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Une virilité à la bonne place

Photo : universal studios
La virilité est-elle compatible avec la sauce crémeuse (comme dans «traditionnelle ou crémeuse»?), me suis-je demandé après la lecture du «Spécial Hommes» du dernier magazine L'actualité. La question est à peine moins sérieuse que les 100 habiletés de l'homo quebecus décrites dans la même livraison.

Mais pour l'heure, ne mélangeons pas les moumounes et la douance; un professeur de Harvard, Harvey C. Mansfield, interviewé pour l'occasion, nous apprend que la virilité, c'est «le courage dans une situation de risque»; connaître la peur, mais la maîtriser. Quant aux habiletés, elles consisteraient plutôt à faire la différence entre un SPM et une borderline, entre la première et la renverse.

La virilité, ce n'est pas comme une circonscription électorale: on peut difficilement la délimiter. D'une culture à l'autre, d'un sexe et de l'autre, d'une génération par-devers l'autre, d'une saison sur l'autre, les modèles varient. En ce qui me concerne (et je ne suis pas un modèle), l'homme viril est libre, affranchi des modèles ambiants, justement. Il incarne l'indépendance de l'homme Marlboro, la dégaine élégante de James Bond, les capacités sexuelles de Titus Pullo ou la carrure de Marc-Antoine dans Rome; manie l'ironie de Marc Labrèche; dédramatise les situations en une phrase et vous vrille du regard comme Don Draper (Mad Men); ne roule pas ses «r» comme André Sauvé; parle plus lentement que Louis-José Houde; fait l'amour sans ses bas; n'a pas peur de danser; ne joue pas avec son appendice (nasal) au feu rouge; ne s'épile pas (ou si peu); ne perd pas son temps à blâmer le gouvernement; son boss, sa mère, son ex; compte peu d'amis; sait draguer et courtiser; est incarné physiquement, moralement, intuitivement, émotionnellement et spirituellement, ou pas du tout; a une voix qui calme et un charisme qui lui échappe; prend des risques; a confiance en l'avenir; est capable de mettre son BlackBerry à off car il sait que le monde l'attendra; ne porte pas d'Old Spice pour camoufler ses phéromones naturelles; ne confond pas condescendance et galanterie; et surtout arrive à faire sentir une femme féminine en toute circonstance.

Ah oui, j'oubliais! Il ne vient pas en pièces détachées avec un manuel d'instructions écrit en coréen, piles non comprises.

Même en silence, il lui arrive de parler

Sur mon blogue, cette semaine, certaines y allaient de leurs références «historiques» quant à la virilité: «À l'adolescence, Bob Morane, Zorro, le roi Arthur, Merlin et Robin des Bois incarnaient pour moi le summum de la virilité. Le Grand Meaulnes, je le vénère! Et Zorba le Grec, je le porte en moi!» (Jeanne).

D'autres faisaient référence à Robert Downey Jr. dans Iron Man (Nathalie). Chantale, elle, nous en donnait une définition tout à fait juste: «Il y a dans la virilité l'idée de solidité, selon moi. Solidité qui se révèle par le muscle, bien sûr, mais surtout par cette force tranquille, cette sorte de prestance quiète qu'ont les hommes que je connais.» Elle y parle de la solidité face aux vents contraires et de la virilité qui se manifeste sous forme de silence, une sorte de belle retenue qui camoufle souvent une grande fragilité... «J'aime, alors, quand nos fragilités s'épousent...», termine-t-elle.

Est-ce que la virilité ne serait pas une capacité à terrasser ses propres démons pour un temps?

Mon amie Caroline, une jeune femme dans la mi-vingtaine, a consulté ses collègues de bureau (24-34) pour savoir si les icônes et autres stéréotypes de la virilité avaient changé. Semblerait que Roy Dupuis a toujours la cote.

Quant à Caro, elle me parle de Lucius Vorenus dans Rome, de Dr. Hunt dans Grey's Anatomy, de Leonardo di Caprio (version mature) et de Kirk Muller, entraîneur adjoint du club de hockey Le Canadien...

Elle me résume aussi les critères essentiels de la virilité: «L'homme viril sait porter le costard, la toge ou le t-shirt avec la même aisance, sans avoir l'air coincé, perdu, d'un condamné ou d'un animateur de téléjournal.» Elle poursuit en parlant de son regard pour qu'une femme se sente attirante/intéressante: «Il sait créer un contact visuel sans avoir l'air d'un pervers ou d'un snobinard.» Elle aborde aussi la question de la voix, «chaude, calme, profonde... il parle lentement, mais pas trop, s'exprime clairement et sait ajouter un peu d'humour bien choisi». Et elle termine avec la sécurité: «L'homme viril a un indéniable côté protecteur. On se sent en sécurité quand il est là ou quand il nous touche.»

