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    Il était une fois un quotidien

    16 janvier 2010 |Jean Dion | Actualités en société
    Le Devoir reçoit au Marché Bonsecours. 10 janvier 2010 Le Devoir reçoit au Marché Bonsecours
    Lire un journal à un siècle de distance constitue un exercice singulier. On essaie tant bien que mal de se glisser dans un autre monde, de mesurer les moyens techniques à la disposition de ses artisans, de s'imprégner d'une façon de penser, et d'écrire, si différente de la nôtre. Nous sommes allés voir comment se présentait Le Devoir des tout débuts, quel ton il empruntait, de quoi il parlait. Voyage dans le temps.

    Ce lundi 10 janvier 1910 paraît le tout premier numéro du Devoir. Il se détaille 1 ¢, «un sou» pour reprendre l'expression de l'époque, et l'abonnement annuel coûte la bagatelle de 3 $. Au haut de la une, le lecteur est informé qu'il peut joindre la rédaction au numéro de téléphone Main 7460. En bas, une liste des endroits où on peut trouver le journal en dehors de Montréal, avec le nom des distributeurs, dont celui de «M. Alp. Pouliot, 45, rue Laliberté, [qui] est notre fermier de circulation à Québec».

    Cette livraison initiale compte six pages grand format. La mise en pages est austère, sept colonnes débordant de texte en frontispice, aucune photo, comme c'est le cas dans la plupart des quotidiens du temps (la photo n'arrivera sur une base régulière dans Le Devoir qu'à compter des années 1950). Des dessins ne sont présents que dans les annonces publicitaires.

    À la une, un éditorial d'Henri Bourassa, «Avant le combat», qui précise la mission du nouveau journal, et des billets de collaborateurs devenus célèbres, comme Jules Fournier et Olivar Asselin. D'entrée de jeu, Bourassa place ses pions: «Le Devoir, écrit-il, appuiera les honnêtes gens et dénoncera les coquins.» Il explique le nom choisi: «Pour assurer le triomphe des idées sur les appétits, du bien public sur l'esprit de parti, il n'y a qu'un moyen: réveiller dans le peuple, et surtout dans les classes dirigeantes, le sentiment du devoir public sous toutes ses formes: devoir religieux, devoir national, devoir civique.» Cela dit, «qu'on ne s'effraie pas de l'austérité du titre: le devoir n'exclut pas la gaieté, au contraire», même si le quotidien se voudra sérieux et se distinguera des publications «à grand tirage et à petites images».

    D'emblée, le ton est polémique. Le reporter Omer Héroux dénonce la publication d'un document du gouvernement fédéral en anglais seulement et soutient que les Canadiens français auraient droit à plus d'égards, puisque «nous sommes d'aussi bonne race...» que les autres. Au bas de la première page, un entrefilet dit: «Voulez-vous voir démasquer les farceurs et les exploiteurs, lisez le "Devoir".» Or, parmi ces farceurs, on semble trouver Godfroy Langlois, un anticlérical notoire: «Pour lui donner leur coup de pied au derrière, les patrons de M. Godfroy Langlois ont dû le prendre de bien bas. En revanche, ils ne courraient [sic] pas grand risque de manquer le but: au moral comme au physique, ce petit bonhomme est encore plus épais qu'il n'en a l'air.»

    Non à l'immoralité

    En page 2, on prévient que Le Devoir sera prêt à vivre chichement et qu'il n'acceptera pas n'importe qui en son giron. «Décidés à faire un journal absolument recommandable, peut-on lire, dont aucun père de famille ne soit obligé de cacher une page ou l'autre à ses enfants, NOUS

    REFUSONS D'ANNONCER dans le "Devoir" les mauvais livres, les théâtres immoraux, les boissons fortes (autres que vins et bières), les médecines brevetées à base d'opium, de morphine, de cocaïne ou d'alcool, les remèdes à guérir tous les maux, et surtout les maladies les plus répugnantes et les plus soigneusement décrites, les réclames de charlatans et de diseuses de bonne aventure, en un mot, tous les négoces ou articles de commerce propres à altérer la santé, à propager le vice et à duper les naïfs. Nous voulons protéges [sic] le public, et surtout le public ouvrier, contre l'exploitation dont il est victime.»

    Dictionnaire d'occasion

    Une preuve supplémentaire que le journal n'a jamais roulé sur l'or? Dès le premier numéro et pendant plusieurs jours, un appel est lancé aux lecteurs: «On demande, au "Devoir", une encyclopédie, ou un dictionnaire encyclopédique d'occasion — de préférence le "Nouveau Larousse illustré". S'adresser à la rédaction.»...

    En page 3, on retrouve la chronique sportive de Tancrède Marsil. Le hockey y tient le haut du pavé, mais il y est aussi question de crosse, de lutte, de baseball et de «polo aquatique». Tout est livré sous une seule signature — au-dessus, en fait, puisqu'il était de coutume à l'époque d'indiquer le nom de l'auteur à la fin des articles —, bien qu'on puisse lire le compte rendu de plusieurs matchs qui se déroulaient simultanément. Le résumé d'une joute débute ainsi: «Près de 3500 personnes ont assisté, hier soir, à la partie entre Wanderers et Cobalt. La glace était excellente. Wanderers furent les premiers à paraître, conduits par Johnston. Ils pratiquèrent pendant quelques minutes. Les joueurs de Cobalt parurent à leur tour et furent chaudement accueillis. Il était en ce moment 8.50 h. Quinze minutes plus tard l'arbître Frank Patrick donnait le signal du commencement de la joûte.» À noter, les accents circonflexes...

