On assiste à l'émergence d'une nouvelle coopération Sud-Sud
«Il est primordial de valoriser la différence culturelle et linguistique»
Photo : Agence Reuters Zohra Bensemra
Une usine de gaz naturel à Krechba, en Algérie. Dans la Francophonie, les pays de l’Afrique du Nord occupent une place de plus en plus importante sur l’échiquier de la coopération internationale.
Au-delà de l'aide ponctuelle accordée aux pays en proie à une crise humanitaire — qui sera toujours là où les catastrophes la mèneront — la coopération internationale est en pleine mutation. Fini l'attitude «paternaliste» généralisée des «pays du Nord»; bonjour aux initiatives et à la participation de «pays du Sud» de plus en plus intéressés à prendre les commandes de leur développement selon leurs propres intérêts et valeurs. Quitte à faire affaire avec de nouveaux partenaires. Deux «anciens» du Devoir, devenus porte-parole de la Francophonie, témoignent.
Après plusieurs années de pourparlers, le cycle de Doha est au point mort. Parmi les différends, l'agriculture. D'un côté, les pays riches qui la subventionnent très lourdement, de l'autre, les pays émergents qui souhaitent la fin de cette pratique afin de favoriser l'avènement d'un commerce plus équitable. L'impasse serait totale.
Certainement pas, du moins de l'avis de Jean-Louis Roy, chercheur invité au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal et ancien secrétaire général de l'Agence de la Francophonie. Pour lui, les «pays du Sud» ont maintenant une nouvelle maturité qui les pousse à vouloir agir selon des règles autres que celles imposées par les puissances économiques de jadis. «Au milieu des années 80, la coopération internationale était assez classique; il y avait une culture [des pays] du Nord qui financent, qui ont les moyens et les experts. Mais cette époque-là est maintenant révolue. Aujourd'hui, les pays qui bénéficient de la coopération internationale ont de nouvelles exigences: ils cherchent à associer leurs experts au processus et à choisir des modèles adaptés à leur réalité.»
Conjugué à une certaine fatigue des pays occidentaux — qui se demandent parfois si l'argent investi depuis tant d'années dans ces pays contribue vraiment à changer les choses — ce changement de mentalité a favorisé l'émergence d'une nouvelle coopération internationale Sud-Sud, avec une partie significative de l'aide aux pays en développement qui provient de pays tels que l'Inde, le Brésil et la Corée, mais aussi l'Indonésie, le Maroc, la Libye et la Turquie, pour ne nommer qu'eux. «Maintenant, à l'Agence canadienne de développement international, plutôt que de donner les ressources aux grandes sociétés [occidentales], on les donne directement aux pays, qui peuvent ainsi aller chercher l'expertise qui les intéresse», résume Jean-Louis Roy.
On peut ici penser au Maroc et au Cameroun, qui, lorsque le temps de développer leur réseau Internet est venu, se sont inspirés du Nouveau-Brunswick parce que le modèle de la province leur paraissait plus souple, moins coûteux et plus proche de leur réalité encore majoritairement rurale. Il y a aussi «l'exemple de l'Inde, qui s'est révélée être une force majeure dans le développement de l'énergie solaire en Afrique; sinon, celui de l'Indonésie, qui a acquis une expertise intéressante dans le domaine des télécoms».
Francophonie
La tendance est identique dans la Francophonie, qui a vu les pays de l'Afrique du Nord occuper une place de plus en plus importante sur l'échiquier de la coopération internationale. «Mis à part le Québec et la France, ce sont ces pays [Maroc, Tunisie, Algérie] qui sont les principaux partenaires de l'Afrique francophone», explique Jean-Marc Léger, le premier secrétaire général de l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) et ancien haut fonctionnaire québécois.
«Et nous avons tout intérêt à ce qu'il en soit ainsi pour empêcher l'immense domination linguistique et culturelle qui tente de s'installer.» Vieille préoccupation, comme le prouve cet extrait d'un discours d'André Malraux, qui a lancé à la Conférence des pays francophones, le 17 février 1969: «Seule la culture francophone ne propose pas à l'Afrique de se soumettre à l'Occident en y perdant son âme; [...] elle seule lui propose d'entrer dans le monde moderne en lui intégrant les plus hautes valeurs africaines.»
