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    Nouvelle stratégie pour retenir les militaires

    Les Forces canadiennes perdent chaque année 27 % de leurs recrues et 22 % de leurs soldats qui ont 20 ans de service

    18 décembre 2009 |Alec Castonguay | Actualités en société
    Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir
    Les Forces canadiennes viennent d'élaborer une nouvelle stratégie pour tenter de contrer le départ massif des soldats en début et en milieu de carrière, puisque cette pénurie commence à causer des problèmes à l'armée.

    Dans un document approuvé le 19 juillet dernier et dont Le Devoir a obtenu copie grâce à la Loi d'accès à l'information, on constate que c'est carrément à un changement de culture militaire que les stratèges des Forces canadiennes s'attaquent avec ce nouveau plan d'action.

    Le document de 12 pages s'intitule «Stratégie du maintien de l'effectif militaire». Il a été préparé par le chef du personnel militaire, soit la division des ressources humaines des Forces canadiennes, et approuvé cet été par le chef d'état-major, le général Walter Natynczyk.

    On y apprend notamment que les départs volontaires atteignent 9 % par année — 6200 départs en 2008-09 sur 66 000 soldats —, soit un peu plus que la moyenne historique de 7 %. Mais là où le bât blesse, c'est dans les colonnes des départs en début et en milieu de carrière.

    Ainsi, le recrutement a beau rouler à fond de train depuis quelques années, l'armée peine à retenir ses nouveaux arrivants. Plus d'un soldat sur quatre (27 %) part avant la fin de la première année. À l'autre extrême, après 20 ans de service, 22 % des militaires font le choix de quitter les Forces, à la recherche d'un avenir plus radieux dans le secteur privé.

    Appelé à commenter ces chiffres, le lieutenant-colonel Martin Villeneuve, un spécialiste de la psychologie industrielle qui a travaillé à la mise en place de la nouvelle stratégie, convient que la situation est préoccupante. «Ce n'est pas une crise, mais il y a une hausse de l'attrition et il faut s'en occuper», dit-il.

    L'armée a écarté l'option des bonus à la rétention, une stratégie adoptée par certains pays, dont les États-Unis, qui payent une prime de plusieurs milliers de dollars aux soldats à certaines étapes de leur carrière. «On n'est pas rendus au point où on a besoin d'une stratégie aussi énergique, dit le lieutenant-colonel Villeneuve. En plus, d'après nos recherches, ces bonus sont très chers et pas très efficaces.»

    Les Forces canadiennes ont plutôt choisi le chemin le plus long et le plus complexe, soit celui de changer en partie la mentalité qui règne à l'intérieur de l'armée. Pour la première fois, les mots «conciliation travail-famille», «qualité de vie» et «souplesse dans les affectations» deviendront des mots-clés pour les militaires et leurs gestionnaires de carrière (tous les soldats ont un gestionnaire de carrière).

    «On a décidé de développer une culture de la rétention de personnel, dit le lieutenant-colonel Villeneuve. C'est vrai que c'est la voie la plus difficile, car ça prend des années pour changer des mentalités. Mais on pense qu'à terme, cette stratégie sera plus payante que seulement acheter les gens avec des bonus.»


    Les petits nouveaux

    Dans le cas des recrues, les Forces canadiennes perdent 27 % des nouveaux durant la première année de formation. C'est donc dire que, sur les 7701 recrues de 2008-09, plus de 2000 ne deviendront jamais des soldats.

    Dans le document, on peut lire: «Dans la plupart des cas, les établissements d'instruction fonctionnent à pleine capacité. Les départs précoces font en sorte de réduire leur efficience et en conséquence l'efficacité de notre système de production de personnel.»

    Les Forces souhaitent ramener l'attrition à 20 % d'ici quelques années. «Il est essentiel que les commandants responsables de l'instruction de premier échelon surveillent les départs et fassent la promotion active du maintien de l'effectif. [...] Nous devons donner à ceux que nous attirons dans les Forces canadiennes toutes les occasions raisonnables et tout l'encouragement voulu pour réussir», poursuit le plan d'action.

    Il semble que les valeurs plus individualistes de la nouvelle génération — alors que l'armée est un concept collectif — ainsi qu'une mauvaise compréhension du rôle du militaire sont en grande partie responsables des départs rapides. De plus, l'entraînement physique est rigoureux.

    «Il y a clairement un choc des valeurs dans les premières semaines», affirme le lieutenant-colonel Villeneuve. Une étude est d'ailleurs en cours à l'École des recrues de Saint-Jean pour tenter de mieux cerner les raisons des départs et ainsi apporter des correctifs.

    Mais déjà, depuis cet été, on incite les jeunes à rester au moins jusqu'à la fin de la cinquième semaine. «C'est la période critique, puisque 70 % des départs surviennent dans les quatre premières semaines de la formation», dit M. Villeneuve. Pour y arriver, on a augmenté le soutien aux recrues, notamment sur le plan psychologique.


    La mi-carrière

    À l'autre bout du spectre, quand les militaires atteignent 20 ans de carrière et peuvent toucher une partie de leur pension, ils quittent les Forces pour aller travailler dans le secteur privé. Un militaire sur cinq prend cette décision. «Plus l'économie va bien, plus on le ressent», dit le lieutenant-colonel Villeneuve.

    C'est que les vétérans — ceux qui amènent l'expérience au sein des Forces et aident à former les plus jeunes — en ont souvent marre de l'instabilité de la vie de militaire. La plupart du temps, ils ont changé de base tous les trois ans pendant 20 ans, sans compter tous les déploiements à l'étranger.

    «Dans nos recherches, on s'est rendu compte que le rythme des opérations à l'étranger ou la formation ne causent pas tant de problèmes au militaire, mais plutôt à sa famille. Le stress des déplacements et les absences, c'est difficile sur la vie de couple», dit M. Villeneuve.

    Il était évidemment plus facile de déplacer les soldats d'une base à l'autre lorsque les conjointes n'avaient pas de carrière et restaient à la maison. Mais les temps ont changé et l'armée doit s'adapter.

    Pour faciliter cette conciliation travail-famille — une petite révolution dans le domaine militaire —, les gestionnaires de carrière devront faire preuve de plus de souplesse. «On va leur demander de remettre en question le changement de base automatique tous les trois ans. Il faut diminuer la mobilité des gens, tout en respectant les besoins de l'armée. On va tenter de donner un droit de regard plus grand au militaire sur sa carrière», dit le lieutenant-colonel Villeneuve. «Par exemple, si le gars revient d'une mission d'un an à l'étranger, est-ce le bon moment pour faire déménager toute la famille dans une nouvelle ville?»

    L'armée va aussi davantage aider les familles hors du travail, par exemple en trouvant des places en garderie pour les enfants d'un couple qui atterrit dans une nouvelle ville.

    Cette valorisation du rôle de la cellule familiale, combinée à une plus grande participation du soldat à sa carrière, amènera un «attachement» qui pourrait inciter les vétérans à terminer leur carrière au sein des Forces, pensent les hauts gradés. «Mais avant de voir les effets concrets, ça va prendre quelques années. Changer des mentalités, donner des formations, bien expliquer la stratégie à tous les échelons, ça prend un peu de temps», affirme le lieutenant-colonel Villeneuve.












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