adaptés à chaque enfant. «Si tu es bien attentif à l'enfant, c'est lui qui te suggère comment intervenir. Si tu regardes ce qu'il dessine, par exemple. Moi, quand je parle aux adultes, je regarde toujours les enfants, car ils me donnent plein d'informations utiles à mon intervention, selon leurs réactions, la façon dont ils me regardent...»

    Sans l'enfant, le pédiatre social se trouve démuni. «Moi, je ne peux rien faire si je n'ai pas l'enfant devant moi. Ça arrive de temps en temps que deux adultes arrivent sans leur enfant. C'est assez bizarre cette affaire-là. Je sais que des consultations se font parfois sans enfant. Je trouve cela terrible, car je ne peux pas imaginer comment on peut comprendre un enfant seulement avec l'information des parents.»

    Les enfants qui sont négligés, agressés sexuellement ou qui crèvent de faim sont le lot quotidien du Dr Julien. Son otoscope lui donne peut-être l'apparence d'un pédiatre comme les autres. Comme à un pédiatre classique, il lui permet effectivement d'examiner les oreilles de l'enfant pour voir si elles ne cachent pas une otite. Mais il lui offre surtout la possibilité de s'approcher tout près de l'enfant et de créer une complicité lors de l'examen; avant de lui poser ensuite des questions personnelles qui l'aideront à trouver des solutions. L'otoscope permet de voir bien plus loin qu'à travers l'oreille, au-delà du cadre médical classique.

    La confiance


    Se sentant écoutés sans être jugés, les parents finissent par se confier. «Je n'ai jamais de solution toute faite, prévient Gilles Julien. Je regarde, j'écoute et je désamorce les problèmes. Si un parent finit par me dire: "J'étais à boutte, je lui ai crissé une volée", je ne lui réponds pas qu'il ne faut pas faire ça. Je lui dis plutôt qu'à moi aussi ça m'est déjà arrivé: je désamorce. Moi, je suis là pour éviter que ça se reproduise, pour enlever les déclencheurs qui conduisent à ces comportements. Nous, notre grande caractéristique, c'est écouter. Parfois, c'est tellement d'écoute qu'on leur dit: "Regarde, j'en sais assez".»

    De l'écoute naît la confiance. «Ils se sentent tellement en confiance qu'ils partagent avec nous leurs vrais besoins, indique-t-il. Tout à l'heure, alors que j'auscultais son fils, une maman a dit à la travailleuse sociale qui était avec moi qu'elle avait besoin d'un matelas. Ici, on règle tout, et elle aura un matelas dans deux semaines.»

    Lorsque c'est nécessaire, tous les services sont déployés. «Les enfants qui nécessitent le maximum de suivi sont vus tous les jours s'il le faut, explique le docteur. N'importe où, n'importe quand: dans notre ruelle, après l'école [avec un éducateur qui leur propose tous les jours des activités]; quand ils veulent. Dans notre dispositif, la rencontre clinique n'est qu'un élément.»

    C'est ça, la pédiatrie sociale. Aller au-delà de la stricte rencontre médicale et intervenir dans toutes les sphères problématiques rencontrées par l'enfant et sa famille. Au sein de son équipe, qu'ils soient médecins, éducateurs ou travailleurs sociaux, par exemple, chacun remue ciel et terre pour venir en aide à ces enfants en difficulté. Résultat: sur les 3000 enfants (et plus!) suivis dans ses deux cliniques de pédiatrie sociale, rares sont ceux qui n'améliorent pas leur sort.

    Travailler en réseau

    Autour de la table, les enfants et leurs parents ne sont jamais seuls avec le Dr Julien. Au minimum, une travailleuse sociale est là. Le plus souvent, d'autres intervenants proches de l'enfant, comme des représentants de son école, du CLSC, de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) ou des voisins participent aux discussions afin de trouver des solutions aux problèmes vécus par les enfants et leur famille.

    «Plusieurs m'ont collé l'étiquette de quelqu'un qui travaille seul, qui est contre la DPJ; bref, que je suis contre tout, souligne le docteur. Mais non. Moi, je leur dis [aux autres intervenants: CSSS, DPJ, etc.]: "J'ai besoin de vous autres, et vous, vous avez besoin de moi aussi. On va faire un plan ensemble, je ne peux pas le faire tout seul."»

    «Tout le monde contribue à aider les enfants, résume Gilles Julien. On travaille en interdisciplinarité. Autour de la table, on va suivre celui qui a la meilleure idée pour résoudre le problème qui est devant nous. Mon rôle, et c'est très important, est d'engager le parent dans une décision qui nous semble bonne pour son enfant et la famille. Comme il me fait confiance, il va embarquer plus facilement.»

    Pas la faute des parents


    Les familles font de leur mieux, selon Gilles Julien. «Les enfants vivent dans des conditions qui n'ont pas de bon sens. On blâme la famille, mais ce n'est pas la famille. Par exemple, l'une d'elles, que je connais bien, était partie à la campagne pour essayer de s'en sortir, car ils n'ont pas d'argent et ils n'y arrivaient pas à Montréal. Ils ont emmené les enfants, les ont changés d'école... Mais ils ont fini par revenir, car ils se sont rendu compte que c'était aussi difficile à la campagne. Ils sont donc revenus à Montréal, mais n'ont pas trouvé de logement. Ils sont alors allés vivre en gang dans une maison, puis ont fini par se ramasser dans un camping. Comme ils n'ont pas d'adresse, l'école ne sait plus quoi faire... C'est quasiment des sans-abri! Ça n'a pas de bon sens.»

    Depuis ses débuts en pédiatrie, au milieu des années 1970, Gilles Julien rêve d'une société plus juste pour les enfants. Son rêve, il y croit encore, car lui-même met tout en oeuvre pour réaliser ceux des enfants: «On n'impose rien aux enfants, dit-il. On essaie de combler leurs rêves. C'est sûr qu'un enfant qui me dit "Je rêve de ça", je vais tout faire pour le lui offrir.»

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    Jérôme Savary - Journaliste et superviseur de la rédaction de L'Itinéraire












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