    Les bases de l'orientation du journal

    En page 4, on prend connaissance du programme de la Publicité, le groupe qui a été à l'origine de la création du Devoir. Il jette les bases de l'orientation du journal. «Laissant de côté les images, les racontars sensationnels, la chronique scandaleuse des cours de police, des tripots et des carrefours, et le récit banal des fêtes de famille, il fera la plus large place possible aux idées et aux faits propres à répandre sa doctrine, à intéresser les gens intelligents et à alimenter une saine opinion publique.» Et il ne manque certainement pas d'ambition: «On peut affirmer que ce sera le journal français le mieux rédigé et le plus intéressant du Canada, sinon d'Amérique.»

    Page 5, l'entrée en matière d'un fait divers se remarque par sa couleur: «Deux femmes, Mme Léa Gagnon, 50 ans, et sa fille Mme Julia Sylvestre, 30 ans, ont été transportées à l'hôpital Général, hier soir, souffrant de blessures qu'elles prétendent avoir reçues d'un Italien qui avait passé la journée à boire avec elles.»

    Plus loin, une rubrique non signée et intitulée «Sur le pont d'Avignon...» n'hésite pas à donner dans le persiflage: «Quand M. Turgeon sera shérif de Québec, les nationalistes auront au moins le bonheur d'être pendus par un bel homme.» Et, à l'approche d'élections municipales, «tout indique aussi qu'une partie de la police aura congé le jour du scrutin pour aider aux voleurs d'élections, comme elle a fait consciemment ou inconsciemment dans S.-Jacques».

    Cocasseries

    À travers tout cela, il y a les annonces. La maison Filiatrault & Lesage se fait candide, faisant part d'«un feu qui fera votre aubaine. Plus de $10,000.00 de Marchandises légèrement endommagées par la fumée sacrifiées à vils prix». C'est aussi le cas de D. Gagnon & Cie, qui mentionne des «réductions et occasions extraordinaires sur les marchandises d'hiver dont on veut se débarrasser».

    Les Magasins Royal, pour leur part, offrent un rabais de 30 % sur les «vestons de fumeurs». À la librairie du Clergé, à Québec, des livres «pour bibliothèques paroissiales» sont proposés, parmi lesquels Le Grand Devoir de la prière et Méditations pour le premier vendredi du mois. On y trouve également un «choix considérable de chasubles et chapes dans tous les prix».

    Cheval à vendre

    Il faut attendre au lendemain, le 11 janvier, pour voir apparaître les petites annonces. On y offre un «cheval de travail pesant environ 1100 livres. Prix modéré». En outre, «L'abbé Naz. Dubois, de l'Ecole normale, de Montréal, recherche tout livre, brochure, revue, almanachs, cantiques, catéchisme, imprimés à Québec ou à Montréal, en anglais, en français ou en sauvage entre 1765 et 1820».

    Ce deuxième numéro marque aussi l'arrivée de la rubrique Mondanités, qui fait état des mariages, des déplacements et des funérailles. Alors que les avis de décès font carrément frémir en raison du nombre de très jeunes enfants qu'on y retrouve, la section des déplacements s'impose par son caractère cocasse lorsqu'on la regarde par-delà 100 ans. «M. Ovila Perrault, de l'Imperial Tobacco, est revenu aujourd'hui d'un voyage à New York.» «M. Omer Marchand, architecte, est à Québec.» «M. Montarville B. de LaBruère, fils, est de retour d'une promenade de dix jours à Sorel.» Sans plus.

    Et si Le Devoir a promis de se tenir loin de la banalité ou de la chronique des «cours de police», la rubrique D'un peu partout se charge de rapporter ce qui se passe... un peu partout. Cela donne «LES POCHARDS — Sur 21 causes inscrites devant le recorder pour ce matin, il y avait 17 cas d'ivresse. Ces pochards qui ont préféré boire des spiritueux, dans la crainte d'être frappés de typhoïde, ont tous attrapé de la prison.» De même que «Hier soir, dimanche [NDLR: il s'agit du journal du mardi...], à 7 h. 20, un poteau de télégraphe a pris feu, angle des rues Dorchester et Visitation. Dommages insignifiants.» Et «Une fausse alarme a été donnée hier soir, à l'avertisseur No. 917, boulevard Saint-Joseph, coin Drolet.»

    La fin du monde

    Les temps changent? À la fois juste un peu et beaucoup. On nous ressasse l'apocalypse sous toutes ses versions en notre époque censément éclairée? Le 11 janvier 1910, on nous informe que: «Le général Booth de l'Armée du Salut vient de prédire la fin du monde. "A cause de sa méchanceté, dit-il, il sera prochainement détruit par l'eau ou par le feu."» En revanche, la météorologie a formidablement évolué: ce même jour, les prévisions du temps se déclinent ainsi: «Bulletin d'après le thermomètre de Hearn & Harrison, 10-12 rue Notre-Dame Est. R. de Mesle, Gérant.»

    À ses tout débuts, Le Devoir fait un carton. Son premier numéro, dont la publication est retardée de quelques heures en raison d'un bris mécanique, s'écoule à «25,000 copies au minimum», ce qui l'autorise à parler d'«entrée en scène triomphale». On manque d'exemplaires et plusieurs dépositaires «se [trouvent] au dépourvu»; Québec télégraphie pour en obtenir davantage. Le journal est si couru qu'en soirée, des gens paient jusqu'à 10 ¢ pour mettre la main dessus.

    Il ne reste qu'à conclure, avec une malencontreuse coquille à la fin: «Ce succès véritablement merveilleux a été obtenu pour ainsi dire sans réclame. On avait organisé autour de nous une conspiration du silence. L'accueil qui nous a été fait nous réjouit et nous encourage à faire tous nos efforts pour être fidèles à notre devise: "Fais ce nue [sic] dois."»












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