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    Au temps de la rébellion - Les Iroquois se sont alliés à l'armée britannique

    «Certains Iroquois pensent même que les Patriotes viendront tout raser»

    22 mai 2010 |David Dumouchel | Actualités en société
    La participation des Iroquois aux rébellions de 1837-1838 ne fait aucun doute; à trois reprises, ils ont collaboré de plein gré avec les autorités britanniques. L'historiographie traditionnelle a longtemps considéré cette coopération comme naturelle, estimant que les autochtones s'étaient «loyalement» rangés du côté des plus forts. Une version «simpliste» qui gomme la complexité réelle de la situation d'alors, soutiennent certains.

    Le 13 décembre 1837, environ 150 hommes de Kahnawake se mobilisent rapidement pour répondre à l'appel de l'armée britannique, qui craint une attaque des Patriotes sur Lachine. Quelques mois plus tard, le 4 novembre 1838, les Iroquois appréhendent 75 Patriotes armés et les remettent sans coup férir aux autorités anglaises. Dans les jours qui suivront, 200 hommes de la réserve se portent volontaires pour se joindre aux soldats britanniques, qui s'apprêtent à mener bataille contre les Patriotes censément cachés à Châteauguay. Trouvant la ville désertée, la force s'y livre au vol et au pillage.

    Loyaux sujets de la Couronne, les autochtones? Pas nécessairement. «Beaucoup d'analyses historiques ont esquivé les raisons justifiant l'action des Iroquois, explique Pierre Trudel, professeur d'anthropologie au cégep du Vieux-Montréal. Elles se contentaient plutôt de [les] ranger du côté des Français ou des Anglais, comme s'ils n'avaient pas d'intérêts propres et qu'ils étaient totalement manipulés. C'est inexact.»

    Mathieu Sossoyan, professeur d'anthropologie au collège Vanier et auteur d'une maîtrise sur l'action des Iroquois de Kahnawake dans les rébellions de 1837-1838, abonde dans ce sens. «L'historiographie traditionnelle est très critique envers les Iroquois. [...] Il n'y a souvent aucun effort pour essayer de mettre leur comportement dans un contexte qui leur est propre, pour comprendre les raisons» des choix qu'ils ont faits durant ces événements.

    Méfiance historique

    À cette époque, les Iroquois du Bas-Canada étaient en effet beaucoup «plus proches des francophones que des anglophones», raconte Pierre Trudel: «Les missionnaires parlaient français, plusieurs autochtones étaient mariés à des francophones et des liens importants

    — quoique souvent tendus — existaient entre les différentes communautés.» Malgré cette proximité, une «profonde méfiance se manifestait entre Kahnawake et ses voisins, d'autant plus que le XIXe siècle a vu l'émergence de problématiques nouvelles» reliées au contrôle du territoire et au manque de bois de chauffage, nuance Matthieu Sossoyan.

    Les Amérindiens avaient par ailleurs beaucoup souffert de la campagne d'indépendance américaine, durant laquelle plusieurs de leurs villages avaient été attaqués et pillés. En plus, la victoire des «colons leur avait fait comprendre que ces derniers avaient plus d'appétit [pour les terres] que leur allié traditionnel, le roi d'Angleterre», analyse Pierre Trudel.

    Aussi, quand les rébellions de 1837 éclatent, les «discours égalitaires [des Patriotes] sont peut-être mal reçus par les autochtones, encore échaudés par l'aventure américaine». Il n'en reste pas moins que les Iroquois de Kahnawake ne semblent pas, au départ, être trop préoccupés par la question; ils se rendent tout de même à la chasse et continuent à vivre de la même façon. Quand certains Patriotes se rendent à Kanesatake, en novembre 1837, pour «emprunter» le canon des Iroquois, ils se heurtent au refus subtil et diplomate du chef, qui refuse de prendre parti.

    «Le message est alors clair: nous ne prenons ni pour les uns ni pour les autres, mais nous répondrons si vous nous attaquez, analyse Matthieu Sossoyan. Kanesatake ne veut pas participer au conflit; je crois qu'il en va de même à Kahnawake.» Toutefois, l'automne de 1837 connaît une multiplication des rumeurs d'attaque, ce qui contribue à renforcer «la perception selon laquelle les "gens de Papineau" sont dangereux. Certains Iroquois pensent même que les Patriotes viendront tout raser, chiens, vaches et cochons inclus!»

    Loyauté stratégique

    Tensions historiques, rumeurs infondées mais inquiétantes et mauvaises expériences expliquent ainsi en partie pourquoi les Iroquois se sont rangés du côté des Britanniques. «Mais ce n'est pas tout; il y avait aussi de gros avantages à tirer d'un appui à la Couronne, explique Pierre Trudel. En s'alliant avec la Couronne, les Iroquois défendaient d'abord et avant tout leurs propres intérêts géopolitiques.»

    «Il y a certainement une loyauté stratégique [dans la collaboration avec les autorités britanniques]; il y a aussi une loyauté envers eux-mêmes, car il y a des terres à protéger et les relations avec leurs voisins de Châteauguay et de Laprairie n'ont jamais été bon-nes», ajoute Matthieu Sossoyan.

    Certains indices appuient l'hypothèse d'une indépendance politi-que iroquoise, telle cette pétition acheminée au gouverneur John Colborne pour contester la condamnation à mort de Joseph-Narcisse Cardinal et de Joseph Duquet. Dans leur manuel d'histoire scolaire, les Mohawks insistent d'ailleurs sur leur neutralité dans le conflit, car cela «appuie l'idée selon laquelle ils ont toujours maintenu leur souveraineté», croit Pierre Trudel.

    Le malheur, termine-t-il, est d'avoir réduit la question à une lutte entre francophones et anglophones, en éludant complètement le point de vue amérindien. «L'Histoire se répète; on l'a fait pour les rébellions de 1837-1838 et on l'a refait pour la crise d'Oka», trop souvent analysée par le seul prisme de l'opposition fédérale-provinciale. «C'est réducteur et ça ne reflète pas la réalité.»

    Et les Abénakis, eux ?

    Les Iroquois ne sont pas les seuls à avoir été mêlés aux rébellions de 1837-1839; il semblerait par exemple que «certains Abénakis auraient soutenu les Patriotes», rapporte Pierre Trudel. Toutefois, beaucoup reste à faire sur le sujet, encore peu exploré par les historiens. «La problématique est assez complexe et nécessite beaucoup de connaissances très précises, à la fois sur les rébellions ainsi que sur la culture et l'histoire autochtones, explique Matthieu Sossoyan. Ça prendrait un chercheur ayant une formation en ethnohistoire ou en anthropologie afin d'arriver à contextualiser le point de vue des Amérindiens au sein même de leur culture.»

    Heureusement, poursuit-il, la tendance à l'eurocentrisme semble se résorber graduellement, ce qui permettra un jour d'obtenir «une vision plus nuancée de l'Histoire», où les motivations de tous les intervenants seront analysées avec le même soin.












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