Quand la charité est subventionnée
Le gouvernement du Québec s'est fait généreux cette année auprès des banques alimentaires, ébranlant ainsi le modèle de l'État-providence
Photo : Agence Reuters Shannon Stapleton
Les banques alimentaires ont connu au cours de la dernière année une hausse de 24 % des demandes d’aide et une diminution marquée de 20 % des dons privés.
Par un don de 250 000 $, Québec est venu à la rescousse des banques alimentaires qui peinaient à compléter les paniers de Noël. Un élan de générosité certes très bien accueilli, mais qui n'est pas sans soulever quelques questions. La charité est-elle l'affaire de l'État?
En cette période de crise, le geste est apparu comme un baume. Un élan de générosité de l'État, qui a gratté ses fonds de tiroirs pour venir soulager la souffrance des plus démunis. Les quelque 250 000 $ versés par le gouvernement aux banques alimentaires du Québec sont plus que les bienvenus devant la hausse de 24 % des demandes d'aide et la diminution marquée de 20 % des dons privés au cours de la dernière année. Mais si personne ne condamne le geste, il n'en demeure pas moins qu'il soulève de nombreuses questions.
En effet, cela ébranle le sacro-saint modèle de l'État-providence, qui a connu une période de pleine maturité à l'époque des trente glorieuses, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Car si l'État doit lui-même faire un don aux banques alimentaires et ainsi se substituer à la charité, n'est-ce pas qu'il a failli à son rôle de s'occuper des plus pauvres, notamment à travers des politiques sociales? «C'est une question compliquée», reconnaît le sociologue Daniel Verba, directeur de l'Institut universitaire de technologie Bobigny en France.
«Pour les "intégristes" de l'État-providence, le fait que celui-ci donne de l'argent à des associations ou au privé peut paraître choquant. Il y a déjà des foyers d'accueil, des centres d'hébergement, etc. Alors, pourquoi l'État ne financerait-il pas ses propres services plutôt que de donner de l'argent à des partenaires privés? Mais pour l'État, c'est moins coûteux de donner des sous à des organismes pour qu'ils s'occupent de mettre en oeuvre les politiques sociales que de les prendre lui-même en charge», a-t-il affirmé.
Rien pour corriger le problème
Pour Jean Panet-Raymond, professeur émérite de l'École de service social de l'UQAM, les fonds de tiroirs qui viennent à la rescousse des banques alimentaires ne corrigeront en rien le problème de la pauvreté. «La charité par l'entremise des Moissons et des fondations joue malheureusement un rôle encore beaucoup trop important. [...] Ça devrait déclencher l'alarme et pointer les importantes failles dans le système de redistribution, qui fait un certain consensus au Québec», soutient-il.
M. Panet-Raymond met les gens en garde contre «l'institutionnalisation» de ce don venu in extremis sauver les banques alimentaires. «À court terme, parce qu'il y a une crise, faire un don est une bonne idée en soi, mais c'est une pente glissante vers la privatisation de la responsabilité collective qu'on a voulu se donner. Si on rend récurrente cette contribution venue des ministères, on manque le bateau», note-t-il.
Aux yeux du chercheur, qui a participé à de nombreuses consultations et études, dont une sur les solutions de rechange au dépannage alimentaire, les programmes sociaux et les mesures fiscales demeurent les deux leviers publics les plus importants. «Mais quand les États disent vouloir de plus en plus s'en retirer, c'est dangereux. Si on taxe moins, en définitive on cède la place à la charité privée, et vice-versa. Rien ne se perd, rien ne se crée. Reste que l'appareil le mieux placé pour favoriser la redistribution, c'est l'État. Et non l'emploi, qui tend à faire accroître les inégalités», souligne-t-il.
Désengagement de l'État?
