Cloner les vivants
Texte publié le 26 février 2000.
Je ne sais pas si vous suivez la minisérie Chartrand et Simonne à la SRC, abordant la vie du fameux couple engagé, capté ici en pleine jeunesse quand le Québec moisissait en attente de sa Révolution tranquille.
Ces épisodes roulent fort, ça c'est sûr. Appelez-les idéalistes, appelez-les activistes: en tout cas, le duo mis en scène se démenait pour faire avancer les choses. On lui lève notre chapeau. Là n'est pas la question. Et puis la partie permet à Luc Picard - qui se plaignait de n'incarner que des losers au cinéma et à la télé québécoise, seuls rôles dévolus aux hommes d'aujourd'hui - d'entrer enfin dans la peau d'un personnage pourvu de couilles, de bagout et de force de frappe. Ni moumoune, ni écrasé, le syndicaliste au verbe dru. Rien du mouton et tout du dragon. L'acteur avait des bouchées solides à se mettre sous la dent et s'en acquitte avec les honneurs de la guerre. Bien jouée, cette série. Je vous l'accorde. Elle serait même, ironie du sort, n'en déplaise au vieil anarchiste allergique à ces termes-là, de «human interest», aspects romanesques et politiques de concert pour éduquer et émouvoir son Québécois. O.K.
On peut se poser quand même une ou deux questions en regardant s'agiter à l'écran des clones de personnes toujours vivantes. C'était le cas pour Maurice Richard, vrai et faux Rocket en écho. Ça l'est aujourd'hui pour Michel Chartrand, héros d'une série et figure de proue éternellement contemporaine des luttes syndicales et des révoltes de tous poils.
Debout, vert, protestant et sacrant aujourd'hui comme hier, on l'a vu tonitruer cette semaine au contre-sommet de la jeunesse, capté par les caméras de télévision, ravies de l'aubaine.
D'autant plus «chaud» ces temps-ci, Michel Chartrand, que les gens suivent ses premiers pas dans cette minisérie - racontant ses amours et ses causes partagées avec la belle Simonne -, se réjouissent de retrouver l'original avec quelques rides de plus à pleins journaux télévisés. Et Chartrand d'y lancer à la ronde comme jadis: «Les capitalistes sont des crisses de menteurs!» ou «La vie en société, ça doit être une fraternité.» On dirait qu'il pastiche Luc Picard le pastichant. Voilà la boucle bouclée et la fiction et la réalité entrelacées comme le noeud gordien. «T'es encore meilleur que moi, stie!» aurait lancé le syndicaliste à Luc Picard. C'est un gag, bien sûr, mais lui comme tout le monde semblent s'accommoder de ces chevauchements de faux et de vrai sans problèmes. Moi, je m'interroge en douce, mais sans doute suis-je une fâcheuse...
Mettons que j'éprouve un certain malaise à voir un homme plus vivant que bien des vivants campé par un comédien, fût-il convaincant. Je me demande où est le recul dans tout ça, surtout quand le retour en arrière est réalisé par l'enfant de la maison. Alain Chartrand, issu du couple, bon fils s'il en est, a réalisé ces émissions sur un scénario de Diane Cailher, sa compagne. Vous raconteriez les aspects les plus troubles, vous, de la vie de vos parents? Euh! Non! Présumons que le portrait de famille a dû garder quelques squelettes bien à l'abri dans leurs placards. Un conflit d'intérêts se profile dans le paysage, conflit que la meilleure volonté du monde - celle d'Alain Chartrand fût-elle grande - ne saurait gommer.
Michel et Simonne sont d'ailleurs représentés en héros, presque déifiés à travers la série, leurs divergences soulignées au crayon très fin, vite expédiées. C'est vrai que l'engagement politique, toujours estimable surtout à pareille époque, peut se documenter facilement. Mais la vie amoureuse du couple occupe une place prépondérante au sein de la dramatique. On a l'impression qu'un maquillage léger et flatteur fut surtout appliqué dans ces zones intimes là. Or, côté père et mari, Chartrand...
Le cinéaste confiait quelque part considérer la série avant tout comme une fiction, tout en admettant avoir beaucoup puisé à la chronique familiale. Évidemment, la plupart des téléspectateurs s'imaginent y lire une pure page de notre passé. Allez les en blâmer. Comment faire la différence entre fiction et réalité lorsque les deux valsent de concert? La série Chartrand et Simonne deviendra pour plusieurs la vérité historique pure et dure destinée à franchir le cap de la postérité. On n'y échappe pas.
