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Féminisme d'aujourd'hui - Pour la «génération Polytechnique», née à l'ombre des tueries de masse, la lutte des femmes prend un autre visage

Une étudiante de l’École polytechnique, Caroline Arnouk. Pour les jeunes de 20 ans, la tuerie de 1989 est déjà l’histoire avec un grand H.
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
Une étudiante de l’École polytechnique, Caroline Arnouk. Pour les jeunes de 20 ans, la tuerie de 1989 est déjà l’histoire avec un grand H.
Elles s'appelaient Annie, Anne-Marie, Maud ou Maryse. Elles se nomment maintenant Elizabeth-Ann, Frédérique, Marie-Lise ou Marie. Les premières sont tombées sous les balles d'un homme qui n'aimait pas les femmes, au moment même où les secondes voyaient le jour. Vingt ans plus tard, c'est à leur tour de faire leur entrée à l'université.

La tuerie de Polytechnique n'est généralement pas enseignée dans les écoles. Pas plus que les noms des quatorze femmes assassinées qui sont absents des livres d'histoire du Québec, sauf exception. Pourtant, leur esprit plane ces jours-ci sur la génération née en 1989. Mais, pour ces jeunes de 20 ans, Polytechnique, c'est déjà l'histoire avec un grand H.

Cette génération a grandi à l'ombre des tueries de masse. Ici même, avec la fusillade à Dawson qui a fauché la vie d'Anastasia De Sousa, mais aussi ailleurs au Canada, avec le drame de Taber, en Alberta, et chez le voisin américain avec les sanglants épisodes de Columbine et Virginia Tech. Curieux de sonder leur âme, Le Devoir a soumis un bref questionnaire à des jeunes nés en 1989. Quatre ont accepté l'invitation, toutes des filles.

Pour elles, Polytechnique s'inscrit en droite ligne dans les soudaines flambées de violence inexpliquées qui ponctuent l'actualité. «Comme nous sommes de la génération de la fusillade de Dawson et du débat sur la légalisation du port d'une arme à feu, l'événement de Polytechnique a été mentionné comme un exemple, mais jamais il n'a été relaté avec l'idée de dénoncer la violence faite aux femmes ou encore la discrimination encore présente au XXIe siècle dans nos sociétés modernes», raconte Elizabeth-Ann, qui a récemment fait son entrée à l'Université McGill en sciences politiques.

Peu au fait des lectures qui font de Polytechnique un geste politique et résolument antiféministe, les quatre étudiantes ont toutefois été sensibilisées aux théories selon lesquelles cet acte barbare a été avant tout le fruit d'un esprit profondément malade, déréglé. Toutes s'entendent d'ailleurs pour dire qu'il faudrait porter une oreille plus attentive à la détresse qui s'exprime chez certains individus plus fragiles, afin d'éviter que leur désarroi ne tourne à la charge meurtrière.

Quant au facteur féminin, il paraît moins menaçant deux décennies plus tard. «J'ai l'impression, mais peut-être est-ce ma naïveté de jeune étudiante, qu'on a moins tendance à accuser les femmes de prendre la place des hommes, puisqu'il est plus largement reconnu que les femmes, autant que les hommes, ont leur place dans les hautes sphères de la société», avance Marie-Lise, qui étudie l'économie à l'Université McGill.

Ce qui ne veut pas dire que le féminisme n'a plus sa raison d'être 20 ans après la fusillade. Pour Elizabeth-Ann comme pour Marie-Lise, la lutte pour l'égalité est encore bien en marche. Toutefois, elle ne doit pas seulement se résumer aux relations hommes-femmes, mais à toutes les formes d'exclusion, qu'elles soient ethniques, sociales ou autres.

C'est aussi le sentiment de Frédérique, étudiante en relations publiques à l'UQAM, qui préfère parler d'équité plutôt que de féminisme. «Je reconnais le rôle important qu'a joué le mouvement féministe dans l'histoire, mais je crois qu'il devrait être plus "effacé" dans une société comme la nôtre.» Sa collègue Marie abonde dans le même sens. «Le féminisme est pertinent et il le sera toujours, mais je crois qu'il est moins présent de nos jours et c'est aussi correct ainsi.»

Elizabeth-Ann comme Frédérique se méfient du féminisme à l'emporte-pièce qui, plutôt que de défendre l'égalité, réclame plus que son dû. «Je trouve qu'on en fait parfois trop, explique l'étudiante en relations publiques. Par exemple, voter pour une femme à la présidence pour la seule raison qu'elle est une femme. [...] Nous devrions évaluer la compétence de chaque individu indépendamment de son sexe.»

Cette tiédeur n'étonne pas Mélissa Blais, doctorante en sociologie et féministe. «Le féminisme n'a jamais eu bonne presse, il y a eu de terribles caricatures. Le féminisme vient avec la marginalité. C'est le même problème pour tous les problèmes sociaux.» À ses yeux, les jeunes femmes d'aujourd'hui ne sont donc pas différentes de celles d'hier. «C'est moins un problème de génération que de difficulté à évoluer dans la marginalité.»

D'autant plus que, à ses yeux, le jeune mouvement féministe est au contraire remarquablement vivant à moins d'un an de la marche mondiale des femmes. «Il y a quand même eu 535 jeunes femmes qui se sont rassemblées au printemps avec Toujours rebELLEs.» Et elles seront nombreuses, cette fin de semaine, au colloque international organisé par l'UQAM autour de la tuerie de Polytechnique. Sans oublier les Guerrilla Girls, qui exposent ces jours-ci leurs productions féministes à la galerie de l'UQAM avec Troubler le repos.
 
 
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