Claude Montmarquette, économiste à l'Institut Cirano, croit lui aussi que l'interventionnisme de l'État n'est pas une bonne idée, mais pour de tout autres raisons. «Rendre permanente cette intervention d'appoint m'apparaît risqué. Le privé pourrait tranquillement s'en retirer», croit M. Montarquette. «C'est l'une des raisons pour lesquelles les Québécois donnent moins à des oeuvres de charité qu'en Ontario. Bien sûr, on est 14 % moins riches que les Ontariens, mais comme notre gouvernement est très engagé dans la redistribution des ressources, les gens se disent qu'ils n'ont pas à s'en occuper, poursuit-il. Alors, tant mieux si l'État se désengage. Il fera autre chose.»
Sans y voir un désengagement complet de l'État, Denis Bourque, professeur en travail social et sciences sociales à l'Université du Québec en Outaouais, reconnaît que ces financements d'appoint permettent à l'État de contourner les règles et de ne pas fournir un soutien adéquat. Il est néanmoins le premier à reconnaître que hausser les salaires des «employés sous-payés» ne ferait pas de tort. «Je ne vois pas [cette contribution du gouvernement] négativement. Étant donné les bas salaires et le manque de ressources, je suis porté à trouver légitimes ces demandes des organismes communautaires et, à mon avis ça met une pression additionnelle», avance-t-il.
Lundi dernier, Le Devoir révélait que Moisson Montréal allait réclamer près de 2,5 millions du gouvernement et que Banques alimentaires du Québec (BaQ) comptait rencontrer le conseil de ministres en janvier pour tenter d'obtenir 1,5 million sur trois ans, afin d'implanter un système informatique pour gérer en temps réel l'offre et la demande des denrées des producteurs et distributeurs alimentaires. Et ce, même si l'idéal serait encore de voir disparaître complètement ces banques alimentaires, ces paniers de Noël et autres mécanismes de charité. «[Les travailleurs] eux-mêmes considèrent que leur présence et l'achalandage à ces banques alimentaires témoignent d'un échec collectif et voudraient idéalement disparaître. Mais ils ont besoin de plus de ressources pour faire face à la demande constante et je pense que si [elles] étaient octroyées à la hauteur de leur besoin, ça ne viendrait pas consacrer le désengagement de l'État mais plutôt souligner une nouvelle forme d'engagement, soutient M. Bourque. Si les gens du réseau communautaire étaient aussi bien payés qu'au public, ce serait moins tentant de les avoir comme sous-traitants. Ce serait reconnaître le problème dans son ensemble.»
Crise de l'État-providence?
Sans conclure nécessairement à une crise profonde, on peut constater que la question de l'État-providence est débattue. Évoluant à l'heure de la mondialisation, dans un contexte socioéconomique changeant, le rôle de l'État diffère forcément de son cadre d'origine. «Il n'existe pas d'État-providence pur. C'est un mythe. On s'imagine que c'est le paradis perdu, mais ce n'est pas vrai du tout. En France, le niveau de vie moyen des habitants n'a cessé de croître depuis 1945, à part deux petits épisodes de fléchissement. [...] L'État-providence, c'est aussi l'exploitation du travail ouvrier, les problèmes de logement... il ne faut pas mythifier cette espèce de paradis perdu», avance Daniel Verba.
Mais qu'il soit teinté de conservatisme, de libéralisme ou à caractère plus social, l'État continue de jouer son rôle de protecteur. En Occident du moins. «C'est probablement insuffisant, mais on dit que les démocraties s'appuient sur les États-providence avec plus ou moins de marché, plus ou moins d'État et de société civile, et que c'est cet équilibre entre ces trois pôles qui constitue le nouvel État-providence», ajoute-t-il.
Jean Panet-Raymond remarque toutefois une certaine lassitude chez certains mouvements sociaux, qui ne militent plus pour de bonnes politiques sociales avec autant de vigueur qu'avant. «Les médias contribuent aussi à cet état de fait. En faisant une analyse des grands quotidiens, on constate qu'on s'en va vers une acceptation en douce de ces gestes de dépannage, car on les souligne plus qu'auparavant.»
