samedi 4 février 2012 Dernière mise à jour 00h43
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Saint-Jean-Baptiste

Les multiples visages d'une fête

Marc Ouimet - Directeur général de la revue en ligne Le Panoptique (www.lepanoptique.com), l'auteur complète présentement un mémoire de maîtrise portant sur l'histoire de la Saint-Jean-Baptiste au Québec de 1960 à 1990  23 juin 2010  Actualités en société
Depuis son instauration en 1834 comme fête nationale des Canadiens (appellation alors utilisée pour nommer les francophones du Bas-Canada) par Ludger Duvernay et des sympathisants patriotes, la fête de la Saint-Jean-Baptiste a toujours représenté un moment de polarisation de l'espace public québécois autour de la question nationale. Profondément liée au contexte politique canadien-français, puis québécois, la Saint-Jean-Baptiste aura suivi l'évolution de l'identité nationale et du nationalisme au Québec à travers les époques, passant de la célébration traditionnelle clérico-nationaliste aux grands rassemblements festifs que l'on connaît aujourd'hui.

De fait, alors même que le 24 juin ne marque aucun événement historique fondateur particulier, sinon le solstice d'été, la Saint-Jean a toujours été un lieu de production, de réappropriation et de luttes symboliques au Québec. Ainsi, le castor et la feuille d'érable, adoptés comme emblèmes canadiens par les Patriotes, furent-ils repris plus tard par le Canada, tout comme le fut le Ô Canada composé par Basile Routhier pour la Saint-Jean-Baptiste de 1880, qui était l'occasion du Congrès national des Canadiens français. À cet égard, une simple lecture de la version originale de l'hymne national ne laisse pas de doute sur ses origines, voire ses visées politiques...

De son côté, la représentation du saint patron par un enfant bouclé accompagné d'un mouton fit figure d'image d'Épinal du clérico-nationalisme canadien-français dès la seconde moitié du XIXe siècle, une image bientôt jugée infantilisante et qui disparut dans le courant des années 1960, alors que s'affirmait un nationalisme québécois politique et revendicateur.

Cette représentation fut d'abord remplacée, en 1964, par une statue représentant un Jean Baptiste mature inspiré de celui de Rodin, à l'image du Québec en pleine effervescence de la Révolution tranquille.

Pour nombre de nationalistes, les «ajustements» de la fête traditionnelle tout comme du gouvernement fédéral devant les revendications du Québec étaient encore bien insuffisants. Ceux-ci furent donc piqués au vif de voir Pierre Elliott Trudeau, alors en pleine campagne électorale, décider d'accepter l'invitation faite par les organisateurs de la fête nationale d'assister au défilé sur l'estrade d'honneur, lui qui refusait pourtant de reconnaître la nation québécoise et tout statut particulier pour le Québec.

Le reste de l'histoire est évidemment connu, l'affrontement entre policiers et manifestants dégénérant en ce qui passa à l'histoire sous le nom de «lundi de la matraque». Trudeau profita de l'image de frondeur des nationalistes québécois qu'il y avait acquise en refusant de quitter la tribune d'honneur sous les projectiles pour se faire élire le lendemain. Pour plusieurs, cet affrontement marqua un jalon important de l'affirmation du nationalisme québécois (en rupture de communauté avec le Canada français), qui laissa également entrevoir l'âpreté avec laquelle Trudeau allait le combattre.

Quant à elle, si la Saint-Jean-Baptiste de 1969 ne connut pas d'émeute à proprement parler, elle fut néanmoins le théâtre d'une attaque symbolique des plus spectaculaires. De fait, des militants du Front de libération populaire, issu du sabordement du RIN, organisèrent un défilé parallèle qui se termina par une mise à sac de la statue du saint patron, cette dernière se décapitant lors de sa chute et dont la mise à mort symbolique acheva de séculariser le défilé, qui disparut d'ailleurs pour un temps après ces événements.

Le défilé national ne fit son retour que durant les années 1980 et véritablement à partir de 1990, sous les auspices du concepteur Richard Blackburn, du Cirque du Soleil, qui se donna comme mission de renouveler l'imaginaire collectif par la mise en place de symboles s'accordant avec le Québec contemporain. Voilà comment le défilé de 1990 s'ouvrit sur un énorme mouton noir, le «Mouton de Troie», tiré par 24 jeunes saints Jean Baptiste provenant de diverses communautés culturelles et qui se voulait une réinterprétation subversive de l'ancien symbole canadien-français du mouton «pure laine».