Alain Chartrand avait d'ailleurs auparavant réalisé deux documentaires (que l’ONF a ressortis dare dare en coffret, profitant de l'émoi autour de la série): l'un sur sa mère Simonne Monet Chartrand (Une vie comme rivière), l'autre sur son père (Un homme de parole). Jamais parents n'auront tant inspiré leur progéniture.
Mais revenons-en à Chartrand et Simonne. On sait que la SRC refuse de programmer la suite (déjà écrite) des six épisodes de la série télévisée, et qu'elle braque manifestement par crainte des plaintes éventuelles. Radio-Canada préfère, de toute évidence, donner la parole à un agitateur moins séditieux pour illustrer l'histoire du Québec de cette époque. Est-il besoin de préciser que le Trudeau des années 70 cesserait alors d'être le frère de combat dressé contre Duplessis pour devenir l'homme politique de la loi des mesures de guerre qui expédiait Chartrand manu militari derrière les barreaux? Sans compter tous les autres encore vivants, toujours en poste parfois, susceptibles d'être égratignés. Prudence, prudence... Mais évoquer le manque de recul pour se garder de fictionniser (sous couvert de biographie) une période plus récente, encore mal décodée? Qui y songerait du côté de la SRC ou des producteurs? Personne. Futile argument d'ailleurs, on en conviendra.
Quand même, je me dis... Lorsque la série sur René Lévesque (beaucoup moins bonne, on s'accorde là-dessus) fut mise sur pied en 1994, combien de voix reprochaient à Télé-Métropole de mettre en scène un géant de notre arène politique encore mal dégagé de nos symboliques collectives? Plusieurs journalistes trouvaient le corps trop chaud, la société québécoise pas assez détachée de son politicien préféré (qu'elle avait pourtant fort malmené en fin de parcours) pour pouvoir y jeter un oeil éclairé dans une docufiction. Du moins, Lévesque était alors décédé depuis sept ans. Pas Chartrand, désormais statufié de son vivant. Il me semble que les gens devraient regimber à l'idée d'être une légende avant leur heure, qu'ils devraient rétorquer: «Over my dead body! Tant que je vivrai, je jouerai mon rôle moi-même. Merci. Salut la compagnie!»
Je ne sais pas si vous suivez la minisérie Chartrand et Simonne à la SRC, abordant la vie du fameux couple engagé, capté ici en pleine jeunesse quand le Québec moisissait en attente de sa Révolution tranquille.
Ces épisodes roulent fort, ça c'est sûr. Appelez-les idéalistes, appelez-les activistes: en tout cas, le duo mis en scène se démenait pour faire avancer les choses. On lui lève notre chapeau. Là n'est pas la question. Et puis la partie permet à Luc Picard - qui se plaignait de n'incarner que des losers au cinéma et à la télé québécoise, seuls rôles dévolus aux hommes d'aujourd'hui - d'entrer enfin dans la peau d'un personnage pourvu de couilles, de bagout et de force de frappe. Ni moumoune, ni écrasé, le syndicaliste au verbe dru. Rien du mouton et tout du dragon. L'acteur avait des bouchées solides à se mettre sous la dent et s'en acquitte avec les honneurs de la guerre. Bien jouée, cette série. Je vous l'accorde. Elle serait même, ironie du sort, n'en déplaise au vieil anarchiste allergique à ces termes-là, de «human interest», aspects romanesques et politiques de concert pour éduquer et émouvoir son Québécois. O.K.
On peut se poser quand même une ou deux questions en regardant s'agiter à l'écran des clones de personnes toujours vivantes. C'était le cas pour Maurice Richard, vrai et faux Rocket en écho. Ça l'est aujourd'hui pour Michel Chartrand, héros d'une série et figure de proue éternellement contemporaine des luttes syndicales et des révoltes de tous poils.
Debout, vert, protestant et sacrant aujourd'hui comme hier, on l'a vu tonitruer cette semaine au contre-sommet de la jeunesse, capté par les caméras de télévision, ravies de l'aubaine.
