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    Lynchage

    En France, la dernière exécution publique date du 17 juin 1939. Le criminel Eugène Weidmann, un Allemand ayant d'ailleurs sévi au Canada, fut guillotiné à Versailles sous les regards obscènes de quelques centaines de personnes. Au Québec, ces sacrifices publics étaient heureusement disparus depuis 1902. Mais, il y a longtemps qu'ils ont été remplacés par ce qu'il faut bien appeler des exécutions médiatiques.

    Les facultés de journalisme devraient enseigner, si elles ne le font déjà, les circonstances de ce genre d'exécutions sommaires. Les règles sont sensiblement les mêmes que pour un lynchage, sauf qu'il n'y a pas de mort — c'est tout de même un progrès! Pour que l'événement survienne, il faut d'abord un climat trouble. Il faut ensuite une foule avide qui ne demande qu'à se déchaîner. Le prétexte est souvent un faux pas ou une déclaration obscure. L'incident déclenche alors une colère irraisonnée. Plus les coups portés sont bas, plus la foule en redemande. Un anthropologue comme René Girard (La Violence et le sacré, Hachette) a depuis longtemps dévoilé les mécanismes secrets de ces rites sacrificiels.

    Le célèbre épisode du «chiffon rouge» dont a été victime Bernard Landry fut un cas d'espèce. Beaucoup de journalistes le reconnaissent aujourd'hui. La simple utilisation d'une expression trop recherchée avait valu à son auteur les pires calomnies. En France, en 2007, la visite en Chine de Ségolène Royal avait donné lieu au même rituel expiatoire. Une maladresse (elle avait parlé de «bravitude») avait valu à la candidate à la présidence un déluge de dénonciations. Généralement, cela dure quelques jours, le temps que les médias et le public se lassent. Pendant que les dévots se pressent les uns derrière les autres pour jeter leur pierre à la victime, les voix minoritaires deviennent inaudibles. Arrive un moment où l'on ne sait même plus ce que le condamné a dit.

    Le cas du cardinal Ouellet devrait bientôt entrer dans les annales de ces exécutions rituelles. La violence du déluge qui s'est abattu sur lui relève de la curée irrationnelle. N'est-on pas allé jusqu'à comparer le primat de l'Église canadienne à un imam iranien, à le traiter de «salopard» et à souhaiter sa mort dans les pires souffrances? Comme ces femmes pendues pour adultère en Iran peut-être.

    Tout cela pour des déclarations d'une banalité surprenante, comme les évêques en font chaque jour en France, aux États-Unis ou en Allemagne. Qui peut encore s'étonner qu'un représentant de l'Église s'oppose à l'avortement et à l'euthanasie? On peut déplorer l'ambiguïté des propos du cardinal concernant la loi canadienne — il ne dit pas s'il veut recriminaliser l'avortement en tout ou en partie. On peut déplorer qu'il s'aventure sur un terrain profane qui n'est pas vraiment le sien. Mais comment s'étonner qu'un religieux affirme que, moralement, l'avortement est un crime? D'ailleurs, j'ai beau reconnaître le droit à l'avortement, je ne peux pas imaginer une Église qui dirait autre chose sans se trahir. Le problème des détracteurs du cardinal — qui vont des néolibéraux à l'ultragauche — c'est qu'ils sont devenus tellement matérialistes qu'ils ne comprennent même plus ce qu'est un discours moral.

    L'exécution du cardinal est d'autant plus vicieuse que la plupart de ses adversaires n'ont probablement aucune idée du point de vue philosophique qu'il défend. Celui-ci a pourtant été explicité dans un discours d'une rare profondeur prononcé le 2 mai dernier devant la Fédération canadienne des sociétés de médecins catholiques. Ouellet faisait appel à Descartes et à Leibniz contre Nietzsche. Il invoquait les découvertes les plus récentes sur le génome humain, la psychologie de l'enfant et la vie intra-utérine. La plupart de ses opposants seraient bien en mal de lui répondre par des propos du même calibre.

    L'argumentation du cardinal se rapproche de celle d'un philosophe laïque comme l'Américain Michael Sandel qui soutient le droit à l'avortement. Sandel considère néanmoins que la vie est un don et que l'homme s'aventure sur un terrain glissant dès qu'il cherche à en prendre totalement le contrôle. On peut reconnaître un droit tout en s'interrogeant sur son utilisation excessive alors qu'il devrait être un moyen de dernier recours. Ceux qui, dans leur ignorance, accusent le cardinal d'être un homme du XIXe siècle ne croient pas si bien dire. Parlant de la culture de mort, Ouellet en identifie la source contemporaine dans les totalitarismes du XXe siècle auxquels a succédé, dit-il, une dictature du relativisme. Nombre de laïcs font aujourd'hui le même constat.

    Les réactions violentes et disproportionnées que suscitent les propos d'un simple cardinal, qui n'a pas le centième du pouvoir des trois ministres qui l'ont dénoncé, manifestent une inquiétante propension à hurler avec les loups. On peut défendre le droit à l'avortement, par ailleurs aujourd'hui reconnu dans les lois, sans utiliser de tels procédés. Ils sont le symptôme d'une société qui n'a pas vraiment réglé son contentieux avec l'histoire. On comprend mieux ensuite pourquoi on laisse pourrir un trésor comme l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus dans l'indifférence la plus complète. Du passé faisons table rase, disait une célèbre chanson...

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    crioux@ledevoir.com












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