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    J'sais plus écrire - Est-ce la fin de l'écriture manuscrite?

    Photo: Newscom
    Appel à la plume...

    L’écriture manuscrite dépérit sous l’effet du clavier, c’est vrai. Et la seule façon «d’inverser la tendance, c’est d’écrire à la main le plus possible sur une base personnelle et d’inciter les gens autour de vous à en faire autant», dit l’auteure Kitty Burns Florey. Le Devoir a décidé de la prendre au mot et invite donc ses lecteurs à fourbir leurs plumes et à dépoussiérer leurs beaux papiers à lettres. Pourquoi? Pour commenter ce papier à la main, s’ils le désirent, ou encore pour reproduire les deux premiers paragraphes de la chanson L’Âme à la tendresse de Pauline Julien et de nous transmettre le tout par la poste (Le Devoir, 2050 rue de Bleury, 9e étage, Montréal, Québec, H3A 3M9). Les adeptes du scanner et du courriel peuvent aussi partager leurs lettres en format numérique (redaction@ledevoir.com). Leurs pleins, déliés, jambages et hampes seront alors exposés sur notre site, www.ledevoir.com... pour faire un pied de nez à la modernité.
    De la douleur naît parfois... le sujet d'un article. Ça s'est passé un mardi soir, après la réception d'une lettre manuscrite envoyée par un lecteur. Sur deux pages, l'homme y commentait un récent dossier, avec une délicate graphie, équilibrée, cohérente, bien alignée, posée, comme dans le bon vieux temps, sur un papier blanc à entête, de qualité.

    Élégante, la missive se démarquait dans un univers où la réaction d'un lecteur apparaît désormais dans une boîte de courriels. Mais surtout, avec sa question ouverte en guise de conclusion, elle appelait une réponse dans une forme forcément similaire, par politesse. Réponse qui allait donner le coup d'envoi à une aventure désastreuse jonchée d'obstacles — calligraphie approximative, lignes difficilement droites, difficulté de mise en page, lenteur du geste —, à trois faux départs, à une douleur persistante dans l'avant-bras et, au final, à un point d'interrogation: à l'ère du «tout-technologique», l'humain serait-il en train de perdre sa capacité à écrire autre chose que des notes à la main, avec un crayon ou une plume? Où tout ça peut-il bien le conduire?

    «Je ne crois pas que l'écriture manuscrite va totalement disparaître, répond l'Américaine Kitty Burns Florey, auteure de Script and Scribble: The Rise and Fall of Handwritting (Melville House Publishing), mais le fait est que de moins en moins de personnes vont être capables à l'avenir de s'en servir et même de la lire. Je ne sais pas si cela va prendre 50 ans, ou plus. Mais nous avançons dans cette direction. Les premiers signes commencent déjà à apparaître.»

    La Terre tourne, les temps changent et la technologie impose désormais un style dont l'échange épistolaire sur quatre pages et le billet doux, coquinement substitué à un marque-page, ne pourront jamais se remettre.

    Avec ses correspondances généralisées par courriel, ses cartes postales — et ses (insupportables) cartes de Noël — en format numérique, ses confidences, mots d'encouragement ou banalités du quotidien envoyés par texto, ses exposés magistraux assemblés dans un PowerPoint, ses listes d'épicerie mémorisées dans un iPhone ou encore ses journaux intimes devenus blogues, le temps du scribe, du copiste et du gratte-papier semble bel et bien révolu.

    «Récemment, j'ai demandé à un jeune de 24 ans d'écrire à la main, avec une écriture cursive [en lettres attachées], raconte Christine Rasetti, présidente de l'Association des graphologues du Québec. Il n'a pas réussi du premier coup. L'habileté n'était plus là. Quand on n'écrit pas beaucoup à la main, on devient rouillé. L'écriture se fait plus lente, la dextérité est moins bonne, les lettres sont moins bien formées, les lignes moins droites, la mise en page déficiente...» Et ce cas particulier tend finalement à trouver un écho dans le général.

    La faute au clavier

    Ce serait une question de muscles, du fléchisseur et des adducteurs du pouce, du premier interosseux de l'index et de ses fléchisseurs, le superficiel et le profond, que le cerveau n'est plus habitué à commander de la même façon. Ce serait aussi une question d'environnement où le clavier, sous toutes ses formes, se répand désormais de manière épidémique.