N'empêche, l'État ne devrait pas perdre de vue le rôle qu'il doit jouer pour briser le cercle de la pauvreté, rappelle Denis Bourque. «Il y a des mesures du gouvernement qui auraient des effets structurants sur la pauvreté, la pleine indexation des prestations par exemple. Il pourrait aussi adopter d'autres mesures pour soutenir plus activement l'économie sociale», conclut-il.
En cette période de crise, le geste est apparu comme un baume. Un élan de générosité de l'État, qui a gratté ses fonds de tiroirs pour venir soulager la souffrance des plus démunis. Les quelque 250 000 $ versés par le gouvernement aux banques alimentaires du Québec sont plus que les bienvenus devant la hausse de 24 % des demandes d'aide et la diminution marquée de 20 % des dons privés au cours de la dernière année. Mais si personne ne condamne le geste, il n'en demeure pas moins qu'il soulève de nombreuses questions.
En effet, cela ébranle le sacro-saint modèle de l'État-providence, qui a connu une période de pleine maturité à l'époque des trente glorieuses, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Car si l'État doit lui-même faire un don aux banques alimentaires et ainsi se substituer à la charité, n'est-ce pas qu'il a failli à son rôle de s'occuper des plus pauvres, notamment à travers des politiques sociales? «C'est une question compliquée», reconnaît le sociologue Daniel Verba, directeur de l'Institut universitaire de technologie Bobigny en France.
«Pour les "intégristes" de l'État-providence, le fait que celui-ci donne de l'argent à des associations ou au privé peut paraître choquant. Il y a déjà des foyers d'accueil, des centres d'hébergement, etc. Alors, pourquoi l'État ne financerait-il pas ses propres services plutôt que de donner de l'argent à des partenaires privés? Mais pour l'État, c'est moins coûteux de donner des sous à des organismes pour qu'ils s'occupent de mettre en oeuvre les politiques sociales que de les prendre lui-même en charge», a-t-il affirmé.
Rien pour corriger le problème
Pour Jean Panet-Raymond, professeur émérite de l'École de service social de l'UQAM, les fonds de tiroirs qui viennent à la rescousse des banques alimentaires ne corrigeront en rien le problème de la pauvreté. «La charité par l'entremise des Moissons et des fondations joue malheureusement un rôle encore beaucoup trop important. [...] Ça devrait déclencher l'alarme et pointer les importantes failles dans le système de redistribution, qui fait un certain consensus au Québec», soutient-il.
M. Panet-Raymond met les gens en garde contre «l'institutionnalisation» de ce don venu in extremis sauver les banques alimentaires. «À court terme, parce qu'il y a une crise, faire un don est une bonne idée en soi, mais c'est une pente glissante vers la privatisation de la responsabilité collective qu'on a voulu se donner. Si on rend récurrente cette contribution venue des ministères, on manque le bateau», note-t-il.
Aux yeux du chercheur, qui a participé à de nombreuses consultations et études, dont une sur les solutions de rechange au dépannage alimentaire, les programmes sociaux et les mesures fiscales demeurent les deux leviers publics les plus importants. «Mais quand les États disent vouloir de plus en plus s'en retirer, c'est dangereux. Si on taxe moins, en définitive on cède la place à la charité privée, et vice-versa. Rien ne se perd, rien ne se crée. Reste que l'appareil le mieux placé pour favoriser la redistribution, c'est l'État. Et non l'emploi, qui tend à faire accroître les inégalités», souligne-t-il.
Désengagement de l'État?
Claude Montmarquette, économiste à l'Institut Cirano, croit lui aussi que l'interventionnisme de l'État n'est pas une bonne idée, mais pour de tout autres raisons. «Rendre permanente cette intervention d'appoint m'apparaît risqué. Le privé pourrait tranquillement s'en retirer», croit M. Montarquette. «C'est l'une des raisons pour lesquelles les Québécois donnent moins à des oeuvres de charité qu'en Ontario. Bien sûr, on est 14 % moins riches que les Ontariens, mais comme notre gouvernement est très engagé dans la redistribution des ressources, les gens se disent qu'ils n'ont pas à s'en occuper, poursuit-il. Alors, tant mieux si l'État se désengage. Il fera autre chose.»