D'autant plus «chaud» ces temps-ci, Michel Chartrand, que les gens suivent ses premiers pas dans cette minisérie - racontant ses amours et ses causes partagées avec la belle Simonne -, se réjouissent de retrouver l'original avec quelques rides de plus à pleins journaux télévisés. Et Chartrand d'y lancer à la ronde comme jadis: «Les capitalistes sont des crisses de menteurs!» ou «La vie en société, ça doit être une fraternité.» On dirait qu'il pastiche Luc Picard le pastichant. Voilà la boucle bouclée et la fiction et la réalité entrelacées comme le noeud gordien. «T'es encore meilleur que moi, stie!» aurait lancé le syndicaliste à Luc Picard. C'est un gag, bien sûr, mais lui comme tout le monde semblent s'accommoder de ces chevauchements de faux et de vrai sans problèmes. Moi, je m'interroge en douce, mais sans doute suis-je une fâcheuse...
Mettons que j'éprouve un certain malaise à voir un homme plus vivant que bien des vivants campé par un comédien, fût-il convaincant. Je me demande où est le recul dans tout ça, surtout quand le retour en arrière est réalisé par l'enfant de la maison. Alain Chartrand, issu du couple, bon fils s'il en est, a réalisé ces émissions sur un scénario de Diane Cailher, sa compagne. Vous raconteriez les aspects les plus troubles, vous, de la vie de vos parents? Euh! Non! Présumons que le portrait de famille a dû garder quelques squelettes bien à l'abri dans leurs placards. Un conflit d'intérêts se profile dans le paysage, conflit que la meilleure volonté du monde - celle d'Alain Chartrand fût-elle grande - ne saurait gommer.
Michel et Simonne sont d'ailleurs représentés en héros, presque déifiés à travers la série, leurs divergences soulignées au crayon très fin, vite expédiées. C'est vrai que l'engagement politique, toujours estimable surtout à pareille époque, peut se documenter facilement. Mais la vie amoureuse du couple occupe une place prépondérante au sein de la dramatique. On a l'impression qu'un maquillage léger et flatteur fut surtout appliqué dans ces zones intimes là. Or, côté père et mari, Chartrand...
Le cinéaste confiait quelque part considérer la série avant tout comme une fiction, tout en admettant avoir beaucoup puisé à la chronique familiale. Évidemment, la plupart des téléspectateurs s'imaginent y lire une pure page de notre passé. Allez les en blâmer. Comment faire la différence entre fiction et réalité lorsque les deux valsent de concert? La série Chartrand et Simonne deviendra pour plusieurs la vérité historique pure et dure destinée à franchir le cap de la postérité. On n'y échappe pas.
Alain Chartrand avait d'ailleurs auparavant réalisé deux documentaires (que l’ONF a ressortis dare dare en coffret, profitant de l'émoi autour de la série): l'un sur sa mère Simonne Monet Chartrand (Une vie comme rivière), l'autre sur son père (Un homme de parole). Jamais parents n'auront tant inspiré leur progéniture.
Mais revenons-en à Chartrand et Simonne. On sait que la SRC refuse de programmer la suite (déjà écrite) des six épisodes de la série télévisée, et qu'elle braque manifestement par crainte des plaintes éventuelles. Radio-Canada préfère, de toute évidence, donner la parole à un agitateur moins séditieux pour illustrer l'histoire du Québec de cette époque. Est-il besoin de préciser que le Trudeau des années 70 cesserait alors d'être le frère de combat dressé contre Duplessis pour devenir l'homme politique de la loi des mesures de guerre qui expédiait Chartrand manu militari derrière les barreaux? Sans compter tous les autres encore vivants, toujours en poste parfois, susceptibles d'être égratignés. Prudence, prudence... Mais évoquer le manque de recul pour se garder de fictionniser (sous couvert de biographie) une période plus récente, encore mal décodée? Qui y songerait du côté de la SRC ou des producteurs? Personne. Futile argument d'ailleurs, on en conviendra.
Quand même, je me dis... Lorsque la série sur René Lévesque (beaucoup moins bonne, on s'accorde là-dessus) fut mise sur pied en 1994, combien de voix reprochaient à Télé-Métropole de mettre en scène un géant de notre arène politique encore mal dégagé de nos symboliques collectives? Plusieurs journalistes trouvaient le corps trop chaud, la société québécoise pas assez détachée de son politicien préféré (qu'elle avait pourtant fort malmené en fin de parcours) pour pouvoir y jeter un oeil éclairé dans une docufiction. Du moins, Lévesque était alors décédé depuis sept ans. Pas Chartrand, désormais statufié de son vivant. Il me semble que les gens devraient regimber à l'idée d'être une légende avant leur heure, qu'ils devraient rétorquer: «Over my dead body! Tant que je vivrai, je jouerai mon rôle moi-même. Merci. Salut la compagnie!»
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