On dira ce qu'on voudra, mais d'Alain Delon à Jack Bauer, les temps n'ont pas beaucoup changé en matière de fantasmagorie féminine.

Viril ou «firil»?

Je conclus avec ce même article de L'actualité («Vive la virilité!») où le professeur de philosophie politique à Harvard déclare que les femmes doivent choisir entre un homme sensible ou viril, qu'un homme ne peut être les deux à la fois. J'ai des petites nouvelles pour lui: on trouve encore quelques spécimens de cette espèce rare au Québec.

Mon fiancé a beau être ceinture noire en taekwon-do; conduire sa moto de course en frôlant l'asphalte du genou dans les courbes; avoir remplacé la photo de sa Subaru de rallye par mon portrait sur son BlackBerry; être capable de se servir d'une scie mécanique d'une main tout en m'offrant un bouquet de fleurs de l'autre; il est plus braillard que moi au cinéma; perd constamment son chemin et demande à des inconnus comment le retrouver; met du tofu aux algues dans sa boîte à lunch le midi; perd les pédales devant une couleuvre ou un mulot; joggue avec un petit kit moulant qui serait tout à fait indiqué dans une parade de la fierté gaie; emprunte les transports en commun quand il ne conduit pas une New Beetle bleue; s'endort en lisant de la poésie; danse le tango avec des Latinos du même sexe que lui; et j'en passe. L'incarnation de la virilité et de la sensibilité, c'est kiki.

Il prétend être «firil» (néologisme de son cru) car il a toujours rêvé d'être fleuriste et compose des arrangements délicats et stylisés. Moi, ça me va comme une main de soie dans un gant de velours.

La virilité est une terre de contrastes, toute en reliefs et en météos saisonnières. Mais, chose certaine, sans virilité, notre homme se diluerait dans le paysage. Et sans sensibilité, il ne pourrait pas voir la fleur pour en faire «sa» fleur.

***

Lu: à haute voix les lettres d'amour de La renarde et le mal peigné (Leméac) pour endormir mon fiancé. Ces fragments de correspondance amoureuse entre Pauline Julien et Gérald Godin sont tout simplement délicieux. Godin incarne à la fois la virilité du combattant et la sensibilité du poète. Leur prose à tous les deux est une ode à la liberté et au désir, à l'amour.

Aimé: le livre «firil» par excellence, Panachés, de Stéphane Morin. Quarante recettes de bières coupées avec d'autres bières, du cidre de glace, du jus de bleuet, du thé glacé ou de la limonade rose. Un rafraîchissement apprécié avec l'été qui se pointe. Et de quoi changer du martini.

Adoré: Enquête de paternité, de Geneviève Landry et Sébastien Raymond. Ce livre, publié aux Éditions de l'Homme, tranche avec la facture habituelle des livres photos/table à café. Beaucoup d'hommes et beaucoup d'émotions. Ils y parlent de leur propre père ou de leur paternité, des femmes de leur vie (le compositeur Michel Cusson) ou de leur enfant (Luc Picard). Une belle facture, pas moumoune, toute en retenue et en sincérité.

Salivé: devant le dernier livre de recettes du très viril Louis-François Marcotte, Savourer la nature (Flammarion Québec). Comment apprêter son brochet et sa truite, ses cailles ou son magret de canard? Des recettes à la fois modernes (orecchiette à la truite confite, pesto de brocoli) et d'un classicisme revisité (lapin à la moutarde sur embeurrée de choux, truite entière au barbecue et purée d'ail rôtie) pour l'homme de bois ou de lacs et de rivières. La section camping est aussi intéressante que la section à poils...

Ouvert: l'essai Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir: deux solitudes et un duo, de Carole Potvin (Éditions Nota bene). Et je suis tombée par hasard sur cette phrase: «Et certes, le coeur de Sartre, derrière ses apparences de virilité, de contrôle, est celui d'un homme sensible. Hypersensible.» Un livre qui révèle l'interdépendance entre les deux figures légendaires; parfois, c'est lui le cerveau, parfois, c'est elle. Il en fit son «petit juge», lui déléguant beaucoup de pouvoirs en raison de cette fragilité et de cette vulnérabilité masquée. Un tandem intéressant à étudier à travers ses lettres, correspondances, ouvrages marquants. Des fragments de lettres (Beauvoir bisexuelle) donnent à voir la féministe cérébrale (vraiment) autrement.