Or, dans le contexte de l'échec — la veille de la fête nationale — de l'accord du lac Meech qui devait permettre de régler le statut constitutionnel du Québec, ce Mouton de Troie représente plutôt, aux yeux de plusieurs, la place du Québec au sein du Canada. C'est ainsi que le comédien Jean Duceppe s'exclame, lors de son discours patriotique: «[...] qu'à mesure que les semaines passent, à mesure que les jours passent, une évidence s'impose de plus en plus dans nos esprits avec une clarté lumineuse: le Québec est notre seul pays! Le Québec est notre seul pays, c'est le seul endroit au monde où nous puissions travailler à notre bonheur collectif dans la paix, loin, loin des marchandages mesquins, loin des ententes convenues dans le secret et la confusion. [...] L'avenir du Québec, à compter de maintenant, sera décidé au Québec par les Québécoises et les Québécois. Nos gouvernants, quels qu'ils soient, devront se rappeler cette grande vérité: le Québec sera décidé par les femmes et les hommes du Québec. Vive le Québec!»

Diversité

Quelque vingt ans après cet événement historique, l'avenir politique du Québec est toujours incertain, alors même que la Saint-Jean-Baptiste connaît aussi son lot de tiraillements, et ce, malgré la façade unanimiste qu'on nous présente année après année. Officiellement «fête nationale des Québécois» depuis 1977, la Saint-Jean-Baptiste s'ouvre effectivement de plus en plus à la diversité culturelle du Québec, non sans toutefois s'être dépolitisée au point d'en perdre sa substance, un peu comme le nationalisme québécois, diront certains.

Alors que les célébrations officielles connaissent un certain ralentissement durant les années 2000, notamment à cause des coupes du gouvernement Charest dans le budget de la fête, diverses initiatives illustrent cependant la réappropriation de celle-ci par différents éléments de la société québécoise. De la Saint-Jean-Baptiste multiethnique du Mile-End au spectacle parallèle et politisé de Loco Locass et des Cowboys Fringants en 2004 en passant par l'Autre Saint-Jean mise sur pied en 2009 dans le quartier Rosemont, ces initiatives nous rappellent que la fête nationale appartient justement à la communauté nationale, et non à quelques représentants prétendant parler en son nom, et qu'elle n'a jamais de résonnance aussi importante que quand la nation utilise son espace et ses tribunes pour affirmer sa présence, réfléchir ses tensions et dynamiques et, surtout, inventer son avenir.

***

Marc Ouimet - Directeur général de la revue en ligne Le Panoptique (www.lepanoptique.com), l'auteur complète présentement un mémoire de maîtrise portant sur l'histoire de la Saint-Jean-Baptiste au Québec de 1960 à 1990
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • Claude Jean
    Inscrit
    mercredi 23 juin 2010 04h29
    L’implantation de la Saint-Jean-Baptiste en Nouvelle-France
    La première mention de célébrations de la Saint-Jean-Baptiste en Amérique du Nord remonte à 1606, alors que des colons en route vers la future Acadie s’arrêtèrent sur les côtes de Terre-Neuve, le 23 juin (Cf. Jean Provencher, 1982, p. 195-196).

    Le point du jour venu, qui était la veille de la saint Jean-Baptiste, à bon jour bonne oeuvre, ayans mis les voiles vas, nous passames la journée à la pêcherie des Morües avec mille rejouissances

  • Claude Jean
    Inscrit
    mercredi 23 juin 2010 14h21
    J'ai la mémoire qui tourne - Webépisodes - La St-Jean
    L'évolution du Québec à travers ses parades de la St-Jean! Il y a la grande parade montréalaise, mais aussi toutes les parades dans les villes et villages du Québec.

