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    L'entrevue - Lionel Meney ou le cauchemar des «endogénistes»

    Dans un essai qui pourrait faire date, le linguiste pourfend les «apparatchiks» du «français standard d'ici»

    «Au Québec, nous n’avons pas un seul système linguistique, mais deux», estime Lionel Meney.
    Photo: Yan Doublet - Le Devoir «Au Québec, nous n’avons pas un seul système linguistique, mais deux», estime Lionel Meney.
    Québec — En 1979, Pierre Bourgault dénonçait le «pire des séparatismes». Lequel? Celui qui consiste à «vouloir à tout prix nous en tenir à la langue québécoise en tout temps et en tout lieu». Il ne reniait pas le «québécois correct» dont il est parfaitement normal de «faire usage entre nous». Mais il ajoutait que, comme Québécois, nous devons «viser à abattre nos frontières linguistiques pour nous permettre de communiquer avec tous les francophones du monde».

    À en croire Lionel Meney, les universitaires et les fonctionnaires québécois n'ont pas tellement écouté Pierre Bourgault ces trois dernières décennies. Car l'influence d'un courant de pensée que ce linguiste et lexicographe, retraité de l'Université Laval, a baptisé «endogéniste» n'a cessé de croître. Les endogénistes, comme le terme l'indique, soutiennent qu'«il existe un français québécois standard homogène, autonome, différent du français européen». Lioney Meney documente leur ascension et leur «prise de pouvoir» dans un essai riche, parfois pamphlétaire, plus souvent académique (mais sans jargon), Main basse sur la langue, idéologie et interventionnisme linguistique au Québec (Liber), qui arrive en librairie aujourd'hui.

    Il y a là une véritable bombe. Controverses à l'horizon. M. Meney, de façon roborative, décortique, accuse, décrypte, vulgarise, remet en question les thèses et les arguments de ce courant.

    Au non-initié, l'enjeu central semblera peut-être, de prime abord, peu important, voire déjà «réglé»: quel standard doit-on enseigner à l'école? Quel standard pour le français soutenu des documents officiels? Le québécois ou le français international? Rapidement, il comprendra que l'on est devant un sujet vital.

    Standard propre au Québec

    Selon les endogénistes, la tâche qui reviendrait aux lexicographes et aux linguistes du Québec, dès lors, serait de décrire ce français québécois et de l'élever au rang de norme. Léandre Bergeron, avec son Dictionnaire de la langue québécoise, est sans doute la version la plus connue — voire caricaturale — de cette mouvance qui veut qu'une langue québécoise distincte du méchant français «parisien», «bourgeois» et «colonisateur», existe.

    Le grand public ne sait toutefois pas qu'un groupe de linguistes oeuvre en quelque sorte dans le même sens que Bergeron — de manière certes plus scientifique. Ceux-là préparent depuis plusieurs années un Dictionnaire du français standard en usage au Québec. Une sorte de nouvelle bible «d'ici» dans laquelle l'État québécois a investi quelque cinq millions de dollars, mais qui accuse retard sur retard (la sortie était prévue pour 2004. On l'attend désormais en 2011). M. Meney a échoué, même en utilisant la Loi d'accès à l'information, à obtenir la liste des neuf experts qui ont recommandé le projet.

    De travaux en travaux, les endogénistes répètent qu'il existe un «consensus» sur l'existence d'un «français standard québécois». M. Meney dit refuser cette «chape de plomb». «Affirmer qu'il y a consensus, c'est dénier à ceux qui ont une opinion différente la possibilité même de l'exprimer», dit-il. «Quand ils font des consultations ou organisent des colloques sur ce consensus, les endogénistes évitent soigneusement d'inviter ceux qui ne pensent pas comme eux», se plaint-il.

