Le déclin des services publics
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
«La démocratie, ce n’est pas seulement la liberté d’expression, pouvoir aller voter, c’est aussi un système dans lequel chaque citoyen a accès à ce dont il a besoin pour un minimum de bien-être.»
Les services publics québécois sont menacés. Si certains ont déjà été purement et simplement privatisés ces dernières années, d'autres, comme la santé et l'éducation, sont sournoisement et insidieusement gangrenés de l'intérieur par le financement privé et la place des administrateurs extérieurs dans leurs conseils d'administration. Une situation qui, selon Philippe Hurteau, chercheur à l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS), ne révèle rien de bon sur la vitalité de notre démocratie.
«Parce que la démocratie, ce n'est pas seulement la liberté d'expression, pouvoir aller voter, c'est aussi un système dans lequel chaque citoyen a accès à ce dont il a besoin pour un minimum de bien-être, de développement personnel, surtout dans
les sociétés riches dans lesquelles nous évoluons.» Tel est le constat qu'établit Philippe Hurteau.
Une vision qui ne date d'ailleurs pas d'hier, puisque, déjà en 1789, l'article 13 de la Déclaration des droits de l'homme stipulait que, «pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses
d'administration, une contribution commune est indispensable: elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en fonction de leurs facultés».
Concrètement, aujourd'hui, et cela se remarque tout autour de la planète, les sociétés bénéficiant d'un service public fort sont celles qui sont les plus égalitaires. «Les écarts de richesse existent, bien sûr, explique Philippe Hurteau, les sociétés sont traversées par un certain nombre d'inégalités, mais ces inégalités-là sont contenues et partiellement résorbées par la présence du service public.»
«Ainsi, quand on regarde les trente dernières années de laisser-faire économique, on a vu nos capacités productives doubler, presque tripler, alors que, dans le même temps, le niveau de vie des travailleurs n'a pas augmenté pour environ 70 à 80 % de la population, analyse le chercheur. En revanche, les revenus d'activité des 20 % les plus riches, eux, ont augmenté, et surtout ceux des personnes appartenant aux 1 % les plus fortunés, qui ont, quant à eux, littéralement explosé. Or, quand on regarde maintenant les revenus après impôts, donc lorsqu'ils sont passés par la moulinette du service public, on se rend compte que, oui, au Québec, les inégalités se sont quand même creusées, mais dans une moindre mesure.»
Les moyens d'agir
Pourtant, ces quinze dernières années, les politiques fiscales de tous les gouvernements ont toutes été orientées vers un allégement de l'impôt, principalement pour les entreprises et les plus fortunés. L'État n'a donc plus les moyens de se payer l'ensemble du panier de services et a de plus en plus recours au secteur privé pour construire les infrastructures publiques et les gérer.
«On nous présente aujourd'hui comme une forme d'inévitabilité qu'on doit hausser les taxes et les tarifs, ces formes d'impôt régressives qui touchent plus durement les plus démunis, poursuit M. Hurteau. À aucun moment on ne remet en cause les récentes baisses d'impôt direct. L'effet des politiques publiques des dix dernières années a pour tendance de faire augmenter les inégalités. On passe, au Québec, d'une société qui travaillait à aller vers plus de solidarité à une société qui entre de plain-pied dans le modèle néolibéral anglo-saxon et nord-américain.»
La situation est paradoxale. Si les Québécois se satisfont des récentes baisses d'impôt, ils se disent très majoritairement attachés à leurs services publics, se félicitent de leur existence et souhaitent vivement leur pérennité. «Parce qu'il fait partie de notre histoire, c'est notre particularisme, estime Philippe Hurteau. Dans les années 60 et 70, dans la foulée de la Révolution tranquille, il y a eu la volonté de doter le Québec d'instances publiques fortes susceptibles de servir de contrepoids à l'hégémonie du capital anglo-saxon qui prévalait dans les années 40 et 50. On a alors développé un modèle québécois en réaction à un long assujettissement à l'étranger.»
Un néolibéralisme venu d'ailleurs
Un modèle finalement assez proche du système républicain à la française, à savoir «un système axé sur la communauté et sur l'importance d'une vocation politique de la communauté, c'est-à-dire protéger la chose publique, permettre que la société ne soit pas uniquement un terrain de jeu où des intérêts égoïstes se frappent les uns les autres dans une recherche de profits toujours plus exponentiels, mais un milieu dans lequel il y a une certaine cohésion, un certain sentiment de communauté et de solidarité des citoyens les uns envers les autres. Or, aujourd'hui, les Québécois voient d'un très mauvais oeil le retour de ce modèle anglo-saxon, plus axé sur l'individualisme et le libéralisme, et qu'ils voient historiquement comme un modèle imposé par une force étrangère.»
Défendre la démocratie, lutter contre les discriminations et les inégalités, ancrer la province dans son histoire récente, réaffirmer le caractère politique de notre société... si le service public se meurt, c'est toute la cohésion sociale du Québec qui disparaît avec lui. Mais pas seulement.
Du point de vue de la droite libérale, l'enjeu est également économique. «C'est rentable, les services publics, et ça, plein d'entrepreneurs le disent, affirme Philippe Hurteau. Chaque année, l'OCDE publie un classement des pays dans lesquels il est intéressant et profitable d'investir. Résultat: ce sont systématiquement les pays dans lesquels il y a de hauts taux d'imposition qui se retrouvent en tête. Les entrepreneurs disent que, oui, dans ces pays, ils vont avoir de lourdes charges sociales, mais aussi que les gens qui vont venir travailler seront compétents, qualifiés et en bonne santé. Ainsi, qu'ils pourront se concentrer sur une seule chose: faire du bon travail. Ils présument que ce sont aussi des pays ayant de bonnes infrastructures pour le transport des marchandises, les échanges, etc. Donc, même d'un point de vue d'économiste néoclassique, les services publics sont un bon investissement pour la population.»
