Petit constat sur un Québec éclaté
Pierre Nepveu - Écrivain, professeur émérite de l'Université de Montréal et l'un des signataires du Manifeste pour un Québec pluraliste
9 février 2010
Actualités en société
À assister et à participer aux débats actuels sur l'identité québécoise, les valeurs communes, la laïcité et le pluralisme, on peut s'étonner de constater à quel point la dimension de l'imaginaire culturel et littéraire en est absente. Sommes-nous tous devenus à ce point des juristes dans l'âme, sommes-nous à ce point piégés par la «société des droits» que nous soyons devenus incapables de penser un tant soit peu la culture québécoise en acte, d'en saisir les élans, le dynamisme, la diversité?
Une société ne vit pas seulement de principes politiques et de droits, de chartes et de valeurs, elle vit aussi de relire autrement son passé, de s'inventer sans cesse dans de nouvelles formes, de se projeter dans l'inconnu, bref de se créer librement.
C'est ce saut dans l'imaginaire le plus débridé qui a nourri la Révolution tranquille et les années 1960-1970: «feu l'unanimité», cela ne renvoyait pas seulement à un pluralisme d'opinions, à une diversification des modèles de vie qui contestait les dogmes, mais aussi à une multiplication des imaginaires. À entendre les débats actuels, on dirait que ce Québec-là n'a jamais eu lieu, qu'il n'y a jamais eu ce moment littéraire où Marie-Claire Blais parodiait le roman de la terre, Hubert Aquin projetait la révolution québécoise dans les Alpes suisses, Réjean Ducharme donnait la parole la plus subversive à une petite fille mi-catholique mi-juive, où les poètes chantaient un pays non pas défini et programmé mais ouvert à tous les possibles, à toutes les naissances. Regardez La Nuit de la poésie de 1970 et quelle explosion de la parole elle donnait à entendre, quelle diversité des tons, des performances, des cultures s'y manifestait.
Source unique
À entendre les propos qui se tiennent sur l'identité québécoise et les valeurs communes, on croirait que le Québec moderne s'est inventé dans l'homogénéité, dans l'adhésion massive à une croyance, à un modèle, à une source unique, alors que c'est le désaccord et la discordance qui ont animé l'élan des «Nouveaux Québécois», le sentiment que l'individu pouvait faire ses choix en dehors du diktat des curés et des nouveaux curés, qu'il n'y avait plus d'instance absolue pour décréter là où était le bien ou le mal, plus de cadre de vie ni de morale faisant consensus.
Le Québec moderne ne s'est pas donné une langue officielle commune, il ne s'est pas affirmé comme «français» pour que nous disions et pensions tous la même chose, ni pour définir une fois pour toutes ce que c'est que d'être un Québécois...
Certains voudraient faire du mot «pluralisme» un mot méprisable, presque indigne, et en faire le pur produit d'«églises» ou de «chapelles» constituées d'intellectuels imbus de bons sentiments. Mais ont-ils seulement lu, vu, entendu ce que les artistes et les écrivains québécois imaginent et inventent depuis un demi-siècle?
Identité québécoise
Pour soutenir encore aujourd'hui que la question de l'identité québécoise et des valeurs communes est une chose simple et que le pluralisme est une élucubration qui émane de la commission Bouchard-Taylor, il faudrait pouvoir soutenir ce paradoxe énorme, aberrant: les créateurs québécois n'inventeraient depuis 50 ans que des mondes parallèles, sans le moindre rapport avec les réalités sociales et historiques qui les entourent; la littérature québécoise en train de se faire serait totalement déconnectée du Québec réel, sans lien avec son histoire et son devenir.
En fait, il semble que, pour plusieurs, il ne soit même pas utile de la lire ni de la relire tant la question de l'identité québécoise est une cause déjà entendue. Je préfère penser qu'une société où cohabitent Pierre Vadeboncoeur et Dany Laferrière, Pierre Morency et Catherine Mavrikakis, Gaëtan Soucy et Nicole Brossard, Bernard Émond et Xavier Dolan, David Altmejd et Michel Goulet, Patrick Watson et Karkwa, Michel Tremblay et Wajdi Mouawad, est une société certes fondée sur le droit, l'égalité, la démocratie, mais aussi une société qui se risque à être autre chose que ce qu'elle pensait être, un Québec dont la culture n'est ni identitaire ni unanime, et qui ne se croit pas sapé dans ses fondements et en train de se renier chaque fois que surgit la différence. Pour tout dire, jusque dans ses lacunes, ses impasses, ses contradictions, un Québec vivant.
