Montréal - Les années 1940 marquent le point de départ d'un rapprochement entre les « modernités » de Montréal
Les interactions de communautés culturelles distinctes nourrissent la vitalité d'une métropole
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
L’écrivaine Mavis Gallant
Montréal est depuis longtemps divisé par des clivages linguistiques récurrents qui influencent jusqu'à son organisation spatiale. Cette cohabitation est souvent source de conflits, mais elle constitue aussi, dans certains cas, une richesse inespérée. C'est du moins ce que propose de démontrer Sherry Simon, dans le cadre de la conférence qu'elle donnera lors du Congrès annuel des sciences humaines en 2010.
«L'idée générale de mes recherches est qu'on peut lire l'histoire sociale de Montréal comme une histoire de traduction, c'est-à-dire comme une relation à la fois d'ouverture et de résistance», résume Sherry Simon, professeure au Département d'études françaises de l'Université Concordia. Pour elle, l'acte de traduction comprend toute activité créatrice qui prend forme au croisement des langues. Centrée sur les courants littéraires, sa démarche privilégie une vision globale, moins intéressée par les mouvements littéraires particuliers que par les différentes modernités en concurrence, en relation ou en refus de relation durant une même époque.
«Les années 40 sont à cet égard très intéressantes, puisqu'elles comptent trois modernités importantes à Montréal: la francophone, articulée autour du Refus global, des idées d'abstraction et de rupture, l'anglophone, situé autour de McGill avec des auteurs et des poètes qui deviendront très connus, tels F. R. Scott, A. M. Klein et P. K. Page, et finalement la yiddish.»
Trois «modernités» distinctes, qui n'échangent que très peu, voire pas du tout, qui ne font pas référence aux mêmes traditions et qui ont des histoires complètement différentes. «Il s'agit des derniers moments où il y a des mondes réellement isolés, explique Sherry Simon. C'est une période charnière, qui voit les débuts de la modernité, du refus de la tradition et d'une réelle urbanité.»
Auteurs en marge
Le renouveau culturel y est mené de front par plusieurs artistes importants, figures marquantes qui resteront en général dans leur propre communauté. D'autres, telles Mavis Gallant et Gabrielle Roy, contribueront au mouvement, mais en frange de celui-ci. Cela s'explique par «leur passé très particulier, qui les avait amenées à "traverser la ville", c'est-à-dire passer d'un monde à l'autre [francophone et anglophone], pour le meilleur et pour le pire».
Ainsi, à l'âge de quatre ans, les parents anglophones de Mavis Gallant l'envoient dans un pensionnat francophone et catholique. Elle confessera dans des écrits ultérieurs y avoir pris conscience de «la cohabitation de deux systèmes de comportement, divisés par la syntaxe et la tradition». Cela lui fera dire que, «plus tard seulement, je [découvris] que, pour la plupart, les autres gens se contenteraient de flotter dans des petits étangs moussus étiquetés "français et catholique" ou "anglais et protestant", sans jamais se demander quel effet cela ferait d'en sortir.»
«Cette distance, qu'on retrouve aussi chez Gabrielle Roy, confère à chacune d'entre elles des rapports assez originaux avec les mouvements de modernité de l'époque, indique Sherry Simon. Toutes deux pouvaient circuler à la fois dans les milieux francophones et anglophones; elles avaient donc un regard particulier sur Montréal et sur ces deux mouvements.»
De cette façon, ces figures «marginales» ont pu «tisser des liens qui n'étaient pas accessibles aux autres». Leur démarche s'inscrit donc dans le «translinguisme», où il suffit de «traverser la ville» pour «se pénétrer, pour s'enrichir du "contexte" de la différence».
Évolution
Bref, ces auteurs contribuent à leur façon à la rencontre des modernités, au même titre que plusieurs traducteurs, que Simon considère comme des acteurs culturels de plein droit. «Ils ont contribué à transformer les relations entre les communautés linguistiques, dont les rapports fluctuent continuellement.»
Cela les «place donc au coeur de l'action, puisqu'ils fixent les termes du dialogue entre les réalités culturelles».
Les années 1940 marquent ainsi le point de départ d'un certain rapprochement entre les «modernités» de Montréal, qui connaîtront parfois des moments d'intimité importants. Les travaux de Pierre Anctil ont par exemple beaucoup contribué à donner une nouvelle reconnaissance francophone à la littérature yiddish. Sinon, l'émergence du féminisme dans les années 1970-1980 a constitué l'un des moments les plus fertiles en matière d'échanges intercommunautaires. «Gail Scott était très liée aux féministes francophones et a importé plusieurs de leurs idées dans ses écrits», précise Sherry Simon.
Ces rencontres sont «très significatives» et valorisent la pluralité, qui devient positive «dès qu'on reconnaît que Montréal est une ville francophone. Le français est la matrice culturelle de la ville; la traduction se fait et doit se faire vers le français, une langue de plus en plus capable de contenir d'autres histoires et réalités.»
