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    Gare à la révolution numérique

    «L'évolution technologique a été fulgurante et les atteintes à la vie privée l'ont été tout autant»

    La révolution numérique est en marche et elle pourrait bien finir par se retourner contre nous. C'est du moins ce que pense la commissaire à la protection de la vie privée, Jennifer Stoddart, qui vient de lancer une vaste consultation publique sur la numérisation des activités sociales et commerciales et l'impact qu'a cette mutation sur les consommateurs.

    L'exercice est d'ailleurs plus que nécessaire, selon elle, alors que le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada vient d'ouvrir cette semaine une autre enquête sur le réseau social Facebook, accusé une nouvelle fois de se jouer des règles élémentaires de confidentialité, mais aussi au temps du Web 2.0 où le profilage, la surveillance et le ciblage des consommateurs vont en s'accentuant. Dans la plus grande indifférence.

    «Il y a une très grande insouciance des Canadiens quant à la numérisation des comportements et à l'effet de cette numérisation sur la vie privée, a indiqué hier au Devoir Mme Stoddart. C'est dommage. J'espère que cette consultation va contribuer à renverser cette tendance et surtout à amener les gens à réfléchir sur les limites de la société numérique.»

    Les défenseurs de la vie privée s'inquiètent.

    C'est que les téléphones intelligents, les technologies de géolocalisation, l'engouement pour les Twitter, Facebook, LinkedIn et consorts, la prolifération de blogues à saveur personnelle, le commerce en ligne... viennent aujourd'hui passablement remettre en question les contours de la sphère privée, tout comme son respect.

    «L'évolution technologique a été fulgurante et les atteintes à la vie privée l'ont été tout autant», dit Nicole Fillion, coordonnatrice de la Ligue des droits et liberté qui, ce soir et pour deux jours, va tenir colloque à Montréal sur la protection des renseignements personnels à l'ère des technologies de l'information et des communications. L'événement s'intitule «On nous fiche, ne nous en fichons pas!». Mme Stoddart doit y pendre la parole.

    «Aujourd'hui, cette technologie permet de constituer facilement et rapidement des bases de données avec ces renseignements, ajoute la porte-parole de la Ligue. Or, en croisant ces bases, on peut connaître les habitudes précises de consommation d'une personne, ses déplacements, ses liens sociaux, ses champs d'intérêt, ses activités militantes... et qui sait où ces informations peuvent atterrir et ce que l'on peut finir par en faire?»

    Enquêter pour discriminer

    La firme de recherche américaine Cross-Tab a apporté hier un début de réponse en dévoilant une étude produite pour le compte de Microsoft sur la réputation numérique dans un monde branché. En substance, on y découvre qu'aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France, 78 % des 275 responsables de l'embauche consultés ont avoué passer le nom de leurs candidats dans un moteur de recherche. Pour voir. Les deux tiers sondent aussi les réseaux sociaux pour définir leur profil, mais ne délaissent pas non plus les sites de partage de photos et de vidéos (59 %), les espaces de réseautage professionnel (57 %), les sites personnels (48 %) ou les blogues (46 %), poursuit le document.

    Ce profilage numérique serait d'ailleurs utile pour les recruteurs, surtout aux États-Unis, où 70 % d'entre eux indique avoir mis un curriculum vitae au rancart au terme d'une telle recherche dans les univers numériques. Paradoxalement, à peine 7 % des citoyens ayant pris part à cette enquête pensent que les informations en ligne les concernant pourraient avoir une influence sur la recherche d'un travail.

    Cette indolence n'étonne pas Paul-André Comeau, ex-président de la Commission d'accès à l'information. «L'attrait des technologies est très fort et les questions qu'elles soulèvent quant au respect de la vie privée ne viennent pas spontanément», dit le prof à l'École nationale d'administration publique (ENAP) qui va prendre la parole samedi dans le cadre la conférence organisée par la Ligue. «Et puis, leur convivialité a tendance à nous rendre aveugles. Et c'est dommage.»

    Les firmes de recherche et de marketing ne s'en plaignent d'ailleurs pas, elles qui ont désormais en main les outils nécessaires pour sonder l'âme du consommateur sur la base des détails sur sa vie qu'il a lui-même, et pas sous la menace, laissé traîner dans un espace numérique de socialisation ou de communication. Ces données ouvrent d'ailleurs tout grand la porte à la publicité ciblée qui a fait son apparition dans le Web et qui prépare sa prolifération dans un téléphone intelligent près de chez nous, grâce à la technologie de géolocalisation et des outils comme Google Map, Google Earth ou Street View. Entre autres.

    «C'est vrai que la technologie rend la vie en société plus facile, dit Mme Fillion. Mais au nom de la transparence [concept chéri dans les environnements du Web 2.0] et sous prétexte que l'on n'a rien à cacher, comme le disent les gens, on a fini par banaliser les dérives possibles et leur impact sur nos vies.»

    Outil pour cambrioleurs

    Et pourtant, les réseaux sociaux et les informations personnelles qu'ils contiennent sont en voie de devenir l'outil de travail de prédilection des cambrioleurs spécialisés dans le résidentiel, fait remarquer M. Comeau, citant un article du New York Times. «Pour préparer un vol d'envergure, Facebook est utile [pour savoir quand une famille est en vacances, par exemple], dit-il. Couplées à Street View [pour repérer avec précision les lieux], ces informations simplifient la planification du méfait. Mais les 350 millions d'abonnés au réseau ne semblent pas trop réfléchir à ça.»

    Jennifer Stoddart le déplore d'ailleurs, tout en mentionnant que la criminalité en ligne doit être prise au sérieux puisque «les pertes qu'elle engendre, c'est le consommateur qui finit par en payer la note», dit-elle. Comme quoi: quand on n'a rien à cacher, on a aussi tout à perdre.












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