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Collaboratrice du Devoir
«Parce que la démocratie, ce n'est pas seulement la liberté d'expression, pouvoir aller voter, c'est aussi un système dans lequel chaque citoyen a accès à ce dont il a besoin pour un minimum de bien-être, de développement personnel, surtout dans
les sociétés riches dans lesquelles nous évoluons.» Tel est le constat qu'établit Philippe Hurteau.
Une vision qui ne date d'ailleurs pas d'hier, puisque, déjà en 1789, l'article 13 de la Déclaration des droits de l'homme stipulait que, «pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses
d'administration, une contribution commune est indispensable: elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en fonction de leurs facultés».
Concrètement, aujourd'hui, et cela se remarque tout autour de la planète, les sociétés bénéficiant d'un service public fort sont celles qui sont les plus égalitaires. «Les écarts de richesse existent, bien sûr, explique Philippe Hurteau, les sociétés sont traversées par un certain nombre d'inégalités, mais ces inégalités-là sont contenues et partiellement résorbées par la présence du service public.»
«Ainsi, quand on regarde les trente dernières années de laisser-faire économique, on a vu nos capacités productives doubler, presque tripler, alors que, dans le même temps, le niveau de vie des travailleurs n'a pas augmenté pour environ 70 à 80 % de la population, analyse le chercheur. En revanche, les revenus d'activité des 20 % les plus riches, eux, ont augmenté, et surtout ceux des personnes appartenant aux 1 % les plus fortunés, qui ont, quant à eux, littéralement explosé. Or, quand on regarde maintenant les revenus après impôts, donc lorsqu'ils sont passés par la moulinette du service public, on se rend compte que, oui, au Québec, les inégalités se sont quand même creusées, mais dans une moindre mesure.»
Les moyens d'agir
Pourtant, ces quinze dernières années, les politiques fiscales de tous les gouvernements ont toutes été orientées vers un allégement de l'impôt, principalement pour les entreprises et les plus fortunés. L'État n'a donc plus les moyens de se payer l'ensemble du panier de services et a de plus en plus recours au secteur privé pour construire les infrastructures publiques et les gérer.
«On nous présente aujourd'hui comme une forme d'inévitabilité qu'on doit hausser les taxes et les tarifs, ces formes d'impôt régressives qui touchent plus durement les plus démunis, poursuit M. Hurteau. À aucun moment on ne remet en cause les récentes baisses d'impôt direct. L'effet des politiques publiques des dix dernières années a pour tendance de faire augmenter les inégalités. On passe, au Québec, d'une société qui travaillait à aller vers plus de solidarité à une société qui entre de plain-pied dans le modèle néolibéral anglo-saxon et nord-américain.»
La situation est paradoxale. Si les Québécois se satisfont des récentes baisses d'impôt, ils se disent très majoritairement attachés à leurs services publics, se félicitent de leur existence et souhaitent vivement leur pérennité. «Parce qu'il fait partie de notre histoire, c'est notre particularisme, estime Philippe Hurteau. Dans les années 60 et 70, dans la foulée de la Révolution tranquille, il y a eu la volonté de doter le Québec d'instances publiques fortes susceptibles de servir de contrepoids à l'hégémonie du capital anglo-saxon qui prévalait dans les années 40 et 50. On a alors développé un modèle québécois en réaction à un long assujettissement à l'étranger.»
Un néolibéralisme venu d'ailleurs
Un modèle finalement assez proche du système républicain à la française, à savoir «un système axé sur la communauté et sur l'importance d'une vocation politique de la communauté, c'est-à-dire protéger la chose publique, permettre que la société ne soit pas uniquement un terrain de jeu où des intérêts égoïstes se frappent les uns les autres dans une recherche de profits toujours plus exponentiels, mais un milieu dans lequel il y a une certaine cohésion, un certain sentiment de communauté et de solidarité des citoyens les uns envers les autres. Or, aujourd'hui, les Québécois voient d'un très mauvais oeil le retour de ce modèle anglo-saxon, plus axé sur l'individualisme et le libéralisme, et qu'ils voient historiquement comme un modèle imposé par une force étrangère.»
Défendre la démocratie, lutter contre les discriminations et les inégalités, ancrer la province dans son histoire récente, réaffirmer le caractère politique de notre société... si le service public se meurt, c'est toute la cohésion sociale du Québec qui disparaît avec lui. Mais pas seulement.
Du point de vue de la droite libérale, l'enjeu est également économique. «C'est rentable, les services publics, et ça, plein d'entrepreneurs le disent, affirme Philippe Hurteau. Chaque année, l'OCDE publie un classement des pays dans lesquels il est intéressant et profitable d'investir. Résultat: ce sont systématiquement les pays dans lesquels il y a de hauts taux d'imposition qui se retrouvent en tête. Les entrepreneurs disent que, oui, dans ces pays, ils vont avoir de lourdes charges sociales, mais aussi que les gens qui vont venir travailler seront compétents, qualifiés et en bonne santé. Ainsi, qu'ils pourront se concentrer sur une seule chose: faire du bon travail. Ils présument que ce sont aussi des pays ayant de bonnes infrastructures pour le transport des marchandises, les échanges, etc. Donc, même d'un point de vue d'économiste néoclassique, les services publics sont un bon investissement pour la population.»
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