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Autour d'un triste anniversaire

«Même si l'épitète [sic]Tireur Fou va m'être attribué [sic] dans les médias, je me considère comme un érudit rationnel.» Ainsi se décrivait Marc Lépine dans sa lettre d'adieu, qui annonçait le carnage dont il sera l'initiateur et que chaque année l'on commémore. Depuis vingt ans, tout a été écrit sur cette tuerie de jeunes femmes. Tout, et dirions-nous, pas assez. Surtout à cause de la récupération politique et idéologique du geste.

La lettre de Marc Lépine, déclaration de guerre contre les femmes, n'est pas, comme trop de gens veulent le croire, un texte politique avec sa cohérence et ses objectifs. Ce n'est pas le texte d'un «érudit» que ce ramassis de phrases haineuses remplies de fautes. Ce n'est pas non plus le texte d'un «rationel» [sic] que cette lettre d'un délirant, mais plutôt la signature d'un psychopathe.

Devant l'horreur humaine, la seule protection qui s'offre à nous est de comprendre. Et c'est, n'en doutons point, ce qui explique que depuis 20 ans l'on n'a de cesse de vouloir interpréter ce crime à la lumière de l'idéologie féministe. Marc Lépine était en guerre contre les féministes. Son action est politique. Il vivait dans un Québec socialement pathologique, voilà ce qui est mis en avant dans la majorité des écrits et en particulier dans le film Polytechnique de Denis Villeneuve. Le cinéaste n'a pas résisté à la tentation de reprendre cette thèse de la société québécoise masculine malade des femmes.

Or Marc Lépine est essentiellement un psychopathe enfermé dans une folie dont l'expression fut la haine des femmes. Du temps de notre catholicité unanimiste, son délire aurait pu être religieux. La voix de Dieu lui aurait alors dicté ses actes. Il aurait pu vouloir tuer le diable en assassinant des religieux, ou la Vierge Marie en assassinant sa propre mère. En d'autres termes, la tragédie de Polytechnique est l'oeuvre d'un fou, non d'un machiste fasciste, et devant cette démence nous sommes renvoyés à une impuissance qui nous tue en quelque sorte. Si bien qu'il nous faut obligatoirement y introduire une forme de rationalité et c'est ainsi que la lettre posthume où le tireur expose à travers son horreur des femmes la terreur de sa propre démence est devenue un des textes fondateurs de l'homme tueur potentiel de femmes.

On se souviendra de l'état cataleptique dans lequel le Québec fut alors plongé. On se rappellera ce défilé à Montréal où des hommes désemparés demandaient pardon pour le crime commis. On n'oubliera jamais que, sous le choc, la colère et la douleur, un certain discours féministe affirmait que «tous les hommes sont des Marc Lépine en puissance». Cette terrible assertion a encore ses adeptes et celles-ci y trouvent des justifications permanentes dans les cas de violence conjugale dont les hommes sont, sauf exception, les responsables.

Le caporal Lortie, qui, fusil-mitrailleur à la main, est entré à l'Assemblée nationale pour tuer les députés, a échoué dans sa tentative. Le délire de celui-ci avait pour objet le meurtre du père à travers les représentants de l'autorité civile. Un psychanalyste français s'est d'ailleurs penché sur son cas. Or son geste n'a jamais, dans l'esprit des gens, été qualifié de politique ou d'idéologique comme on le fait pour Marc Lépine. La tuerie de Polytechnique nous a terrassés parce qu'elle est survenue dans le contexte des revendications féministes alors que les femmes québécoises se battaient pour leurs droits parfois sans trop ménager les hommes et sans éviter de les culpabiliser. Dans cette atmosphère de tension entre les sexes, les actes d'un psychopathe furent interprétés comme la réponse ultime et sanglante au combat féministe. Les hommes québécois se sont sentis coupables par association, honteux de leur sexe, et se sont réfugiés dans le silence durant des mois, voire des années.

