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    Saint-Jean-Baptiste

    Les multiples visages d'une fête

    23 juin 2010 |Marc Ouimet - Directeur général de la revue en ligne Le Panoptique (www.lepanoptique.com), l'auteur complète présentement un mémoire de maîtrise portant sur l'histoire de la Saint-Jean-Baptiste au Québec de 1960 à 1990 | Actualités en société
    Depuis son instauration en 1834 comme fête nationale des Canadiens (appellation alors utilisée pour nommer les francophones du Bas-Canada) par Ludger Duvernay et des sympathisants patriotes, la fête de la Saint-Jean-Baptiste a toujours représenté un moment de polarisation de l'espace public québécois autour de la question nationale. Profondément liée au contexte politique canadien-français, puis québécois, la Saint-Jean-Baptiste aura suivi l'évolution de l'identité nationale et du nationalisme au Québec à travers les époques, passant de la célébration traditionnelle clérico-nationaliste aux grands rassemblements festifs que l'on connaît aujourd'hui.

    De fait, alors même que le 24 juin ne marque aucun événement historique fondateur particulier, sinon le solstice d'été, la Saint-Jean a toujours été un lieu de production, de réappropriation et de luttes symboliques au Québec. Ainsi, le castor et la feuille d'érable, adoptés comme emblèmes canadiens par les Patriotes, furent-ils repris plus tard par le Canada, tout comme le fut le Ô Canada composé par Basile Routhier pour la Saint-Jean-Baptiste de 1880, qui était l'occasion du Congrès national des Canadiens français. À cet égard, une simple lecture de la version originale de l'hymne national ne laisse pas de doute sur ses origines, voire ses visées politiques...

    De son côté, la représentation du saint patron par un enfant bouclé accompagné d'un mouton fit figure d'image d'Épinal du clérico-nationalisme canadien-français dès la seconde moitié du XIXe siècle, une image bientôt jugée infantilisante et qui disparut dans le courant des années 1960, alors que s'affirmait un nationalisme québécois politique et revendicateur.

    Cette représentation fut d'abord remplacée, en 1964, par une statue représentant un Jean Baptiste mature inspiré de celui de Rodin, à l'image du Québec en pleine effervescence de la Révolution tranquille.

    Pour nombre de nationalistes, les «ajustements» de la fête traditionnelle tout comme du gouvernement fédéral devant les revendications du Québec étaient encore bien insuffisants. Ceux-ci furent donc piqués au vif de voir Pierre Elliott Trudeau, alors en pleine campagne électorale, décider d'accepter l'invitation faite par les organisateurs de la fête nationale d'assister au défilé sur l'estrade d'honneur, lui qui refusait pourtant de reconnaître la nation québécoise et tout statut particulier pour le Québec.

    Le reste de l'histoire est évidemment connu, l'affrontement entre policiers et manifestants dégénérant en ce qui passa à l'histoire sous le nom de «lundi de la matraque». Trudeau profita de l'image de frondeur des nationalistes québécois qu'il y avait acquise en refusant de quitter la tribune d'honneur sous les projectiles pour se faire élire le lendemain. Pour plusieurs, cet affrontement marqua un jalon important de l'affirmation du nationalisme québécois (en rupture de communauté avec le Canada français), qui laissa également entrevoir l'âpreté avec laquelle Trudeau allait le combattre.

    Quant à elle, si la Saint-Jean-Baptiste de 1969 ne connut pas d'émeute à proprement parler, elle fut néanmoins le théâtre d'une attaque symbolique des plus spectaculaires. De fait, des militants du Front de libération populaire, issu du sabordement du RIN, organisèrent un défilé parallèle qui se termina par une mise à sac de la statue du saint patron, cette dernière se décapitant lors de sa chute et dont la mise à mort symbolique acheva de séculariser le défilé, qui disparut d'ailleurs pour un temps après ces événements.

    Le défilé national ne fit son retour que durant les années 1980 et véritablement à partir de 1990, sous les auspices du concepteur Richard Blackburn, du Cirque du Soleil, qui se donna comme mission de renouveler l'imaginaire collectif par la mise en place de symboles s'accordant avec le Québec contemporain. Voilà comment le défilé de 1990 s'ouvrit sur un énorme mouton noir, le «Mouton de Troie», tiré par 24 jeunes saints Jean Baptiste provenant de diverses communautés culturelles et qui se voulait une réinterprétation subversive de l'ancien symbole canadien-français du mouton «pure laine».

    Or, dans le contexte de l'échec — la veille de la fête nationale — de l'accord du lac Meech qui devait permettre de régler le statut constitutionnel du Québec, ce Mouton de Troie représente plutôt, aux yeux de plusieurs, la place du Québec au sein du Canada. C'est ainsi que le comédien Jean Duceppe s'exclame, lors de son discours patriotique: «[...] qu'à mesure que les semaines passent, à mesure que les jours passent, une évidence s'impose de plus en plus dans nos esprits avec une clarté lumineuse: le Québec est notre seul pays! Le Québec est notre seul pays, c'est le seul endroit au monde où nous puissions travailler à notre bonheur collectif dans la paix, loin, loin des marchandages mesquins, loin des ententes convenues dans le secret et la confusion. [...] L'avenir du Québec, à compter de maintenant, sera décidé au Québec par les Québécoises et les Québécois. Nos gouvernants, quels qu'ils soient, devront se rappeler cette grande vérité: le Québec sera décidé par les femmes et les hommes du Québec. Vive le Québec!»

    Diversité

    Quelque vingt ans après cet événement historique, l'avenir politique du Québec est toujours incertain, alors même que la Saint-Jean-Baptiste connaît aussi son lot de tiraillements, et ce, malgré la façade unanimiste qu'on nous présente année après année. Officiellement «fête nationale des Québécois» depuis 1977, la Saint-Jean-Baptiste s'ouvre effectivement de plus en plus à la diversité culturelle du Québec, non sans toutefois s'être dépolitisée au point d'en perdre sa substance, un peu comme le nationalisme québécois, diront certains.

    Alors que les célébrations officielles connaissent un certain ralentissement durant les années 2000, notamment à cause des coupes du gouvernement Charest dans le budget de la fête, diverses initiatives illustrent cependant la réappropriation de celle-ci par différents éléments de la société québécoise. De la Saint-Jean-Baptiste multiethnique du Mile-End au spectacle parallèle et politisé de Loco Locass et des Cowboys Fringants en 2004 en passant par l'Autre Saint-Jean mise sur pied en 2009 dans le quartier Rosemont, ces initiatives nous rappellent que la fête nationale appartient justement à la communauté nationale, et non à quelques représentants prétendant parler en son nom, et qu'elle n'a jamais de résonnance aussi importante que quand la nation utilise son espace et ses tribunes pour affirmer sa présence, réfléchir ses tensions et dynamiques et, surtout, inventer son avenir.

    ***

    Marc Ouimet - Directeur général de la revue en ligne Le Panoptique (www.lepanoptique.com), l'auteur complète présentement un mémoire de maîtrise portant sur l'histoire de la Saint-Jean-Baptiste au Québec de 1960 à 1990












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