L'Entrevue - Plaidoyer contre la culpabilité
La philosophe Élisabeth Badinter déplore la nouvelle oppression des mères
Photo : Photo © Hélène Bamberger Flammarion
La philosophe Élisabeth Badinter
De l'éloge de l'allaitement à celui de l'enfant parfait, c'est toujours la femme que l'on culpabilise. Élisabeth Badinter s'en prend au nouveau féminisme écolo qui veut renvoyer la femme à sa seule fonction de mère biologique.
Paris — Avouons-le, Élisabeth Badinter ne se reconnaît plus dans le féminisme d'aujourd'hui. À l'époque où elle avait publié L'Amour en plus, une critique magistrale de l'«instinct maternel» et de la «nature féminine», elle avait été acclamée par la critique. Trente ans plus tard, il n'est pas exagéré de dire que son nouvel essai, Le Conflit - La femme et la mère (Flammarion), a été accueilli dans certains milieux avec «une brique et un fanal». Et les critiques sont particulièrement virulentes dans certains cercles féministes.
«Aujourd'hui, j'ai le vent de face, reconnaît-elle. Il est très difficile de s'élever contre une idéologie qui est en train de devenir dominante et qui veut ramener les femmes à la nature.» Le défi est peut-être «un peu rude», mais la philosophe n'a jamais eu peur de la polémique.
Ce n'est pas elle qui a changé, dit-elle, mais le féminisme qui a viré à 180 degrés. «Il y a deux féminismes. Celui auquel j'appartiens, héritier de Simone de Beauvoir, défendait le partage des rôles et des fonctions. Il mettait donc en sourdine la différence des sexes. Un autre féminisme, né aux États-Unis au début des années 1980, cherche au contraire à l'accentuer. Il célèbre la nature, la bonté et la morale maternelles. Il exalte tout ce qui est de l'ordre physique de la maternité. C'est un féminisme profondément réactionnaire.»
Élisabeth Badinter explique ce virage radical par la déception des femmes des années 80 face à un combat qui n'a pas abouti assez vite. Les filles se sont rebellées contre leurs mères en affirmant que celles-ci avaient rayé la maternité de la carte. La philosophe admet que certains groupes marginaux, peu présents en France, ont pu tenir un discours plus extrémiste sur la maternité, mais elle refuse que l'on juge le féminisme de cette époque sur cette base.
«Je ne crois pas du tout que le féminisme universaliste avait rayé la maternité, dit Mme Badinter. La maternité restait pour nous une expérience inouïe et importante, mais ce n'était pas le tout de la vie des femmes et ça ne définissait pas une essence féminine. Ce n'est pas parce que Simone de Beauvoir n'a pas eu d'enfant et qu'elle n'en voulait pas que ce fut le cas des autres qui se réclamaient de ce féminisme. Jamais, en France, la maternité n'a été déconsidérée.»
L'écologie radicale
Le nouveau féminisme fusionne plusieurs courants de pensée, dit Mme Badinter. Qu'il s'agisse du retour à la «nature féminine», de l'exaltation du lien biologique, de la théorie de l'enfant parfait ou de l'écologie radicale, tous renvoient les femmes à la maison.
Le livre d'Élisabeth Badinter heurte de front certains écologistes. «Je ne condamne pas l'écologie en soi, c'est-à-dire le souci de la nature, mais l'écologie radicale. Conseiller aux femmes de laver des couches comme solution à la conservation des arbres relève du non-sens. C'est incroyable de revenir à des pratiques qui asservissaient nos mères! L'idée selon laquelle tout ce qui est artificiel ou chimique est dangereux mène aussi à la condamnation de la pilule et de la péridurale. Quel progrès!»
Mme Badinter remet aussi en question la thèse selon laquelle la relation mère-enfant serait compromise si le bébé n'entre pas en contact dès sa naissance avec la peau de sa mère. La philosophe a eu de nombreux échanges avec la célèbre primatologue américaine Sarah Blaffer Hrdy, qui soutient que les deux hormones déclenchant la montée de lait sont les facteurs essentiels du rapport mère-enfant.