    Pour en faire le visionnement:

    http://jailamemoirequitourne.historiatv.com/webepi

  • Marc Ouimet
    Abonné
    mercredi 23 juin 2010 16h58
    "L'implantation de la Saint-Jean-Baptiste en Nouvelle-France"
    Vrai pour les premières célébrations, qui furent en fait tenues à Terre-Neuve. C'est cependant en 1834 qu'on fait de saint Jean-Baptiste le patron national des Canadiens (comprendre les Canadiens français), alors que c'était saint Joseph qui occupait cette fonction depuis le XVIIe siècle. L'officialisation de cette "élection" d'un saint patron par le peuple (ce qui est assez exceptionnel) fut d'ailleurs confirmée par le Vatican en 1908, pour le tricentenaire de Québec.

  • Claude Jean
    Inscrit
    jeudi 24 juin 2010 05h46
    Processions de la Saint-Jean-Baptiste à Montréal
    La population de Montréal assiste presque sans interruption depuis 1843 aux défilés organisés chaque 24 juin par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Ces démonstrations publiques sont un moyen efficace d’illustrer l’idée changeante que la population et les élites se font de leur identité canadienne-française et de leur patrimoine. En effet, ces défilés s’adaptent à l’évolution de la société québécoise et en reflètent les transformations successives. Au fil des ans, on repère des périodes où ils évoquent surtout les traditions ou des épisodes marquants de l’histoire; à d’autres moments, ils témoignent de profonds changements dans les points de repère permettant aux Canadiens français, puis aux Québécois, de se définir.

    Pour en savoir plus:

    http://www.ameriquefrancaise.org/fr/article-128/Pr

    François Mitterrand
    Un peuple qui n'enseigne pas son histoire est un peuple qui perd son identité.

  • Claude Jean
    Inscrit
    jeudi 24 juin 2010 08h17
    Saint Jean-Baptiste et son mouton ou l'histoire d'un patron oublié
    Plusieurs se souviennent du petit blond frisé, accompagné de son mouton, qui trônait sur les chars allégoriques des processions il y a quelques décennies de cela. En effet, notre fête coïncide avec l'anniversaire de saint Jean-Baptiste, patron des Canadiens français. Mais que représente cette image souvent déformée par notre imaginaire et pourquoi l'associer à la fête nationale?


    Pour en savoir plus;

    http://www.patriotes.cc/portal/fr/ArticleView.php?

    François Mitterrand
    Un peuple qui n'enseigne pas son histoire est un peuple qui perd son identité.

  • Pierre-S Lefebvre
    Inscrit
    jeudi 24 juin 2010 10h08
    Fêter la Saint-Jean
    Les célébrations de la Saint-Jean sont multiples dans la société francophone mondiale. Baptiste n`est plus nécessaire pour notre identification.

  • Marc Ouimet
    Abonné
    jeudi 24 juin 2010 10h09
    saint Jean-Baptiste
    L'association des Canadiens (à l'époque des patriotes) avec saint Jean-Baptiste relève d'un processus présent en Europe et surtout dans le monde anglo-saxon, où des nations en constructions s'associent à un saint pour légitimer leurs propres aspirations, à un moment où la modernité politique en est encore à s'implanter et où cette association permet une captation de la sacralité religieuse par le champ politique. De fait, l'association au saint permet en quelque sorte la sacralisation de la nation, ce qui légitime d'autant ses aspirations et revendication.

    Il faut savoir qu'en quelques années au début des années 1830, une société st-andrew est fondée par les Écossais et une société St-Patrick par les Irlandais. Les Canadiens font alors la même chose. Quant à la représentation du saint en petit frisé avec un mouton, elle émerge dans les années 1860 et s'inspire des représentations de la Renaissance, plusieurs peintres représentant alors saint Jean-Baptiste en enfant, lui qui était berger.

    Je retrace l'évolution de cette symbolique sur mon site web dédié à l'histoire de la fête: http:www.lysenfetelysenfeu.net

  • Augustin Rehel
    Inscrit
    jeudi 24 juin 2010 16h42
    La St-Jean
    J'ai bien hâte qu'on trouve une autre appellation pour cette fête!

