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    Voyage en terra incognita - Au feu !

    28 juin 2010 |Manon Barbeau | Actualités en société
    Le village attikamek de Wetomaci menacé par les flammes<br />
    Photo: Bryan Coocoo Le village attikamek de Wetomaci menacé par les flammes
    Est-il besoin de voyager longtemps pour découvrir un territoire inconnu? Une frontière invisible sépare l'univers des Blancs de celui des Premières Nations, méconnues dans leur histoire, leur quotidien, leurs valeurs, leurs faiblesses et leurs forces, leur désespoir et leurs espoirs. Partir à la découverte de cette destination peu fréquentée, tel est l'objectif de la fondatrice du Wapikoni mobile, Manon Barbeau, qui entame aujourd'hui une correspondance sur ces communautés avec Ghislain Picard, chef des Premières Nations du Québec et du Labrador. Tous les lundis de l'été dans cette page, ils échangeront impressions, réflexions et questions. Bon voyage...

    Cher Ghislain,

    Je suis émue et j'ai le trac en commençant cette correspondance avec toi. En même temps, c'est un moyen de me rapprocher de ceux que je côtoie depuis bientôt dix ans, un moyen d'y voir plus clair, de connaître un peu mieux les Premières Nations d'ici, celles que la majorité d'entre nous méconnaissent ou ignorent. Peut-être que cet échange de lettres pourra à la fois combler quelques-unes de mes lacunes et, par le fait même, celles des lecteurs.

    Richard Desjardins a réalisé un film sur le peuple invisible. C'est vrai que nous habitons la même terre souvent sans savoir qui vous êtes, ni même où vous êtes. La majorité des passants de la rue Sainte-Catherine, à Montréal, seraient incapables de nommer cinq communautés des Premières Nations du Québec.

    Quand j'étais petite, on me répétait que si un jour j'étais agressée ou volée dans un endroit public, il fallait crier «Au feu!» plutôt qu'«Au secours!» pour attirer l'attention. Autrement, personne ne me viendrait en aide.

    Il a fallu que la communauté attikamek de Wemotaci crie récemment «Au Feu!» pour qu'on parle un peu d'elle. La forêt brûlait tout autour du village, les poteaux électriques flambaient, plus d'électricité, plus d'eau, les 1300 résidants étaient évacués d'urgence pendant que les flammes léchaient leurs maisons. Des cendres neigeaient, le soleil n'éclairait plus, c'était l'enfer.

    Le 26 mai, L'Écho de La Tuque, le journal de la ville la plus proche, où la communauté a trouvé refuge, évoquait l'incendie dans la rubrique des faits divers.

    Quelques jours plus tard, l'odeur du feu parvenait jusqu'à nous, à Québec, à Montréal, nous réveillant la nuit, rendant notre air irrespirable le jour. Impossible de faire comme si de rien n'était. Cette odeur criait pour vous: «Au feu! Nous sommes là. Nous sommes en danger. Nous risquons de disparaître.» Votre réalité de tous les jours depuis des décennies.

    À cause de ce feu, les journaux, la radio, la télévision, le Web parlaient un peu de vous. Pour un moment, un court moment, nous partagions votre drame.

    Je suivais l'évolution des événements sur Facebook, où des amis laissaient des messages, Bryan et ses photos, Chanouk et ses images. L'exil des attikamek a duré près de dix jours. Le 5 juin, une entrevue avec le chef de la communauté, Simon Coocoo, à Radio-Canada a mis un terme à mon inquiétude. Ils étaient rentrés. La plupart des maisons étaient intactes grâce au travail acharné de la SOPFEU et grâce à une pluie miraculeuse.

    On dit que les enfants chantaient dans les rues malgré la forêt calcinée, désertée et silencieuse. On connaît l'importance de la forêt, «le bois», le territoire, pour ceux des Premières Nations qui y vivent encore. C'est souvent ce qui leur reste du passé, là où ils se réfugient pour renouer avec leurs racines quand les idées noires rôdent un peu trop près.

    Car dans plusieurs communautés autochtones, les idées noires rôdent comme le Windigo. Cet hiver, à Opitciwan, aux abords du barrage Gouin, les idées noires étaient partout, et le nombre de suicides y a carrément explosé, tout comme chez les Algonquins de Lac-Simon à une heure au sud de Val-D'Or. Au cours de cette période, le suicide y était 150 fois plus élevé que chez la population non autochtone. Des adolescentes de 12 et 13 ans comme de jeunes adultes sont violemment passés dans l'autre monde et des dizaines d'autres ont tenté de les rejoindre.

    Cette détresse mériterait un tonitruant «Au feu!» collectif.

    Avant, les Premières Nations étaient partout chez elles. Chloé Sainte-Marie le chante bien, avec ces noms de villes dont la musique nous ramène à vous et nous rappelle votre omniprésence passée sur le territoire: Tadoussac, Coaticook, Mégantic, Mascouche, Kamouraska, Témiscamingue, Chibougamau, Manicouagan, Matapédia, Shipshaw, Chicoutimi, Arthabaska, Natashquan, Magog, Shawinigan, Matane, Mistassini, Pasbebiac, Rimouski, Caraquet, Matagami...

    Aujourd'hui, vous ne constituez plus que 1 % de la population québécoise. De vos drames et de vos espoirs, la grande majorité ne sait rien ou ne veut rien savoir. On fait comme si vous n'existiez déjà plus. Sur un blogue qui traitait des suicides, un blogueur non autochtone écrivait que l'intégration était la seule solution pour vous tous. Une réponse de l'un des vôtres comparait cette intégration à un exil obligé en terre étrangère. Tout le monde n'est pas prêt à s'exiler.

    Un texte anishnabe retrace votre histoire en sept étapes, ou sept feux. Le septième feu annonce le temps où il y aura éveil des gens et rencontre, où le feu sacré sera allumé, impliquant un choix entre l'avidité matérielle et le respect pour le vivant.

    Ce nouveau feu, cette flamme, je les vois dans les yeux des jeunes que je côtoie lorsque je vais dans leurs communautés, dans leur désir de s'exprimer, dans le talent avec lequel ils le font, dans l'impact de leurs propos, dans leur humour et dans leur rite, dans leur force et leur résilience. Dans les moments de doute, c'est ce qui me fait garder espoir.

    Où en sommes-nous, Ghislain? Crois-tu cet espoir raisonnable? Crois-tu la rencontre et la réconciliation possibles?












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