«Je ne suis pas idiote. Je ne nie pas l'existence de ces hormones. Mais je dis que le poids des désirs féminins, de l'histoire de chaque femme et surtout des valeurs d'une société pèse plus lourd. Il y a 40 ans, des millions de femmes à qui l'on conseillait de donner le biberon ont été de très bonnes mères.»
Les statistiques montrent que, dans tous les pays, la durée de l'allaitement est en hausse constante. Dans certains cas, comme la Norvège, il atteint facilement un an. Selon Mme Badinter, les femmes ont de moins en moins le choix à cause de la pression sociale. Or, l'allaitement est, dit-elle, un choix privé. «Nul ne devrait intervenir pour peser sur le choix d'une femme.»
Le rôle des pères
L'auteure de L'Amour en plus s'en prend particulièrement aux grands prêtres de la science dont les théories prétendent régler la vie des mères... jusqu'à ce qu'elles soient contredites. Elle cite notamment les études de Michael Kramer, de l'Université McGill, qui a réfuté les thèses pourtant largement répandues selon lesquelles l'allaitement maternel protégeait l'enfant contre l'asthme et les allergies.
Il n'y a guère de journée sans qu'un médecin brandisse une nouvelle interdiction dans les médias. Mme Badinter pourfend ces ayatollahs qui interdisent aux femmes enceintes de fumer une cigarette et de prendre un verre de vin à l'occasion. «Ça me fait hurler! C'est une application radicale du principe de précaution. Pour ne pas se faire accuser, le corps médical se retranche derrière des interdictions totales. Il y a 35 ans, les femmes ont pourtant fait des enfants qui étaient aussi bien que ceux d'aujourd'hui. Leur espérance de vie est même exceptionnelle. Tout cela avec des mères qui fumaient et qui buvaient un verre de vin le soir!»
On a beaucoup reproché à Mme Badinter son silence sur le rôle des pères. Celui-ci tient au fait, dit-elle, que la nouvelle oppression des mères vient moins des hommes que d'une idéologie plus générale. «Je ne vois pas de complot masculin dans cette affaire. Ce que je constate en écoutant certains pédiatres à succès, c'est que l'on conseille au père de ne pas trop se mêler des rapports qu'entretient la mère avec son nourrisson. On lui conseille même de ne pas donner le biberon pour ne pas nuire à cette relation.»
La grève des ventres
Le poids qui pèse sur les épaules de ces mères à qui l'on demande de réussir professionnellement, d'être belles et d'élever des enfants parfaits est en train de provoquer un nouveau phénomène, dit Mme Badinter: la grève des ventres. Elle cite l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie, où la maternité est en chute libre. Aujourd'hui, 26 % des Allemandes n'ont pas d'enfant. Ce chiffre atteint 38,5 % chez les plus diplômées. «C'est radicalement neuf. À force de charger la barque des devoirs maternels, de multiplier les obligations et les interdictions, certaines femmes choisissent de s'épanouir ailleurs que dans la maternité.»
Le livre de Mme Badinter met en évidence une réalité déjà connue des démographes. Les politiques familiales volontaristes, comme la création de garderies et l'allongement des congés de maternité, ne suffisent pas à convaincre les femmes de procréer. Encore faut-il que la société accepte que certaines de ces femmes retournent travailler après trois mois de congé en mettant leur enfant à la garderie. «Même dans les pays scandinaves, dont les politiques familiales sont très soucieuses de l'égalité des sexes, les femmes qui refusent de prendre un congé d'un an sont vues d'un mauvais oeil. Ce sont des mères indignes», dit Mme Badinter. Les records de natalité que détient la France s'expliqueraient en partie par l'absence d'une telle pression sociale.
Au fond, Le Conflit - La femme et la mère est un plaidoyer contre la culpabilité. «Que l'on cesse donc d'imposer aux femmes tous ces devoirs. On les rend responsables de tout, de la santé psychique et physique des enfants comme de leur épanouissement psychologique et intellectuel. Une spécialiste américaine avait déjà constaté qu'il fallait maintenant plus de temps pour élever deux enfants que pour en élever six il y a 50 ans. Et je ne suis pas convaincue que les enfants d'aujourd'hui sont plus heureux que ceux d'hier...»