*****
Pierre Nepveu - Écrivain, professeur émérite de l'Université de Montréal et l'un des signataires du Manifeste pour un Québec pluraliste
Une société ne vit pas seulement de principes politiques et de droits, de chartes et de valeurs, elle vit aussi de relire autrement son passé, de s'inventer sans cesse dans de nouvelles formes, de se projeter dans l'inconnu, bref de se créer librement.
C'est ce saut dans l'imaginaire le plus débridé qui a nourri la Révolution tranquille et les années 1960-1970: «feu l'unanimité», cela ne renvoyait pas seulement à un pluralisme d'opinions, à une diversification des modèles de vie qui contestait les dogmes, mais aussi à une multiplication des imaginaires. À entendre les débats actuels, on dirait que ce Québec-là n'a jamais eu lieu, qu'il n'y a jamais eu ce moment littéraire où Marie-Claire Blais parodiait le roman de la terre, Hubert Aquin projetait la révolution québécoise dans les Alpes suisses, Réjean Ducharme donnait la parole la plus subversive à une petite fille mi-catholique mi-juive, où les poètes chantaient un pays non pas défini et programmé mais ouvert à tous les possibles, à toutes les naissances. Regardez La Nuit de la poésie de 1970 et quelle explosion de la parole elle donnait à entendre, quelle diversité des tons, des performances, des cultures s'y manifestait.
Source unique
À entendre les propos qui se tiennent sur l'identité québécoise et les valeurs communes, on croirait que le Québec moderne s'est inventé dans l'homogénéité, dans l'adhésion massive à une croyance, à un modèle, à une source unique, alors que c'est le désaccord et la discordance qui ont animé l'élan des «Nouveaux Québécois», le sentiment que l'individu pouvait faire ses choix en dehors du diktat des curés et des nouveaux curés, qu'il n'y avait plus d'instance absolue pour décréter là où était le bien ou le mal, plus de cadre de vie ni de morale faisant consensus.
Le Québec moderne ne s'est pas donné une langue officielle commune, il ne s'est pas affirmé comme «français» pour que nous disions et pensions tous la même chose, ni pour définir une fois pour toutes ce que c'est que d'être un Québécois...
Certains voudraient faire du mot «pluralisme» un mot méprisable, presque indigne, et en faire le pur produit d'«églises» ou de «chapelles» constituées d'intellectuels imbus de bons sentiments. Mais ont-ils seulement lu, vu, entendu ce que les artistes et les écrivains québécois imaginent et inventent depuis un demi-siècle?
Identité québécoise
Pour soutenir encore aujourd'hui que la question de l'identité québécoise et des valeurs communes est une chose simple et que le pluralisme est une élucubration qui émane de la commission Bouchard-Taylor, il faudrait pouvoir soutenir ce paradoxe énorme, aberrant: les créateurs québécois n'inventeraient depuis 50 ans que des mondes parallèles, sans le moindre rapport avec les réalités sociales et historiques qui les entourent; la littérature québécoise en train de se faire serait totalement déconnectée du Québec réel, sans lien avec son histoire et son devenir.
En fait, il semble que, pour plusieurs, il ne soit même pas utile de la lire ni de la relire tant la question de l'identité québécoise est une cause déjà entendue. Je préfère penser qu'une société où cohabitent Pierre Vadeboncoeur et Dany Laferrière, Pierre Morency et Catherine Mavrikakis, Gaëtan Soucy et Nicole Brossard, Bernard Émond et Xavier Dolan, David Altmejd et Michel Goulet, Patrick Watson et Karkwa, Michel Tremblay et Wajdi Mouawad, est une société certes fondée sur le droit, l'égalité, la démocratie, mais aussi une société qui se risque à être autre chose que ce qu'elle pensait être, un Québec dont la culture n'est ni identitaire ni unanime, et qui ne se croit pas sapé dans ses fondements et en train de se renier chaque fois que surgit la différence. Pour tout dire, jusque dans ses lacunes, ses impasses, ses contradictions, un Québec vivant.
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Pierre Nepveu - Écrivain, professeur émérite de l'Université de Montréal et l'un des signataires du Manifeste pour un Québec pluraliste
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