    Polémiques

    Depuis des années, Lionel Meney ne s'est toutefois pas privé de s'exprimer. Une tribune dans Le Monde, en 2005, intitulée «L'inquiétante hostilité québécoise au français», lui avait valu des accusations telles qu'il a traîné un journal devant le Conseil de presse. Il y dénonçait sans détour la francophobie d'une certaine élite linguistique québécoise, celle qui soutient qu'après «s'être affranchis des Français dans la littérature, le film, la chanson, les Québécois s'apprêtent à affirmer leur identité par le dictionnaire». La conclusion de M. Meney n'était pas sans écho avec la position d'un Bourgault: «Les victimes de ce séparatisme linguistique seront les Québécois, confinés à un marché de six millions de personnes, ghetto linguistique et culturel ni anglais ni français, première étape vers l'anglicisation complète.»

    Dans Main basse sur la langue, M. Meney développe et étoffe cette critique d'un nationalisme qu'il qualifie de «complexé», et porteur de «replis». Il met en relief ce qu'il considère comme les nombreuses incohérences de la thèse endogéniste, qu'il assimile à un «protectionnisme linguistique».

    Sa critique du Rapport Larose (2001) sur l'avenir et la situation de la langue française — dans lequel il se plaît à souligner les fautes —, rédigé entre autres auteurs par un des principaux penseurs endogénistes, Jean-Claude Corbeil, est implacable: «Une des commissions les plus inutiles qu'ait connues le Québec. Inutile, en fait, pas pour tout le monde... Le projet de rédaction d'un dictionnaire québécois s'en est trouvé légitimé après coup grâce à des commissaires juges et parties.»

    Ne faudrait-il pas faire comme les Mexicains, les Américains, les Brésiliens, les Canadiens anglais, qui se sont donné des «dictionnaires nationaux»? Dans le cas des Canadiens anglais, «c'est faux». Le Canadian Oxford Dictionary n'est qu'une adaptation d'un dictionnaire britannique. Au dire de Lionel Meney, les endogénistes ont tendance à éluder un fait déterminant: le français est, de toutes les langues européennes transplantées au Nouveau Monde, la seule qui ait encore la majorité de ses locuteurs en Europe. Cela ne peut être sans conséquence sur les normes.

    «En réalité, au Québec, nous n'avons pas un seul système linguistique, mais deux.» C'est-à-dire? D'abord, «un système partiellement "endogène", le vernaculaire québécois». Ensuite, «un système français standard international commun». Nous passerions de l'un à l'autre en fonction du contexte. On écrit un rapport, ou on parle en public, de manière «surveillée»? On utilisera alors «le français international». Autrement, lorsque l'on parle au quotidien, autour de la machine à café ou lorsque l'on est un humoriste ou un chanteur populaire qui s'adresse à un public, on passera au «vernaculaire québécois ou "franbécois"». Ah bon, est-ce une langue à part? «Non, une variété de français composé d'archaïsmes, de dialectalismes, de néologismes et, surtout, d'anglicismes.» La situation québécoise n'est pas celle d'un bilinguisme français-québécois, mais de «diglossie», terme déjà utilisé par Gaston Miron.

    Main basse sur la langue met-il au jour un grand complot? «Le terme ne convient pas dans la mesure où il implique la notion de secret», répond M. Meney. Il reste toutefois «indéniable» à ses yeux qu'un réseau endogéniste «couvre les universités et les organismes gouvernementaux». Cette mouvance s'autoproduit, exclut les autres positions, depuis les années 1990. Pourtant, lorsque l'Office de la langue française a été créé, la norme de référence était le français standard international. Ce avec quoi le public québécois, lorsqu'il est sondé, est d'accord. «C'est pourquoi il faut de nouveau déclarer officiellement que le français standard international est la norme du gouvernement, de l'administration et de l'enseignement au Québec», plaide Meney.

    ***

    À lire: Main basse sur la langue, idéologie et interventionnisme linguistique au Québec, Liber, 508 pages.

    Lionel Meney est aussi l'auteur du Dictionnaire québécois-français. Pour mieux se comprendre entre francophones, Guérin, 2003, 1884 pages.












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