Canonisation du frère André - Perte de sens
Les hasards de la vie font parfois bien les choses. C'est au terme d'une semaine agitée par la sortie de Lucien Bouchard sur la laïcité qu'est confirmée la canonisation du frère André — démonstration parfaite de la transformation profonde de nos repères collectifs.
On ne peut détacher l'histoire populaire du Québec du XXe siècle du personnage mythique que fut le frère André. La ferveur qui l'entoura ne peut se comprendre que dans une société tricotée serré et dont la foi était pour tous un mode de vie, pour plusieurs un moteur d'action.
Il est sociologiquement passionnant de voir l'engouement que le frère André, humble, illettré, a suscité. Sa confiance inébranlable en Dieu qui soulagea les malades et mena à la construction de l'oratoire Saint-Joseph, désormais indissociable du paysage montréalais, répondait aux attentes de l'époque. Sa vie d'orphelin sans instruction, qui eut tôt à se débrouiller pour survivre, passant des filatures de la Nouvelle-Angleterre au refuge dans une congrégation religieuse où on ne lui fit pas la partie facile, était un miroir des misères que connaissaient ses contemporains. Il était comme eux, et ceux-ci s'étaient accrochés à lui.
Il est tout aussi passionnant de situer l'homme dans son temps. Lors de sa béatification en 1982, Jean-Paul Desbiens, le célèbre frère Untel, avait écrit en nos pages: «Il est né à une époque particulièrement sombre de notre histoire, une époque de grande hésitation, après la Rébellion, sous une Union forcée et artificielle.» Mesurons-nous que les Patriotes, c'était hier lorsque Alfred Bessette naît en 1845! Et toutes ces dates qui l'entourent — son séjour aux États-Unis pendant la guerre de Sécession, son retour au Canada en 1867 à la naissance de la Confédération, sa mort en pleine Grande Crise — rendaient hier l'Histoire incroyablement proche.
Mais cela reste des dates, non de la mémoire. En 1982, le Québec catholique des décennies passées avait encore suffisamment d'écho pour attirer 60 000 personnes au Stade olympique afin d'acclamer le bienheureux frère André; on lui consacrera aussi un film, des biographies, une bande dessinée, des chansons dans les années suivantes.
Hier, il y avait peu de pèlerins à l'oratoire pour célébrer l'annonce du pape. Comment s'en étonner: celle-ci n'a aucune résonance dans nos vies, aucun sens pour les jeunes générations. Le concept même de miracle leur est incompréhensible, sauf dans les métaphores sportives. D'ailleurs, le cardinal Jean-Claude Turcotte a spontanément comparé la sainteté à une médaille d'or hier — une précision qui aurait parue impertinente, dans tous les sens du terme, il y a 25 ans.
Ce Québec qui a bousculé ses croyances, en a accueilli de nouvelles, se réclame donc de nouveaux repères dont certains, comme l'égalité hommes-femmes, auraient fait frémir le frère André, lui qui s'emportait contre les femmes «immodestes». Et ce n'est pas diminuer l'apport de l'homme, saint pour les uns, simplement remarquable pour les autres, que de souligner qu'il est libérateur pour tous que l'unanimité ne soit plus de mise, que les temps aient à ce point changé.
On ne peut détacher l'histoire populaire du Québec du XXe siècle du personnage mythique que fut le frère André. La ferveur qui l'entoura ne peut se comprendre que dans une société tricotée serré et dont la foi était pour tous un mode de vie, pour plusieurs un moteur d'action.
Il est sociologiquement passionnant de voir l'engouement que le frère André, humble, illettré, a suscité. Sa confiance inébranlable en Dieu qui soulagea les malades et mena à la construction de l'oratoire Saint-Joseph, désormais indissociable du paysage montréalais, répondait aux attentes de l'époque. Sa vie d'orphelin sans instruction, qui eut tôt à se débrouiller pour survivre, passant des filatures de la Nouvelle-Angleterre au refuge dans une congrégation religieuse où on ne lui fit pas la partie facile, était un miroir des misères que connaissaient ses contemporains. Il était comme eux, et ceux-ci s'étaient accrochés à lui.
Il est tout aussi passionnant de situer l'homme dans son temps. Lors de sa béatification en 1982, Jean-Paul Desbiens, le célèbre frère Untel, avait écrit en nos pages: «Il est né à une époque particulièrement sombre de notre histoire, une époque de grande hésitation, après la Rébellion, sous une Union forcée et artificielle.» Mesurons-nous que les Patriotes, c'était hier lorsque Alfred Bessette naît en 1845! Et toutes ces dates qui l'entourent — son séjour aux États-Unis pendant la guerre de Sécession, son retour au Canada en 1867 à la naissance de la Confédération, sa mort en pleine Grande Crise — rendaient hier l'Histoire incroyablement proche.
Mais cela reste des dates, non de la mémoire. En 1982, le Québec catholique des décennies passées avait encore suffisamment d'écho pour attirer 60 000 personnes au Stade olympique afin d'acclamer le bienheureux frère André; on lui consacrera aussi un film, des biographies, une bande dessinée, des chansons dans les années suivantes.
Hier, il y avait peu de pèlerins à l'oratoire pour célébrer l'annonce du pape. Comment s'en étonner: celle-ci n'a aucune résonance dans nos vies, aucun sens pour les jeunes générations. Le concept même de miracle leur est incompréhensible, sauf dans les métaphores sportives. D'ailleurs, le cardinal Jean-Claude Turcotte a spontanément comparé la sainteté à une médaille d'or hier — une précision qui aurait parue impertinente, dans tous les sens du terme, il y a 25 ans.
Ce Québec qui a bousculé ses croyances, en a accueilli de nouvelles, se réclame donc de nouveaux repères dont certains, comme l'égalité hommes-femmes, auraient fait frémir le frère André, lui qui s'emportait contre les femmes «immodestes». Et ce n'est pas diminuer l'apport de l'homme, saint pour les uns, simplement remarquable pour les autres, que de souligner qu'il est libérateur pour tous que l'unanimité ne soit plus de mise, que les temps aient à ce point changé.
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