Parcouru: le livre Comment devenir riche, de Donald Trump (BE, 2005). Je sais, c'est vieux, mais les devises de Trump sont éternelles et conviennent parfaitement aux clichés de la virilité. Il suggère de jouer au golf, mais il refuse aussi de serrer des mains (les maladies contagieuses); il se réserve trois heures de réflexion par jour (le vrai luxe); rédige toujours des contrats de mariage (l'amour, c'est comme un jour); cultive la rancune et son ego; lit Carl Jung; relativise les critiques; a une attitude positive. Bref, tout pour plaire à des femmes de 25 ans plus jeunes que lui qui associent fric et virilité. Pour l'audace, par contre, il a des couilles en or.

***

Tu scores à combien?

Au lit, je lui récite les 100 habiletés du mec réussi, selon le magazine L'actualité. Toutes les filles que je connais ont fait le test la semaine dernière pour vérifier si leur compagnon de vie avait la note de passage.

«Sais-tu reculer avec une remorque?» «Connais-tu la méthode Heimlich?» «Gères-tu bien ta pilosité?» Il a tapé 90 % au final. Il ne connaît pas les règles du poker et n'arrive pas à atteindre le niveau deux d'un jeu vidéo.

— Chérie, je trouve ça niaiseux...

— Pourquoi, mon amour? T'as passé le test!

— C'est une litanie de clichés. Ça ne fait pas appel au côté coeur, le plus important dans un être humain. On s'en sacre-tu que je connaisse le nom de dix joueurs du Canadien ou que je sache lancer un ballon de football correctement?

Moi, tant qu'il sait comment me retrouver dans une botte de foin... J'en demande pas plus à la nature, effectivement.

***

La semaine prochaine: «Spécial Hommes» (Part Two): «La scrotomancie au 281.»
 
 
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  • Democrite101
    Inscrit
    vendredi 16 avril 2010 10h52
    Viril ?
    Suis-je viril ? Ai-je envie de l'être ? C'est entre 13 et 18 ans qu'on se pose ces deux questions.

    Passé cet âge, on est comme un héros d'Homère: on agit sans se poser de question, on fonce sans vouloir réfléchir, et on jouit de l'être qu'on a ensorcelé...

    Pour plus de précision: on ne peut être gastronome sans la bouche pleine; mais l'inverse n'est pas vrai.

    Jacques Légaré, ph.d. en philosophie politique

  • Jeanne Guyon
    Inscrite
    vendredi 16 avril 2010 12h24
    Mes fantasmes de virilité urbi et orbi!

    Nous étions en train de savourer notre tartine au fromage industriel, bien assis sur notre nuage, lorsque mon cher François Fénelon m’a informée que mes fantasmes de virilité se retrouvaient dans la chronique de Josée Blanchette du Devoir ce matin!

    Je trouve votre idée généreuse et gracieuse, non pas parce que mon nom y est immortalisé, il y a des lustres que je suis célèbre, mais parce que votre intention a « élargi l’espace de votre tente et allongé vos cordages. »

    La maturité rend votre écriture de plus en plus savoureuse!

  • pierre m de ruelle
    Inscrit
    vendredi 16 avril 2010 12h24
    c'est le destin de tout homme!
    dans mon cas etre viril, c'est etre comme mon pere, ferme, courageux, combatif, protecteur, loyal envers son cercle rapproche.
    Regarder en avant, ne pas pleurnicher, foncer, et combattre quoiqu'il arrive.
    Voila ce que j'ai inculque a mes 2 fils, comme mon pere me l'a lui meme transmis.
    Le reste c'est de la bouillie de philosophie pour les chats.
    pierre m de ruelle

  • Normand Chaput
    Abonné
    vendredi 16 avril 2010 14h49
    la virilité est un chat de ruelle
    Un homme viril ne protège pas. Cependant, on le suit parce qu'ainsi on a plus de chances de survie.

  • Martin Dufresne
    Abonné
    samedi 17 avril 2010 03h57
    Hommé-je?
    Étrange... À lire ces ronds-de-jambe autour d'un propos plus que simple qui m'invite à douter (hommé-je suffisamment?), un soupçon ma bite: la plupart de mes amies se qualifient comme hommes avant bien des XY: fonceuses, protectrices, audacieuses, investies auprès de leurs enfants. Mais ne le dites pas aux hommes, à l'ego si fragile...

  • John Mokawi
    Inscrit
    samedi 17 avril 2010 16h29
    Qualité universelle
    Une chose est certaine, ce n'est pas très viril de se sentir obligé de brandir son Ph.D. en philosophie pour affirmer qu'on ne se pose plus la question de la virilité après 18 ans...