    À l'université, il est en voie de devenir le chemin royal pour la prise de notes de cours sur un ordinateur, relié au reste du monde par une connexion Internet sans fil. Au travail, c'est par lui qu'on rédige les rapports, qu'on prépare les réunions, qu'on tient à jour les agendas — forcément numériques —, qu'on échange les potins du jour, qu'on organise les rendez-vous, qu'on remplit les bons de commande, qu'on écrit les bons scénarios ou les mauvais romans, ne laissant finalement au crayon que de petits espaces de liberté, au mieux pour griffonner une idée cruciale sur un bout de papier ou un détail à ne pas oublier sur un papillon adhésif amovible. À condition que ce «post-it» ne se soit pas déjà dématérialisé sur un fond d'écran.

    «Oui, tout est la faute de l'ordinateur, lance Kitty Burns Florey. Mais l'ordinateur est une chose formidable. J'écris mes livres sur un ordinateur, pas à la main. Les deux méthodes d'écriture — à la main et au clavier — peuvent d'ailleurs facilement coexister», mais dans un déséquilibre technologiquement inévitable, qui pourrait très vite tout faire basculer.

    C'est que l'éloignement de l'humain et de l'art du manuscrit n'est pas seulement en train de malmener les épaisseurs des pleins et des déliés et les belles rondes pleines de volutes, ou de sonner le glas des ligatures parfaites et des majuscules imposantes. Elle risque aussi à la longue de nuire à notre capacité collective de comprendre ce que toutes ces formes veulent dire. «C'est un des impacts possibles, poursuit-elle. Les écrits qui existent aujourd'hui, comme les manuscrits d'écrivains, les lettres de nos grands-parents, les journaux intimes, pourraient, à l'avenir, ne plus être lisibles pour la moyenne des gens.»

    Rendre une époque illisible

    La perspective est d'ailleurs confirmée par François Cartier, archiviste au Musée McCord à Montréal, qui peut déjà constater cet effet pervers du clavier sur la lecture de textes écrits à la main. «Quand on reçoit des jeunes stagiaires dans notre service, confie-t-il, on constate qu'ils ont de la difficulté à déchiffrer des manuscrits, surtout s'ils n'ont pas été souvent exposés à cette forme d'écriture. La plupart sont pris au dépourvu, mais ils finissent par s'y faire.»

    Il y a certainement pire, toutefois, pour la mémoire d'une époque: les écrits restent, dit la formule éculée, mais surtout dans la sphère privée, lorsqu'ils sont posés sur une feuille de papier, pourrait-on ajouter aujourd'hui. «Dans le monde des lettres manuscrites, il y a toujours un original quelque part, dit Mme Florey. Ce n'est plus le cas avec les courriels. Les gens ne sauvegardent pas leurs courriels et, s'ils le font, cela est certainement un document moins personnel qu'un document manuscrit, mais aussi une chose que l'on peut plus facilement falsifier.»

    Moins personnel! Plus homogène, mécanique et sans âme? Le gros mot vient d'être lancé. Il est aussi attrapé au vol par la graphologue Christine Rasetti, qui voit également dans l'affaissement progressif de l'écriture manuscrite — sans l'intermédiaire d'un clavier, s'entend — un drame pour la lecture de l'état d'esprit du temps présent et même futur. Car si les mots utilisés en disent un peu sur les idées de celui qui les assemble, la forme qu'il donne à ses lettres pour former ces mots en dit, elle, davantage sur sa façon de penser, ses intentions, son rapport à l'autre, au monde, à l'autorité, à l'avenir... comme l'a un jour exposé le théologien suisse Johann Lavater, un des pères fondateurs de la graphologie.

    «En délaissant le crayon, les gens finissent par moins développer une écriture personnelle, dit la présidente de l'Association des graphologues du Québec. Leur écriture est moins rapide, plus conformiste. Le clavier modifie aussi leur personnalité et ils vont finir par se mettre à penser comme des machines.»

    L'humanité devrait toutefois s'en sortir, croit Jean-Claude Guédon, spécialiste des nouvelles technologies à l'Université de Montréal, qui rappelle que, devant toutes les innovations, les comportements humains finissent toujours par «s'équilibrer en fonction des besoins de la société». «C'est vrai, dit-il, les gens écrivent moins à la main dans le cadre actuel de la technologie. Mais tout ça n'est peut-être que temporaire», surtout avec l'avènement des tablettes, dont le iPad est le plus bruyant représentant et qui finalement pourrait bien permettre au manuscrit de revivre, en format binaire.

    Une éventualité qui n'est pas pour déplaire aux graphologues, d'ailleurs, dont la profession tend depuis quelques années à s'essouffler, sous la pression des mots qui dansent désormais dans des logiciels de traitement de texte. «Dans les années 70, il y avait cinq écoles de graphologie au Québec, rappelle Mme Rasetti. Aujourd'hui, il n'en reste que deux, avec très peu d'élèves.» Des élèves qui pourraient devenir des perles rares pour comprendre un temps que les moins de 20 ans...












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