Beaucoup a toutefois changé depuis cette époque; «les firmes d'ingénieurs de la Turquie, de l'Inde et du Maroc sont maintenant de vraies concurrentes et jouent un rôle très important dans les différentes sphères de la coopération internationale», indique Jean-Louis Roy.
Un glissement qui rime avec une perte d'influence certaine de la Francophonie, les jeunes disposant de beaucoup plus d'options d'études et revenant maintenant avec un diplôme indien, américain, brésilien ou turc plutôt que majoritairement français. Si la tendance est «indéniable», maintient M. Léger, elle n'est encore que «légère» et le Québec «doit s'efforcer de la combattre».
Il s'agit là, selon lui, du plus grand défi de la coopération internationale pour les prochaines années. «Il est primordial de valoriser la différence culturelle et linguistique, de travailler à affirmer la langue française et de contribuer à son rayonnement en amenant la jeune génération à prendre conscience de sa beauté et de sa richesse.» Bref, de combattre l'impérialisme linguistique et culturel anglo-saxon.
Changement de paradigme
Le défi est de taille, surtout que les récentes annonces du gouvernement conservateur marquent un recentrage important quant aux pays qu'il appuie; l'Afrique — en particulier la francophone — en est la grande perdante, alors que l'attention se tourne graduellement vers l'Amérique du Sud et les Caraïbes.
Au-delà de ces considérations plus idéologiques, la nature même de la coopération internationale a évolué. «De nos jours, les pays qui bénéficient de l'aide — crises humanitaires exclues — demandent moins des vivres, des livres et des écoles que des moyens d'accroître leurs ressources propres, analyse Jean-Louis Roy. Ces États s'intéressent dorénavant aux investissements et à la normalisation; ils cherchent par exemple à se doter de réseaux de communication modernes, d'infrastructures portuaires et d'un système intégré informatisé de gestion des impôts.»
Cette gouvernance, plus pragmatique, cherche à avoir un impact rapide sur la capacité du pays à prendre sa destinée en main. «On accorde effectivement moins de poids aux principes de gouvernance et de transparence que l'Occident présentait comme un inéluctable vecteur de développement, termine M. Roy. L'exemple de la Chine est venu relativiser un tel discours.» Et son arrivée en Afrique changera encore beaucoup de choses...
Après plusieurs années de pourparlers, le cycle de Doha est au point mort. Parmi les différends, l'agriculture. D'un côté, les pays riches qui la subventionnent très lourdement, de l'autre, les pays émergents qui souhaitent la fin de cette pratique afin de favoriser l'avènement d'un commerce plus équitable. L'impasse serait totale.
Certainement pas, du moins de l'avis de Jean-Louis Roy, chercheur invité au Centre de recherche en droit public de l'Université de Montréal et ancien secrétaire général de l'Agence de la Francophonie. Pour lui, les «pays du Sud» ont maintenant une nouvelle maturité qui les pousse à vouloir agir selon des règles autres que celles imposées par les puissances économiques de jadis. «Au milieu des années 80, la coopération internationale était assez classique; il y avait une culture [des pays] du Nord qui financent, qui ont les moyens et les experts. Mais cette époque-là est maintenant révolue. Aujourd'hui, les pays qui bénéficient de la coopération internationale ont de nouvelles exigences: ils cherchent à associer leurs experts au processus et à choisir des modèles adaptés à leur réalité.»
Conjugué à une certaine fatigue des pays occidentaux — qui se demandent parfois si l'argent investi depuis tant d'années dans ces pays contribue vraiment à changer les choses — ce changement de mentalité a favorisé l'émergence d'une nouvelle coopération internationale Sud-Sud, avec une partie significative de l'aide aux pays en développement qui provient de pays tels que l'Inde, le Brésil et la Corée, mais aussi l'Indonésie, le Maroc, la Libye et la Turquie, pour ne nommer qu'eux. «Maintenant, à l'Agence canadienne de développement international, plutôt que de donner les ressources aux grandes sociétés [occidentales], on les donne directement aux pays, qui peuvent ainsi aller chercher l'expertise qui les intéresse», résume Jean-Louis Roy.