    D'ailleurs, il y a beaucoup de négatifs et de prototypes dans ces définitions de la virilité, et les meilleures généralisations ne sont que des métaphores autours des vertus du muscle et du corps calleux. Ce n'est pas qu'on ne sait pas ce que c'est que la virilité, c'est qu'on ne veut pas rien enlever à l'homme ni à la femme. Il y a donc censure.

    Mais la virilité, bien qu'elle s'adapte, n'a pas besoin d'avoir complètement changé de sens malgré le nouveau statut de la femme: ce n'est pas parce que celle-ci réclame à son tour de pouvoir être combative ou courageuse que l'homme ne peut plus (ou ne veut plus) se vanter de sa virilité ou chercher à l'atteindre. On se retrouve toujours dans les héros grecs.

    Donc, mesdames, de grâce: cessez de voir la virilité en termes de celui que vous désirez pour vous compléter (c'est un peu réducteur), et voyez-y plutôt les qualités que chacun pourrait vouloir pour soi-même. Autrement, vous forgez un concept qui n'a de valeur que dans l'apparence, puisqu'il se contredit dans sa substance: l'indépendance qui dépend d'une relation à la douce moitié, c'est absurde!

  • pierre m de ruelle
    Inscrit
    samedi 17 avril 2010 17h22
    etre ou ne pas etre
    vaut mieux etre un chat de ruelle vril qui mene le bal qu'un rat d'egout.... A qui le chapeau fait qu'il se le mette sur la tete!
    pierre m de ruelle

  • Eric Shannon
    Inscrit
    lundi 19 avril 2010 03h36
    Une ou des virilités ?
    Quand j'ai commencé mes recherches sur la masculinité et l'image de la masculinité dans les medias au début début des années 2000, je me suis vite aperçu que nos sociétés occidentales élaborent fréquement une panaoplie incroyable de définitiions mais qu'elles ont toutes en commun un trait rassembleur : l'hétérosexualité et le rejet quasi systématique de toute autre forme de sexualité.

    "[...] et surtout arrive à faire sentir une femme féminine en toute circonstance." semble être l'élément central de votre position sur la virilité. Je vous mets au défi de questionner des sujets venant de "communautés" LGBT et voir les témoignages que vous récolterez. Vous pourriez être surprise.

    Il est clair - autant dans votre chronique que dans les témoignanges qui s'en suivent - qu'on ne peut plus parler de virilité ou de masculinité au singulier. Tout ça est bien subjectif alors on élargit. Mais on n'élargit jamais au-delà du système normatif de l'identité sexuelle construite par nos ancêtres.

    Un homme homosexuel peut-il être viril et considéré comme tel ?

  • Josée Blanchette
    Chroniqueur
    Josée Blanchette
    jeudi 22 avril 2010 13h34
    Les virilités
    @Éric: J'ai effectivement abordé l'angle hétéro puisque c'est l'angle qui était privilégié par le magazine l'Actualité. Mais je termine en montrant qu'il existe toutes sortes de virilités. J'ai assez d'amis gais pour vous dire que la virilité se décline aussi sur toutes sortes de tonalités dans ce milieu. J'ai même des amis gais dont on ne soupçonnerait jamais l'orientation.

    Vous pardonnerez mon manque de rigueur scientifique, je n'écris pas une thèse chaque semaine, je perdrais vite mes lecteurs. Au plaisir.
    Joblo

  • Eric Shannon
    Inscrit
    samedi 1 mai 2010 07h14
    Merci Joblo
    Effectivement, j'ai bien compris qu'il ne s'agissait pas d'une thèse et que votre chronique n'est pas le lieu pour une telle approche. Toutefois, je réitère le fait que dans votre chronique, comme dans votre réponse, vous placez l'hétérosexualité au centre de la virilité en affirmant que : "J'ai même des amis gais dont on ne soupçonnerait jamais l'orientation." Parce que l'homosexualité n'équivaut pas toujours féminité ou efféminité, mais vous la placez tout de même au centre de la virilité. Et si des hommes éfféminés étaient hétérosexuels ?

    Ne vous méprenez pas, j'apprécie beaucoup votre article parce qu'il souligne que virilité/masculinité sont plurielles. Je crois que nos sociétés ont besoin de l'entendre. Mais je suis aussi impatient d'entendre par les medias que l'hétérosexualité n'est pas un facteur déterminant d'une orientation de genre, que ça soit dans sa mise en oeuvre ou dans sa perception.

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