Sans y voir un désengagement complet de l'État, Denis Bourque, professeur en travail social et sciences sociales à l'Université du Québec en Outaouais, reconnaît que ces financements d'appoint permettent à l'État de contourner les règles et de ne pas fournir un soutien adéquat. Il est néanmoins le premier à reconnaître que hausser les salaires des «employés sous-payés» ne ferait pas de tort. «Je ne vois pas [cette contribution du gouvernement] négativement. Étant donné les bas salaires et le manque de ressources, je suis porté à trouver légitimes ces demandes des organismes communautaires et, à mon avis ça met une pression additionnelle», avance-t-il.
Lundi dernier, Le Devoir révélait que Moisson Montréal allait réclamer près de 2,5 millions du gouvernement et que Banques alimentaires du Québec (BaQ) comptait rencontrer le conseil de ministres en janvier pour tenter d'obtenir 1,5 million sur trois ans, afin d'implanter un système informatique pour gérer en temps réel l'offre et la demande des denrées des producteurs et distributeurs alimentaires. Et ce, même si l'idéal serait encore de voir disparaître complètement ces banques alimentaires, ces paniers de Noël et autres mécanismes de charité. «[Les travailleurs] eux-mêmes considèrent que leur présence et l'achalandage à ces banques alimentaires témoignent d'un échec collectif et voudraient idéalement disparaître. Mais ils ont besoin de plus de ressources pour faire face à la demande constante et je pense que si [elles] étaient octroyées à la hauteur de leur besoin, ça ne viendrait pas consacrer le désengagement de l'État mais plutôt souligner une nouvelle forme d'engagement, soutient M. Bourque. Si les gens du réseau communautaire étaient aussi bien payés qu'au public, ce serait moins tentant de les avoir comme sous-traitants. Ce serait reconnaître le problème dans son ensemble.»
Crise de l'État-providence?
Sans conclure nécessairement à une crise profonde, on peut constater que la question de l'État-providence est débattue. Évoluant à l'heure de la mondialisation, dans un contexte socioéconomique changeant, le rôle de l'État diffère forcément de son cadre d'origine. «Il n'existe pas d'État-providence pur. C'est un mythe. On s'imagine que c'est le paradis perdu, mais ce n'est pas vrai du tout. En France, le niveau de vie moyen des habitants n'a cessé de croître depuis 1945, à part deux petits épisodes de fléchissement. [...] L'État-providence, c'est aussi l'exploitation du travail ouvrier, les problèmes de logement... il ne faut pas mythifier cette espèce de paradis perdu», avance Daniel Verba.
Mais qu'il soit teinté de conservatisme, de libéralisme ou à caractère plus social, l'État continue de jouer son rôle de protecteur. En Occident du moins. «C'est probablement insuffisant, mais on dit que les démocraties s'appuient sur les États-providence avec plus ou moins de marché, plus ou moins d'État et de société civile, et que c'est cet équilibre entre ces trois pôles qui constitue le nouvel État-providence», ajoute-t-il.
Jean Panet-Raymond remarque toutefois une certaine lassitude chez certains mouvements sociaux, qui ne militent plus pour de bonnes politiques sociales avec autant de vigueur qu'avant. «Les médias contribuent aussi à cet état de fait. En faisant une analyse des grands quotidiens, on constate qu'on s'en va vers une acceptation en douce de ces gestes de dépannage, car on les souligne plus qu'auparavant.»
N'empêche, l'État ne devrait pas perdre de vue le rôle qu'il doit jouer pour briser le cercle de la pauvreté, rappelle Denis Bourque. «Il y a des mesures du gouvernement qui auraient des effets structurants sur la pauvreté, la pleine indexation des prestations par exemple. Il pourrait aussi adopter d'autres mesures pour soutenir plus activement l'économie sociale», conclut-il.
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