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    Écouter la ville

    Ou l'art de sauvegarder la mémoire sonore d'immeubles publics condamnés à disparaître

    L’ancienne Bibliothèque municipale de Montréal
    Photo: Jacques Grenier - Le Devoir L’ancienne Bibliothèque municipale de Montréal
    La salle de réunion est grande, épurée, mais étrangement habitée depuis quelques secondes par une vie qui lui est paradoxale. Le brouhaha est aussi rassurant que volumineux. À l'intérieur, des tranches de livres frappent régulièrement des chariots-étagères en bois, sur fond de «bip-bip» à la fréquence aléatoire.

    Au loin, plusieurs portes grincent au rythme d'un ballet de chaussures frappant le sol carrelé. La scène s'accompagne d'un flot de paroles indistinctes d'où parfois s'échappent des mots: «livres», «aider», «O.K.», «merci», «ici», «bonjour»... et les «bips» poursuivent leur concert.

    De l'autre côté d'une grande table, la main posée sur le clavier d'un ordinateur portable relié à des haut-parleurs, petits mais précis, Mario Côté se souvient. «Les gens qui travaillaient là étaient très heureux de nous voir», lance-t-il, tout en jetant un coup d'oeil sur l'écran au fond de la salle, sur lequel on peut lire «Bibliothèque centrale de Montréal/Hall». «À l'époque, ils étaient tristes à l'idée de voir disparaître leur milieu de travail, mais fiers en même temps de voir des gens chercher à conserver l'ambiance sonore de ce milieu.»

    Enregistrer le son produit par un lieu: l'idée peut paraître un brin saugrenue. Sauf bien sûr pour ce professeur de l'École des arts visuels et médiatiques de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) qui, depuis quelques années, est animé par une drôle de passion: sauvegarder la mémoire sonore d'immeubles publics montréalais condamnés à disparaître. Au nom du patrimoine.

    «Avec le temps, dans des sociétés visuelles comme la nôtre, nous perdons les sons qui nous entourent et c'est dommage, résume M. Côté, également chercheur à l'Institut de recherche-création en arts et technologies médiatiques Hexagram, où ce projet sonomémoriel, baptisé ARC-PHONO, a pris forme en 2005. Nous conservons des photos des lieux, mais pas les empreintes sonores qui les caractérisent et qui finalement sont un aspect important de leur mémoire.»

    Il invite au silence et clique. Soudain, des cris de motivation se font entendre dans un espace à la résonance accentuée par des plafonds hauts et sans doute métalliques. Les «hep-hep-hep» accompagnent le son d'un balai qui frotte frénétiquement le sol, de pierres qui s'entrechoquent et du buzz légendaire d'un plafonnier, qui, ensemble, font tout à coup revivre, dans cette salle sans fenêtre du pavillon des sciences biologiques de l'UQAM, les beaux jours du Club de curling d'Outremont.

    La prise de son a eu lieu le 8 avril 2006, quelques semaines à peine avant la fermeture de l'établissement centenaire, dont les problèmes financiers ont contraint les joueurs à l'exode dans un club de Mont-Royal. De ce temps, il reste désormais un bâtiment, livré au développement résidentiel, et trois fichiers sonores de quelques minutes pour qu'on replonge, en fermant les yeux, dans l'ambiance de la mi-temps, d'une partie calme ou d'une autre plus animée. Trois fichiers aussi qui viennent alimenter une petite collection de morceaux d'histoire sonore de la ville que M. Côté se fait d'ailleurs un plaisir de partager.

    Immortaliser pour les oreilles

    Dans la bibliothèque d'ambiances oubliées de ce spécialiste du son, artiste multidisciplinaire à ses heures, le souvenir auditif de ce club de pousseurs de granit y côtoie désormais la salle de référence et la salle Gagnon de la bibliothèque centrale, la concentration des joueurs dans la salle de bingo Préfontaine ou encore l'agitation de la Station centrale de Montréal, immortalisée pour les oreilles d'aujourd'hui et de demain, côté hall, débarcadère et allée centrale.

    «Tous les environnements construits sont marqués par de petits bruits qui produisent des échos, dit M. Côté. Ça leur donne une caractéristique propre qui passe totalement inaperçue pour la plupart des gens, à moins de l'isoler et de les inviter à en prendre conscience.»

    L'exercice peut d'ailleurs être étonnant. «Les gens reconnaissent rapidement l'endroit qu'on leur fait écouter, poursuit le professeur. Il y a donc quelque chose qui relève de l'identitaire dans ces paysages sonores. On les appréhende comme une vieille photo, comme quelque chose qui nous appartient» dont, bien sûr, on veut conserver des traces.

    C'est d'ailleurs le carburant de M. Côté, qui, aidé d'une équipe de preneurs de son professionnels et d'étudiants en création sonore, a d'ailleurs décidé d'étendre ses captations à des bâtiments toujours bien habités de la ville, à l'acoustique particulière, mais dont l'existence pourrait être menacée. Parmi eux, les centres commerciaux malmenés par le gigantisme du 450, les églises victimes depuis des lunes de l'éloignement des brebis ou encore les écoles confrontées au vieillissement de la population.

    «Notre liste est très longue, dit M. Côté. Mais nos moyens limités pour venir à bout de ce vaste projet de conversation sonore» dans lequel les greasy spoon et autres «bineries» de la métropole, régulièrement mis au banc des accusés par la bien-pensance alimentaire, vont trouver une place.

    Le célèbre Resto chez Clo, de la rue Ontario Est, a d'ailleurs été visité par ces historiens du bruit d'ambiance en juillet 2007. Pour y prendre un p'tit chien-chaud tout habillé, certes, pour la mémoire sonore collective, mais aussi pour ne pas reproduire une erreur du passé: «Quand Ben's a fermé [en décembre 2006], ça nous a vraiment bouleversés, dit M. Côté. Le conflit de travail, la fermeture et la destruction des lieux sont arrivés trop vite. On le souhaitait, mais nous n'avons pas eu le temps d'en capter l'ambiance sonore».

    Tant pis donc pour ceux qui rêvent depuis ce jour de pouvoir appuyer sur «lecture» pour se souvenir du crissement des chaises multicolores sur le carrelage jaune de l'établissement de la rue Maisonneuve ou encore du bruit de la caisse enregistreuse, histoire de revoir mentalement le visage peu souriant qui pilotait cette machine.

            L'ancienne bibliothèque centrale de Montréal

           

            Photo Jacques Grenier, Le Devoir

       
       

            Le Club de curling d'Outremont

           

            Photo Arc-Phono

       
       

          Séance de bingo à la salle Préfontaine

           

            Photo Arc-Phono

                   Source des enregistrements sonores, Groupe de recherche et de création Arc-Phono












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