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    Libre opinion - Le papa d'Éloi

    3 mai 2010 |Caroline Cyr | Actualités en société
    La vie est remplie d'épreuves et les surmonter nous aide à grandir, à gagner en maturité et en sagesse. Devenir parent, que l'on soit homme ou femme, fait partie de ces épreuves qui vous marquent pour le reste de votre vie. Neuf mois de transformation du coeur, du corps et de l'esprit. Neuf mois à se demander si on sera à la hauteur. Neuf mois pour devenir papa et maman pour le reste de notre vie.

    Après neuf mois, nous étions prêts, convaincus que nous serions finalement à la hauteur. C'est après neuf mois de grossesse que nous avons appris la mort in utero d'Éloi, notre premier bébé. La veille, comme tous les soirs depuis un mois, le papa d'Éloi avait écouté son coeur battre en appuyant son oreille sur mon ventre. Il lui avait souhaité bonne nuit, comme il le faisait depuis plusieurs mois. Il lui avait demandé de montrer le bout de son nez, car il avait hâte de le voir. Selon son papa, Éloi savait déjà patiner. Il avait le meilleur coup de patin en ville!

    Après l'accouchement, le papa d'Éloi a coupé le cordon. Il a pris son bébé dans ses bras, a regardé son petit visage endormi et paisible, lui a dit des mots d'amour et l'a caressé. Moi, je n'ai pas eu la force de le prendre dans mes bras. Il a pris quelques photos si précieuses qu'il regarde à présent presque chaque jour. Il l'a présenté à nos parents tandis que je restais immobile sur le lit.

    Selon l'hôpital, étant donné que le bébé était à terme, nous avions droit à un congé parental, un baume sur nos coeurs, un grand apaisement à l'idée de pouvoir se retrouver et se ressourcer ensemble pendant quelques semaines... mais «ce n'est pas l'hôpital qui fait la loi, madame, c'est le gouvernement...»

    Et selon le gouvernement, le papa d'Éloi n'est pas un papa. Son fils n'a pas respiré les deux minutes requises pour que l'on reconnaisse l'existence de son coeur de père, son coeur qui vient de se déchirer en mille morceaux. Pourtant, selon ce même gouvernement, je suis une maman, moi qui n'ai jamais pris mon enfant. On m'accorde un congé de maternité, plusieurs semaines pour remettre mon corps et mon âme sur pied. Lui n'a droit à rien. Si Éloi avait respiré deux minutes, on lui aurait accordé une semaine de répit.

    Une semaine pour se remettre du choc violent d'une vie qui bascule, une semaine pour se remettre de la perte de son premier enfant, celui qu'il a attendu, angoissé mais heureux, pendant neuf mois, celui pour qui il a changé, celui pour qui il a grandi, celui pour qui il avait imaginé toutes sortes d'histoires et d'univers merveilleux, celui pour qui il est devenu le meilleur papa du monde. Une semaine, ça reste aussi ridicule que de dire qu'Éloi a une maman, mais pas de papa...

    Égalité entre les hommes et les femmes

    J'essaie de comprendre où nous en sommes en tant que société quand nous parlons d'égalité entre les hommes et les femmes. Je n'y arrive pas. Si les femmes doivent avoir droit au même salaire et à la même reconnaissance professionnelle que les hommes, les hommes ne devraient-ils pas avoir droit à la même sensibilité, aux mêmes douleurs, aux mêmes deuils que les femmes? Si les femmes ont le droit d'être mamans sans jamais avoir pris leur bébé, les hommes ne devraient-ils pas être reconnus en tant que père s'ils ont passé des mois à caresser un ventre de plus en plus rebondi et à lui parler, à sentir, émus, les premiers coups de pieds, à aider et encourager celles qui portent leur rêve grandissant?

    Deux semaines sont passées depuis que notre vie a chaviré. Chaque jour, nous pleurons et nous nous réconfortons. Il pleure, parfois avec moi et parfois en solitaire. Il me dit qu'il se sent vide et perdu, qu'il n'a envie de rien. Il ne travaille pas. Son employeur lui a accordé du temps. Nous avons donc cette chance d'être ensemble et d'affronter cette épreuve côte à côte.

    Pourtant, je ressens encore de la colère, de l'amertume et de l'incompréhension face à cette situation absurde. Je comprends que nous ne vivons pas le même deuil et que nous n'avons pas les mêmes besoins, mais je vois dans les yeux du papa d'Éloi une peine profonde et sincère. Je sens que sa douleur, bien que différente, est égale à la mienne. Je sais qu'il ressent, tout comme moi, le besoin de prendre un temps d'arrêt pour se recueillir et atténuer sa peine.

    Je n'arrive pas à accepter que des hommes se voient refuser le droit d'être reconnus comme papas d'un enfant qu'ils ont chéri pendant neuf mois. Je n'accepte pas que quelqu'un quelque part ait décidé que dans une situation comme la nôtre, le mieux serait de renvoyer l'homme au travail le lendemain en lui disant qu'il n'était pas un père et de laisser la femme pleurer seule à la maison en lui disant qu'en tant que mère, elle a besoin de temps pour se remettre du choc. Je trouve que c'est injuste et insensé.

    Je n'arrive pas à accepter que l'on ne reconnaisse pas qu'Éloi a un papa qui souffre d'avoir perdu son fils. Je veux que tout le monde sache qu'Éloi a le meilleur papa du monde!

    ***

    Caroline Cyr












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