On peut ici penser au Maroc et au Cameroun, qui, lorsque le temps de développer leur réseau Internet est venu, se sont inspirés du Nouveau-Brunswick parce que le modèle de la province leur paraissait plus souple, moins coûteux et plus proche de leur réalité encore majoritairement rurale. Il y a aussi «l'exemple de l'Inde, qui s'est révélée être une force majeure dans le développement de l'énergie solaire en Afrique; sinon, celui de l'Indonésie, qui a acquis une expertise intéressante dans le domaine des télécoms».
Francophonie
La tendance est identique dans la Francophonie, qui a vu les pays de l'Afrique du Nord occuper une place de plus en plus importante sur l'échiquier de la coopération internationale. «Mis à part le Québec et la France, ce sont ces pays [Maroc, Tunisie, Algérie] qui sont les principaux partenaires de l'Afrique francophone», explique Jean-Marc Léger, le premier secrétaire général de l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) et ancien haut fonctionnaire québécois.
«Et nous avons tout intérêt à ce qu'il en soit ainsi pour empêcher l'immense domination linguistique et culturelle qui tente de s'installer.» Vieille préoccupation, comme le prouve cet extrait d'un discours d'André Malraux, qui a lancé à la Conférence des pays francophones, le 17 février 1969: «Seule la culture francophone ne propose pas à l'Afrique de se soumettre à l'Occident en y perdant son âme; [...] elle seule lui propose d'entrer dans le monde moderne en lui intégrant les plus hautes valeurs africaines.»
Beaucoup a toutefois changé depuis cette époque; «les firmes d'ingénieurs de la Turquie, de l'Inde et du Maroc sont maintenant de vraies concurrentes et jouent un rôle très important dans les différentes sphères de la coopération internationale», indique Jean-Louis Roy.
Un glissement qui rime avec une perte d'influence certaine de la Francophonie, les jeunes disposant de beaucoup plus d'options d'études et revenant maintenant avec un diplôme indien, américain, brésilien ou turc plutôt que majoritairement français. Si la tendance est «indéniable», maintient M. Léger, elle n'est encore que «légère» et le Québec «doit s'efforcer de la combattre».
Il s'agit là, selon lui, du plus grand défi de la coopération internationale pour les prochaines années. «Il est primordial de valoriser la différence culturelle et linguistique, de travailler à affirmer la langue française et de contribuer à son rayonnement en amenant la jeune génération à prendre conscience de sa beauté et de sa richesse.» Bref, de combattre l'impérialisme linguistique et culturel anglo-saxon.
Changement de paradigme
Le défi est de taille, surtout que les récentes annonces du gouvernement conservateur marquent un recentrage important quant aux pays qu'il appuie; l'Afrique — en particulier la francophone — en est la grande perdante, alors que l'attention se tourne graduellement vers l'Amérique du Sud et les Caraïbes.
Au-delà de ces considérations plus idéologiques, la nature même de la coopération internationale a évolué. «De nos jours, les pays qui bénéficient de l'aide — crises humanitaires exclues — demandent moins des vivres, des livres et des écoles que des moyens d'accroître leurs ressources propres, analyse Jean-Louis Roy. Ces États s'intéressent dorénavant aux investissements et à la normalisation; ils cherchent par exemple à se doter de réseaux de communication modernes, d'infrastructures portuaires et d'un système intégré informatisé de gestion des impôts.»
Cette gouvernance, plus pragmatique, cherche à avoir un impact rapide sur la capacité du pays à prendre sa destinée en main. «On accorde effectivement moins de poids aux principes de gouvernance et de transparence que l'Occident présentait comme un inéluctable vecteur de développement, termine M. Roy. L'exemple de la Chine est venu relativiser un tel discours.» Et son arrivée en Afrique changera encore beaucoup de choses...
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