  • André Doré
    Abonné
    samedi 26 juin 2010 22h25
    Depuis 33 ans, le 24 juin c'est la Fête Nationale des québécois.
    @ M. Rehel... "trouver" une autre appellation?
    En 1977, dans un mouvement pour inclure TOUS les québécois, René Lévesque a fait du 24 juin la Fête Nationale des québécois. Hors du Québec, les canadiens français fêtent encore la Saint-Jean-Baptiste, c'est normal... mais au Québec, nous devrions nous être adaptés depuis longtemps. Il est difficile de comprendre comment ça peut prendre 33 ans avant de se rentrer dans le "coco" que Saint-Jean le Baptiste ne représente absolument rien pour tous les néo-québécois que nous avons accueillis chez nous depuis tout ce temps.
    L'an prochain, pourrions-nous fêter en effet la Fête Nationale comme l'a voulu René Lévesque en 1977? La Saint-Jean, c'est dépassé... Évoluons, et soyons inclusifs, comme René Lévesque l'a voulu... Cette autre appellation pour remplacer la Saint-Jean existe déjà.

  • Claude Jean
    Inscrit
    dimanche 27 juin 2010 10h40
    La Fête nationale
    C'est le 11 mai 1977, que, par un arrêté ministériel du gouvernement de René Lévesque, le 24 juin devient officiellement le jour de la Fête nationale du Québec. L'année suivante, le comité organisateur de la Fête nationale du Québec est créé. Le comité confia d'abord l'organisation des événements à la Société Saint-Jean-Baptiste. En 1984, l'organisation est confiée au Mouvement national des Québécoises et des Québécois dont fait partie la Société Saint-Jean-Baptiste.

    Bien qu'elle soit toujours la fête des canadiens-français, la Saint-Jean-Baptiste devient, au Québec, la fête de tous les Québécois et non plus uniquement celle des Québécois d'origine canadienne-française et catholique. Par les actions de la Société Saint-Jean-Baptiste et du Mouvement national des Québécois principalement, la fête s'est graduellement laïcisée. Malgré tout, la fête demeure toujours l'occasion d'un grand festival culturel dont les Québécois profitent pour manifester leur existence au monde et leur sentiment d'appartenance au Québec. La tradition d'allumer des feux durant la nuit est toujours vivante.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Fête_nationale_

    François Mitterrand
    Un peuple qui n'enseigne pas son histoire est un peuple qui perd son identité.

  • Claude Jean
    Inscrit
    dimanche 27 juin 2010 10h50
    La Fête nationale du Québec, des origines à nos jours
    Les célébrations du 24 juin trouvent leurs origines dans un passé immémorial. Historiquement, elles sont associées aux célébrations antiques du solstice d'été en même temps qu'aux fêtes agraires qui marquaient autrefois le début de l'été.

    Durant le premier millénaire de notre ère, les célébrations du solstice d'été furent christianisées en Europe et atteignirent une importance majeure au moyen âge. L'église catholique plaça son caractère rituel et sacré sous le patronage de Saint-Jean-Baptiste.

    C'est cette fête chrétienne que nos ancêtres importèrent d'Europe dès les débuts de la colonisation. Dans les premières années de la Nouvelle-France, la Saint-Jean comportait des éléments païens que le clergé s'efforça avec plus ou moins de succès d'abolir.



    Cette tradition millénaire a inspiré l'éditeur de journaux Ludger Duvernay qui, le 24 juin 1834, convia une soixantaine de personnes à un banquet champêtre pour discuter de l'avenir du peuple québécois. C'est de cette réunion dont origine « la Saint-Jean-Baptiste » comme Fête nationale. C'est à cette occasion également qu'on décida de fonder la Société Saint-Jean-Baptiste, dans le but de conduire le pays à une réforme politique et de donner à la nation les moyens de se développer. La Société Saint-Jean-Baptiste générera un regroupement dont le Mouvement national des Québécoises et Québécois et ses Sociétés sont aujourd'hui les héritiers et les témoins.

    II a fallu attendre 91 ans plus tard, en 1925, pour que la législature de Québec déclare le 24 juin congé férié. Quant au drapeau fleurdelisé il fut consacré officiellement drapeau du Québec le 21 janvier 1948.


    Pour en savoir plus;

    http://www.fetenationale.qc.ca/les-origines-de-la-

    François Mitterrand
    Un peuple qui n'enseigne pas son histoire est un peuple qui perd son identité.

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
11 réactions
1 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012