***
Correspondant du Devoir à Paris
Paris — Avouons-le, Élisabeth Badinter ne se reconnaît plus dans le féminisme d'aujourd'hui. À l'époque où elle avait publié L'Amour en plus, une critique magistrale de l'«instinct maternel» et de la «nature féminine», elle avait été acclamée par la critique. Trente ans plus tard, il n'est pas exagéré de dire que son nouvel essai, Le Conflit - La femme et la mère (Flammarion), a été accueilli dans certains milieux avec «une brique et un fanal». Et les critiques sont particulièrement virulentes dans certains cercles féministes.
«Aujourd'hui, j'ai le vent de face, reconnaît-elle. Il est très difficile de s'élever contre une idéologie qui est en train de devenir dominante et qui veut ramener les femmes à la nature.» Le défi est peut-être «un peu rude», mais la philosophe n'a jamais eu peur de la polémique.
Ce n'est pas elle qui a changé, dit-elle, mais le féminisme qui a viré à 180 degrés. «Il y a deux féminismes. Celui auquel j'appartiens, héritier de Simone de Beauvoir, défendait le partage des rôles et des fonctions. Il mettait donc en sourdine la différence des sexes. Un autre féminisme, né aux États-Unis au début des années 1980, cherche au contraire à l'accentuer. Il célèbre la nature, la bonté et la morale maternelles. Il exalte tout ce qui est de l'ordre physique de la maternité. C'est un féminisme profondément réactionnaire.»
Élisabeth Badinter explique ce virage radical par la déception des femmes des années 80 face à un combat qui n'a pas abouti assez vite. Les filles se sont rebellées contre leurs mères en affirmant que celles-ci avaient rayé la maternité de la carte. La philosophe admet que certains groupes marginaux, peu présents en France, ont pu tenir un discours plus extrémiste sur la maternité, mais elle refuse que l'on juge le féminisme de cette époque sur cette base.
«Je ne crois pas du tout que le féminisme universaliste avait rayé la maternité, dit Mme Badinter. La maternité restait pour nous une expérience inouïe et importante, mais ce n'était pas le tout de la vie des femmes et ça ne définissait pas une essence féminine. Ce n'est pas parce que Simone de Beauvoir n'a pas eu d'enfant et qu'elle n'en voulait pas que ce fut le cas des autres qui se réclamaient de ce féminisme. Jamais, en France, la maternité n'a été déconsidérée.»
L'écologie radicale
Le nouveau féminisme fusionne plusieurs courants de pensée, dit Mme Badinter. Qu'il s'agisse du retour à la «nature féminine», de l'exaltation du lien biologique, de la théorie de l'enfant parfait ou de l'écologie radicale, tous renvoient les femmes à la maison.
Le livre d'Élisabeth Badinter heurte de front certains écologistes. «Je ne condamne pas l'écologie en soi, c'est-à-dire le souci de la nature, mais l'écologie radicale. Conseiller aux femmes de laver des couches comme solution à la conservation des arbres relève du non-sens. C'est incroyable de revenir à des pratiques qui asservissaient nos mères! L'idée selon laquelle tout ce qui est artificiel ou chimique est dangereux mène aussi à la condamnation de la pilule et de la péridurale. Quel progrès!»
Mme Badinter remet aussi en question la thèse selon laquelle la relation mère-enfant serait compromise si le bébé n'entre pas en contact dès sa naissance avec la peau de sa mère. La philosophe a eu de nombreux échanges avec la célèbre primatologue américaine Sarah Blaffer Hrdy, qui soutient que les deux hormones déclenchant la montée de lait sont les facteurs essentiels du rapport mère-enfant.
«Je ne suis pas idiote. Je ne nie pas l'existence de ces hormones. Mais je dis que le poids des désirs féminins, de l'histoire de chaque femme et surtout des valeurs d'une société pèse plus lourd. Il y a 40 ans, des millions de femmes à qui l'on conseillait de donner le biberon ont été de très bonnes mères.»