Dans ces conditions, les interactions de communautés culturelles distinctes nourrissent la vitalité d'une métropole dont le pouvoir de fascination est en grande partie issu de la simultanéité et des différences culturelles qui cohabitent en son territoire.
***
- «Connecting Across the City: les modernités de Montréal», le vendredi le 28 mai 2010 à 11h, au Pavillon MB, local S1-430
«L'idée générale de mes recherches est qu'on peut lire l'histoire sociale de Montréal comme une histoire de traduction, c'est-à-dire comme une relation à la fois d'ouverture et de résistance», résume Sherry Simon, professeure au Département d'études françaises de l'Université Concordia. Pour elle, l'acte de traduction comprend toute activité créatrice qui prend forme au croisement des langues. Centrée sur les courants littéraires, sa démarche privilégie une vision globale, moins intéressée par les mouvements littéraires particuliers que par les différentes modernités en concurrence, en relation ou en refus de relation durant une même époque.
«Les années 40 sont à cet égard très intéressantes, puisqu'elles comptent trois modernités importantes à Montréal: la francophone, articulée autour du Refus global, des idées d'abstraction et de rupture, l'anglophone, situé autour de McGill avec des auteurs et des poètes qui deviendront très connus, tels F. R. Scott, A. M. Klein et P. K. Page, et finalement la yiddish.»
Trois «modernités» distinctes, qui n'échangent que très peu, voire pas du tout, qui ne font pas référence aux mêmes traditions et qui ont des histoires complètement différentes. «Il s'agit des derniers moments où il y a des mondes réellement isolés, explique Sherry Simon. C'est une période charnière, qui voit les débuts de la modernité, du refus de la tradition et d'une réelle urbanité.»
Auteurs en marge
Le renouveau culturel y est mené de front par plusieurs artistes importants, figures marquantes qui resteront en général dans leur propre communauté. D'autres, telles Mavis Gallant et Gabrielle Roy, contribueront au mouvement, mais en frange de celui-ci. Cela s'explique par «leur passé très particulier, qui les avait amenées à "traverser la ville", c'est-à-dire passer d'un monde à l'autre [francophone et anglophone], pour le meilleur et pour le pire».
Ainsi, à l'âge de quatre ans, les parents anglophones de Mavis Gallant l'envoient dans un pensionnat francophone et catholique. Elle confessera dans des écrits ultérieurs y avoir pris conscience de «la cohabitation de deux systèmes de comportement, divisés par la syntaxe et la tradition». Cela lui fera dire que, «plus tard seulement, je [découvris] que, pour la plupart, les autres gens se contenteraient de flotter dans des petits étangs moussus étiquetés "français et catholique" ou "anglais et protestant", sans jamais se demander quel effet cela ferait d'en sortir.»
«Cette distance, qu'on retrouve aussi chez Gabrielle Roy, confère à chacune d'entre elles des rapports assez originaux avec les mouvements de modernité de l'époque, indique Sherry Simon. Toutes deux pouvaient circuler à la fois dans les milieux francophones et anglophones; elles avaient donc un regard particulier sur Montréal et sur ces deux mouvements.»
De cette façon, ces figures «marginales» ont pu «tisser des liens qui n'étaient pas accessibles aux autres». Leur démarche s'inscrit donc dans le «translinguisme», où il suffit de «traverser la ville» pour «se pénétrer, pour s'enrichir du "contexte" de la différence».
Évolution
Bref, ces auteurs contribuent à leur façon à la rencontre des modernités, au même titre que plusieurs traducteurs, que Simon considère comme des acteurs culturels de plein droit. «Ils ont contribué à transformer les relations entre les communautés linguistiques, dont les rapports fluctuent continuellement.»
Cela les «place donc au coeur de l'action, puisqu'ils fixent les termes du dialogue entre les réalités culturelles».
Les années 1940 marquent ainsi le point de départ d'un certain rapprochement entre les «modernités» de Montréal, qui connaîtront parfois des moments d'intimité importants. Les travaux de Pierre Anctil ont par exemple beaucoup contribué à donner une nouvelle reconnaissance francophone à la littérature yiddish. Sinon, l'émergence du féminisme dans les années 1970-1980 a constitué l'un des moments les plus fertiles en matière d'échanges intercommunautaires. «Gail Scott était très liée aux féministes francophones et a importé plusieurs de leurs idées dans ses écrits», précise Sherry Simon.
Ces rencontres sont «très significatives» et valorisent la pluralité, qui devient positive «dès qu'on reconnaît que Montréal est une ville francophone. Le français est la matrice culturelle de la ville; la traduction se fait et doit se faire vers le français, une langue de plus en plus capable de contenir d'autres histoires et réalités.»
Dans ces conditions, les interactions de communautés culturelles distinctes nourrissent la vitalité d'une métropole dont le pouvoir de fascination est en grande partie issu de la simultanéité et des différences culturelles qui cohabitent en son territoire.
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- «Connecting Across the City: les modernités de Montréal», le vendredi le 28 mai 2010 à 11h, au Pavillon MB, local S1-430
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