Les invasions thérapeutiques
26 mai 2003
Actualités en société
Qu'est-ce qui plaît dans Les Invasions barbares? Ce sont les émotions. Tous les chroniqueurs de cinéma l'ont fait remarquer. Rire, pleurer, réfléchir un peu, mais pas trop, au sens de la vie, de la mort, de l'amour filial et de Dieu. C'est un film qui plaît, parce qu'il fait du bien. Il bouleverse mais sans déchirer. Il conteste mais sans remettre en question notre mode de vie. Il nourrit la bonne conscience, celle d'être capable d'auto-critique sans pour autant devoir renoncer au bien-être, notion devenue capitale dans la vie d'aujourd'hui et qui est au coeur du film acclamé et primé à Cannes.
L'anecdote autour de laquelle est bâtie l'oeuvre de Denys Arcand est l'agitation d'un fils qui veut adoucir les derniers jours de son père souffrant. Rémy, quant à lui, recherche moins le confort physique que le réconfort moral. Certes, il n'exprime aucun regret pour la vie qu'il a vécue et dont il a tellement joui. Sauf un, qui est capital, celui de n'avoir pas réussi à y trouver et à y donner un sens. Il ne demande pardon à personne. Mais le film est une lente confession, sur la médiocrité de ses aventures sexuelles et de sa production intellectuelle, mais aussi sur les turpitudes du monde qu'il lègue: la république des satisfaits vivant, à Rome ou ailleurs, de la générosité des fonds publics; la financiarisation de l'économie; l'effondrement de la famille et du couple; les ravages de la drogue.
Mais ses péchés, qu'il n'admet pas, lui seront malgré lui pardonnés. Il pourra mourir en paix. Son fils, qui l'accusait d'avoir ruiné sa vie, celle de sa soeur et celle de sa mère, lui donne l'absolution avant l'overdose fatale. «Je t'aime», lui dit-il enfin. Sa fille le rassure quant à elle, dans un ultime message transmis par satellite, sur la capacité de ses enfants de tirer leur épingle du jeu. Tandis que Louise, son ex-femme, en dépit des trahisons, la déception, l'échec, le conforte dans le fait qu'il est resté l'homme de sa vie. «Dis seulement une parole et je serai guéri.»
Société thérapeutique dans laquelle l'hôpital a succédé au parlement et à la cathédrale. À l'homme politique, religieux ou économique, figures de proue du monde ancien, a succédé l'homme psychologique qui accorde peu d'importance aux affaires publiques et est né pour être contenté, mû non plus par la raison mais par l'instinct, l'inconscient et l'émotion.
Dans Les Invasions barbares, la religion est elle-même évoquée comme une thérapeutique rédemptrice par la spiritualité et la foi en «quelqu'un qui existe pour nous pardonner», s'il est vrai que le monde est une suite d'horreurs. Mais aucunement comme un trait d'identité ni comme un engagement envers les autres, ses frères, ses semblables, pour la transformation du monde.
Il reste des Invasions barbares tout de même un déplaisir. C'est un vide. Le sentiment que l'inconscience ou plutôt le désir d'innocence de la bien nommée (par François Ricard) génération lyrique persiste dans les générations suivantes. Et qu'en conséquence les problèmes évoqués dans le film ne sont pas près de se résorber, malgré la volonté affirmée par les enfants de ne pas reproduire la vie de leurs parents.
Le film nous présente une double impasse: celle du système collectif, représentée par l'encombrement des corridors de l'hôpital; celle du repli dans l'individualisme, l'argent et la fuite dans des paradis perdus. Aucune des deux voies ne paraît satisfaisante, ni à Rémy, revenu de tous les «ismes» de sa jeunesse, ni à Sébastien qui, retournant vers Londres, regarde, hargard, par le hublot de l'avion, un horizon invisible.
Le déplaisir est ici étalé. N'y aurait-il aucune place pour l'utopie dans cette société perdue? N'y a-t-il que des barbares capables d'envahir le monde? Il n'y a pourtant qu'à ouvrir les yeux pour voir d'innombrables initiatives qui ne relèvent ni de l'État centralisé, bien que souvent avec son aide, ni de l'individualisme triomphant, mais s'appuyant sur le ressort individuel, et qui rendent les gens heureux. Ces réussites, que l'on voit dans les organisations culturelles et communautaires, les coopératives, un grand nombre d'entreprises, dans des écoles, des petites fermes ou des laboratoires, s'appuient sur le lien social, la solidarité et la reconnaissance mutuelle.
Nous parlons ici de tout ce qui forme le politique, la vie en société, dont le film de Denys Arcand est exempt, sauf pour le dénigrer par la caricature du système de santé et du syndicalisme. La génération lyrique, habituée de voir ses besoins et ses désirs satisfaits sinon devancés, n'a jamais eu à mener de combat. C'est pourtant le propre de la vie. Tout ne s'achète pas. Et rien n'est jamais acquis. Ce sont les rapports de force qui mènent le monde et par les alliances avec d'autres qu'on les bâtit, pas par la thérapie.
