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    Un portier au royaume des saints

    «Ce n'était pas un héros, ce n'était pas une star. Il ne brille pas, il éclaire.»

    Le frère André, né Alfred Bessette le 8 août 1845, était le huitième d’une fratrie de neuf, dans une modeste famille de Mont-Saint-Grégoire, en Montérégie.
    Photo: Archives de l’oratoire saint-joseph Le frère André, né Alfred Bessette le 8 août 1845, était le huitième d’une fratrie de neuf, dans une modeste famille de Mont-Saint-Grégoire, en Montérégie.
    «Il n'y a pas de saint ici», aurait peut-être répondu, presque en colère, le frère André en apprenant sa canonisation. Accédant aux plus hauts honneurs de l'Église catholique 73 ans après sa mort, le thaumaturge québécois ne s'attribuait pas les miracles auxquels croyaient les fidèles qui ont laissé des milliers de béquilles derrière eux.

    «Si on voulait le choquer, il fallait l'appeler "le saint"», raconte le cardinal Jean-Claude Turcotte, qui annonçait hier la canonisation prochaine du premier religieux québécois — une femme, Marguerite d'Youville, ayant été auréolée en 1990.

    «Il en aurait certainement été mal à l'aise», assure un de ses biographes, l'ancien journaliste Jean-Guy Dubuc. «C'est saint Joseph qui vous guérit», répondait-il toujours. «Ce n'était pas un héros, ce n'était pas une star. Il ne brille pas, il éclaire», ajoute le théologien Jacques Gauthier.

    D'orphelin à religieux, de portier à... saint

    Cette humilité remonte vraisemblablement à son enfance. Alfred Bessette, huitième d'une fratrie de neuf, naît le 8 août 1845 dans une modeste famille de Mont-Saint-Grégoire, en Montérégie. Orphelin à 12 ans, il occupera divers métiers — d'apprenti boulanger à ouvrier dans une usine de textiles dans le nord des États-Unis. Le travail physique mettant sa constitution frêle à l'épreuve, Alfred revient au Québec et devient le frère André en 1870. Il fait preuve d'une piété hors du commun depuis sa plus tendre enfance.

    Devenu portier du collège Notre-Dame de la congrégation de Sainte-Croix, il conseille un jour à un frère souffrant d'une plaie de s'oindre d'huile et de réciter une neuvaine. Le confrère étant guéri quelque temps après, il n'en fallait pas plus pour enclencher ce qui allait presque devenir une industrie du miracle, tant les fidèles chercheront le réconfort auprès du contesté religieux, que les médecins accusaient même de charlatanisme.

    Mais au-delà des miracles, le frère André aura été un bâtisseur. «Il voyait cette montagne en face de lui, en face du collège, raconte le cardinal Turcotte. Il se disait: "J'ai un rêve, j'aimerais faire une chapelle pour prier saint Joseph", et il l'a réalisé.» D'une petite chapelle où il vit en ascète, le sanctuaire se développe de son vivant en une crypte à la gloire de saint Joseph. La première pierre de la basilique actuelle est posée en 1924, mais elle n'ouvre officiellement qu'en 1956. Le frère s'éteint avant de la voir debout, en 1937. Deux millions de personnes viennent se recueillir sur son tombeau chaque année.

    Un parcours vers la canonisation

    Ne devient pas saint qui veut, même si sa congrégation et des millions de croyants intercèdent en sa faveur. Mais le jour même de sa mort, il flottait une odeur de sainteté autour du frère André. Comme le rapporte Le Devoir du 7 janvier 1937, la congrégation de Sainte-Croix a rapidement procédé au détachement du coeur du futur saint, qui sera déposé dans une urne «à la vénération des fidèles». Des statuaires prennent même l'empreinte de son visage pour le reproduire fidèlement sur les statues à son effigie.

    On dit que le froid et le vent mordaient ce jour-là, mais qu'une foule innombrable de croyants a déferlé dans la crypte, qui ne pouvait tous les contenir. Les vidéos d'archives montrent les fidèles massés dans les marches et dans le chemin, bravant l'hiver pour rendre hommage à cet homme, pourtant humble, dont la popularité dépassait les frontières du Québec.

    Les documents relatant la mort du frère et les récits de ses guérisons sont placés avec lui dans le tombeau de béton, en prévision, précise Le Devoir ce jour-là, «de l'introduction plus tard de la cause du frère André à Rome.»

    Une cause de 4000 pages. Cinq procès. Un «avocat du diable» chargé de jouer les sceptiques. Des dizaines de témoins interrogés. La guérison du New-Yorkais Joseph Audino d'un cancer du foie, inexplicable selon son médecin, convainc finalement le tribunal de la sainteté, et le pape Jean-Paul II déclare le frère André bienheureux en 1982. À l'époque, 60 000 personnes avaient célébré la nouvelle à Montréal, emplissant le Stade olympique. Sa popularité résistait au passage du temps.

    Mais un deuxième miracle devait se produire pour que le frère passe du statut de bienheureux à saint. Cet automne, l'Église a reconnu une deuxième guérison «que la science ne peut expliquer», ouvrant la porte à la canonisation. La famille de ce deuxième miraculé préfère garder l'anonymat.

    Qu'on croit aux miracles ou non importe peu, selon Nathalie Dumas, rédactrice en chef de la revue L'Oratoire. «C'est une reconnaissance historique et sociale», selon elle.

    «Dans toute personne, il y a une part de mystère; le miracle, ce n'est pas en dehors de la compréhension humaine.»

    Même le cardinal Turcotte ne «pense pas que toutes les béquilles qu'on trouve à l'oratoire, c'est nécessairement des gens qui ont eu des miracles, mais des gens qui ont été consolés par cet homme».












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