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Il y a cent mille ans que l'on meurt

27 mai 2003  Actualités en société
On m'a demandé de parler de la mort. Je m'exécute. Car voilà bien une question qui ne fera jamais relâche. Tout s'explique de nos jours hormis la mort qui nous résiste. Elle est si naturelle qu'elle nous laisse sans voix. Elle nous silence sans retour. Elle nous humilie. Le riche ne peut pas acheter des heures, le puissant y passe comme les autres, la mort égalise au fil de son implacable train-train. Elle n'a cure de nos importants projets, la mort ne s'émeut de rien. C'est une force qui nous emporte, comme la vie, un noyau dur que rien ni personne n'a jamais pu diluer par le discours ou par le geste. Sa totalité nous prend de court.

Rien ne dure, on le sait bien. Rien n'est éternel, pas même les pierres les plus anciennes, pas même la matière. Le soleil a bien beau faire son jars, briller, éclairer son petit pan de l'infinie noirceur de tout, il reste qu'il est au mitan de sa vie. Sur une plage d'un siècle, le soleil aurait cinquante ans aujourd'hui. Dans le compte du jour, il serait midi pour lui. Il commence donc son déclin. Dans cinq milliards d'années, ce sera son tour, il devra alors tirer sa révérence, comme tout ce qu'il aura fait vivre et mourir sous les rayons de son long règne. Le soleil ne se lèvera plus, c'en sera fait du beau temps de ses jours. L'Univers n'échappe pas au régime. Et alors, le grand Cosmos mourra de sa belle mort, rencontrant le destin de tout ce qu'il aura jamais contenu.

L'Univers renaîtra-t-il de ses cendres? Voilà bien une question qu'il se pose au même titre que chacun de nous. D'ailleurs, il semble probable que l'Univers pense à travers chacune de nos consciences. Il est certain que nous appartenons à ce grand Tout et que nous dansons à son rythme. Montaigne disait que tout branle, il se trouve seulement que les montagnes branlent moins rapidement que la vie qui gigote. Comme si Montaigne avait eu l'intuition qu'un seul principe était toujours en jeu et que c'est bien ce principe qui fait de tout un seul paquet. La vie est comme l'éclair de la luciole dans la nuit, une vapeur de clarté dans la profonde noirceur de la grande prairie, disait Crowfoot.

Il y a cent mille ans que l'on meurt. Nous devrions en avoir tiré quelques leçons. Il y cent mille ans que nous avons la conscience de mourir. Mieux vaut ne pas savoir. Surtout pas l'heure, en tout cas. Le condamné vit la plus grande cruauté qui soit: il sait l'échéance. De ce simple fait, le condamné sait tout. Oui, il y a cent mille ans que l'on meurt. Il y a cent mille ans que nous entretenons un dialogue éternel avec les disparus, les trépassés, les âmes mortes, de l'autre côté du miroir. Nous échangeons avec eux. Je suis humain, je parle avec les miens passés. Cependant, cela ne suffit pas; nous savons que la mort de soi, des autres, des longtemps passés et des à venir, nous savons que la mort du vivant est naturelle. Le problème, ce n'est pas la mort, le problème c'est mourir. Comment fait-on pour mourir? La grande question concerne le passage, la glissade, le saut, la pente, la déboulade, le mur, la seconde qui fait la différence entre deux états, entre l'état de vie et l'état de mort.

Oui, la science est notre nouvelle foi. L'argent notre seul et unique lien. La technologie est notre église. Il y a bel et bien une collision entre la liberté de l'individu et son appétit des autres. Chacun compulse le trésor de son autonomie en comptant, tel Séraphin, les espèces sonnantes et trébuchantes de ses fonds de réserve enfouis dans les haut-côtés de ses condos. Les immenses tours de solitudes s'érigent au fur et à mesure de l'érosion de nos liens communautaires. Nous ne savons plus naître, nous ne savons plus mourir. La porte d'entrée et la porte de sortie font trop de bruit aux oreilles des gens occupés dans le présent de leur ego. Jamais n'avons-nous été aussi seuls, abandonnés, mal préparés en face de ces murs ordinaires.

Nous sommes si peu de chose, la piste d'un bébé lièvre dans la rosée du matin, disait Crowfoot aux portes de sa mort. Nous qui sommes pourtant si grands et si graves, au moment d'arriver, au moment de partir. Dieu que c'est lourd d'être aussi léger. Cela demande cérémonie, nous sommes rejoints par le vent du sacré. Car nous ne pouvons pas nous y habituer. Si chaque vie est unique, chaque mort est une première. Qui se surprendra d'avoir le trac?

Sur son lit de mort, plus rien ne compte mais tout est important. La mort nous lie, elle nous rameute et nous rappelle à l'ordre de nos liens et attaches, elle donne un sens aux expressions les siens, les miens. Une affaire de famille, dirions-nous. Il faut une bande qui veille à tous les chevets. La société existe justement pour entourer l'individu, pour lui donner cette garde rapprochée, le consoler et lui tenir la main. Chassez la vie, elle revient au galop danser autour de l'être qui s'en va.

Quand la société de vivants s'érode à qui mieux mieux, la société des morts souffre tout autant. Si la mort de l'un s'avère la mort de tous les autres, pourquoi la vie ne ferait pas de même? Nous serions tous vivants au nom de tous les morts et nous aurions le devoir de noyer de vie l'esprit de ceux qui l'ont perdue.

Au revoir, au ciel. La mort ne nous sépare pas, elle nous réunit, d'un côté comme de l'autre, en un seul paquet.

Texte lu dans le cadre des conférences de la Maison Michel-Sarrazin à Québec.
 
 
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