D'autres révéleront un jour ces voies de sortie d'une impasse qui existe surtout dans l'esprit de ceux qui semblent s'y complaire.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
L'anecdote autour de laquelle est bâtie l'oeuvre de Denys Arcand est l'agitation d'un fils qui veut adoucir les derniers jours de son père souffrant. Rémy, quant à lui, recherche moins le confort physique que le réconfort moral. Certes, il n'exprime aucun regret pour la vie qu'il a vécue et dont il a tellement joui. Sauf un, qui est capital, celui de n'avoir pas réussi à y trouver et à y donner un sens. Il ne demande pardon à personne. Mais le film est une lente confession, sur la médiocrité de ses aventures sexuelles et de sa production intellectuelle, mais aussi sur les turpitudes du monde qu'il lègue: la république des satisfaits vivant, à Rome ou ailleurs, de la générosité des fonds publics; la financiarisation de l'économie; l'effondrement de la famille et du couple; les ravages de la drogue.
Mais ses péchés, qu'il n'admet pas, lui seront malgré lui pardonnés. Il pourra mourir en paix. Son fils, qui l'accusait d'avoir ruiné sa vie, celle de sa soeur et celle de sa mère, lui donne l'absolution avant l'overdose fatale. «Je t'aime», lui dit-il enfin. Sa fille le rassure quant à elle, dans un ultime message transmis par satellite, sur la capacité de ses enfants de tirer leur épingle du jeu. Tandis que Louise, son ex-femme, en dépit des trahisons, la déception, l'échec, le conforte dans le fait qu'il est resté l'homme de sa vie. «Dis seulement une parole et je serai guéri.»
Société thérapeutique dans laquelle l'hôpital a succédé au parlement et à la cathédrale. À l'homme politique, religieux ou économique, figures de proue du monde ancien, a succédé l'homme psychologique qui accorde peu d'importance aux affaires publiques et est né pour être contenté, mû non plus par la raison mais par l'instinct, l'inconscient et l'émotion.
Dans Les Invasions barbares, la religion est elle-même évoquée comme une thérapeutique rédemptrice par la spiritualité et la foi en «quelqu'un qui existe pour nous pardonner», s'il est vrai que le monde est une suite d'horreurs. Mais aucunement comme un trait d'identité ni comme un engagement envers les autres, ses frères, ses semblables, pour la transformation du monde.
Il reste des Invasions barbares tout de même un déplaisir. C'est un vide. Le sentiment que l'inconscience ou plutôt le désir d'innocence de la bien nommée (par François Ricard) génération lyrique persiste dans les générations suivantes. Et qu'en conséquence les problèmes évoqués dans le film ne sont pas près de se résorber, malgré la volonté affirmée par les enfants de ne pas reproduire la vie de leurs parents.
Le film nous présente une double impasse: celle du système collectif, représentée par l'encombrement des corridors de l'hôpital; celle du repli dans l'individualisme, l'argent et la fuite dans des paradis perdus. Aucune des deux voies ne paraît satisfaisante, ni à Rémy, revenu de tous les «ismes» de sa jeunesse, ni à Sébastien qui, retournant vers Londres, regarde, hargard, par le hublot de l'avion, un horizon invisible.
Le déplaisir est ici étalé. N'y aurait-il aucune place pour l'utopie dans cette société perdue? N'y a-t-il que des barbares capables d'envahir le monde? Il n'y a pourtant qu'à ouvrir les yeux pour voir d'innombrables initiatives qui ne relèvent ni de l'État centralisé, bien que souvent avec son aide, ni de l'individualisme triomphant, mais s'appuyant sur le ressort individuel, et qui rendent les gens heureux. Ces réussites, que l'on voit dans les organisations culturelles et communautaires, les coopératives, un grand nombre d'entreprises, dans des écoles, des petites fermes ou des laboratoires, s'appuient sur le lien social, la solidarité et la reconnaissance mutuelle.
Nous parlons ici de tout ce qui forme le politique, la vie en société, dont le film de Denys Arcand est exempt, sauf pour le dénigrer par la caricature du système de santé et du syndicalisme. La génération lyrique, habituée de voir ses besoins et ses désirs satisfaits sinon devancés, n'a jamais eu à mener de combat. C'est pourtant le propre de la vie. Tout ne s'achète pas. Et rien n'est jamais acquis. Ce sont les rapports de force qui mènent le monde et par les alliances avec d'autres qu'on les bâtit, pas par la thérapie.
D'autres révéleront un jour ces voies de sortie d'une impasse qui existe surtout dans l'esprit de ceux qui semblent s'y complaire.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
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