Les statistiques montrent que, dans tous les pays, la durée de l'allaitement est en hausse constante. Dans certains cas, comme la Norvège, il atteint facilement un an. Selon Mme Badinter, les femmes ont de moins en moins le choix à cause de la pression sociale. Or, l'allaitement est, dit-elle, un choix privé. «Nul ne devrait intervenir pour peser sur le choix d'une femme.»
Le rôle des pères
L'auteure de L'Amour en plus s'en prend particulièrement aux grands prêtres de la science dont les théories prétendent régler la vie des mères... jusqu'à ce qu'elles soient contredites. Elle cite notamment les études de Michael Kramer, de l'Université McGill, qui a réfuté les thèses pourtant largement répandues selon lesquelles l'allaitement maternel protégeait l'enfant contre l'asthme et les allergies.
Il n'y a guère de journée sans qu'un médecin brandisse une nouvelle interdiction dans les médias. Mme Badinter pourfend ces ayatollahs qui interdisent aux femmes enceintes de fumer une cigarette et de prendre un verre de vin à l'occasion. «Ça me fait hurler! C'est une application radicale du principe de précaution. Pour ne pas se faire accuser, le corps médical se retranche derrière des interdictions totales. Il y a 35 ans, les femmes ont pourtant fait des enfants qui étaient aussi bien que ceux d'aujourd'hui. Leur espérance de vie est même exceptionnelle. Tout cela avec des mères qui fumaient et qui buvaient un verre de vin le soir!»
On a beaucoup reproché à Mme Badinter son silence sur le rôle des pères. Celui-ci tient au fait, dit-elle, que la nouvelle oppression des mères vient moins des hommes que d'une idéologie plus générale. «Je ne vois pas de complot masculin dans cette affaire. Ce que je constate en écoutant certains pédiatres à succès, c'est que l'on conseille au père de ne pas trop se mêler des rapports qu'entretient la mère avec son nourrisson. On lui conseille même de ne pas donner le biberon pour ne pas nuire à cette relation.»
La grève des ventres
Le poids qui pèse sur les épaules de ces mères à qui l'on demande de réussir professionnellement, d'être belles et d'élever des enfants parfaits est en train de provoquer un nouveau phénomène, dit Mme Badinter: la grève des ventres. Elle cite l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie, où la maternité est en chute libre. Aujourd'hui, 26 % des Allemandes n'ont pas d'enfant. Ce chiffre atteint 38,5 % chez les plus diplômées. «C'est radicalement neuf. À force de charger la barque des devoirs maternels, de multiplier les obligations et les interdictions, certaines femmes choisissent de s'épanouir ailleurs que dans la maternité.»
Le livre de Mme Badinter met en évidence une réalité déjà connue des démographes. Les politiques familiales volontaristes, comme la création de garderies et l'allongement des congés de maternité, ne suffisent pas à convaincre les femmes de procréer. Encore faut-il que la société accepte que certaines de ces femmes retournent travailler après trois mois de congé en mettant leur enfant à la garderie. «Même dans les pays scandinaves, dont les politiques familiales sont très soucieuses de l'égalité des sexes, les femmes qui refusent de prendre un congé d'un an sont vues d'un mauvais oeil. Ce sont des mères indignes», dit Mme Badinter. Les records de natalité que détient la France s'expliqueraient en partie par l'absence d'une telle pression sociale.
Au fond, Le Conflit - La femme et la mère est un plaidoyer contre la culpabilité. «Que l'on cesse donc d'imposer aux femmes tous ces devoirs. On les rend responsables de tout, de la santé psychique et physique des enfants comme de leur épanouissement psychologique et intellectuel. Une spécialiste américaine avait déjà constaté qu'il fallait maintenant plus de temps pour élever deux enfants que pour en élever six il y a 50 ans. Et je ne suis pas convaincue que les enfants d'aujourd'hui sont plus heureux que ceux d'hier...»
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Correspondant du Devoir à Paris
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