Vingt ans plus tard, l'on semble encore chercher à atténuer la folie de Marc Lépine et à trouver un sens à ce carnage. La bataille en faveur du contrôle des armes à feu a mobilisé la population. Cette bataille sert de catharsis aux proches et à tous ceux qui subissent encore le traumatisme de la tuerie. Les familles ne veulent pas que leurs filles, leurs soeurs, leurs fiancées soient mortes pour rien. Hélas, même un contrôle nécessaire et plus sévère des armes à feu ne ferait pas disparaître les actes de démence. En ce sens, ces jeunes femmes sont mortes pour rien, quelque terrible soit-il de le reconnaître. Ce sont des victimes innocentes d'un psychopathe: un garçon de leur âge à l'esprit fêlé.

La folie existe au-delà ou en deçà de toute rationalité, car la condition humaine porte aussi en elle l'horreur, la violence, l'inexplicable. Le reconnaître, aussi douloureux que ce soit, permet peut-être d'atténuer le sentiment d'imposture que l'on peut éprouver à survivre à ceux que nous aimons. Ne pas oublier le carnage d'il y a vingt ans ne donne pas un sens à la mort de ces jeunes filles. Cela permet seulement de reconnaître que la tragédie est au coeur de l'être humain.
 
 
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  • 93Licar
    Abonnée
    samedi 5 décembre 2009 11h12
    L'objet de cette folie
    Que Marc Lépine ait été dans un état mental instable, qu'une folie meurtrière se soit emparée de lui, qu'il ait été dans un état second, fou de douleur, ou que sa rage d'incompris l'ait poussé au meurtre ne change rien au fait qu'il a pris pour cible les filles de Polytechnique, - écartant les gars n'étaient pour rien dans son malheur - qui réussissaient, alors qu'il se percevait probablement comme un minable, rendant en cela responsable les femmes côtoyées depuis sa naissance.

    La folie n'exclut pas que les femmes, à travers les étudiantes de Polytechnique, étaient l'objet de cette folie, qu'en les détruisant il allait être guéri de son mal-être.

    Et je ne vois aucune manoeuvre de récupération de la part de qui que ce soit à admettre cette réalité.

  • Les Périodiques Soeurs du Bon Pasteur
    Abonné
    samedi 5 décembre 2009 15h44
    L'objet de cette folie
    Très belle réflexion... Que cela éclaire sur ce problème de la violence faite aux femmes....

  • Guy Archambault
    Abonné
    dimanche 6 décembre 2009 02h59
    Je partage
    Point de vue intéressant que le vôtre sur la tuerie qui a eu lieu il y a vingt ans et sur les réflexions qu'elle a suscitées depuis.

    La tuerie est un phénomène complexe et l'ensemble des réactions qu'elle a suscitées aussi. Votre approche a le mérite d'amorcer un dialogue entre des points de vue opposés sinon parfois contradictoires afin de trouver un lieu de consensus sur les deux phénomènes.

    90% des réactions à la tuerie est le produit de l'imaginaire personnel de chacun, d'un construit émotif, produit résultant d'un mélange et d'un voyage, plus ou moins confus parfois,
    entre les sensations du moment, des souvenirs, des espérances ou des attentes, un peu d'imagination (qui n'est qu'une infime partie de l'imaginaire), produit résultant aussi d'un mélange et d'un voyage entre la confiance dans les réflexions et commentaires de ceux qu'on aime, qu'on admire ou respecte et des projections de soi , des connaissances vérifiées et des " inconnaissances ", le tout enrobé dans une affirmation que ce que l'on pense vérité puisqu'il s'est parfois vérifié à l'expérience, chez soi et les autres, mais qui est surtout une affirmation de soi, de son droit à penser ce que l'on pense et qui permet de continuer à murmurer envers et contre la vérité des autres : " Et pourtant elle tourne " (Galilée).


    Ce que je viens d'écrire ne vient pas de quelque chose d'autre que de mon coeur, de mon imaginaire et du recul devant les opinions diverses sur les phénomènes qui prêtent à controverses tellement ils suscitent d'émotions variées.

    Je pense ce que je suis. Je construis dans mon imaginaire ce que je suis et j''affirme ensuite ce que je suis.

    Une juste morale partagée pour juger d'un événement consiste d'abord à ne pas imposer son imaginaire aux autres
    et à trouver ensemble des points d'accords qui permettent
    de se rejoindre dans des pensées et des actions communes et partagées qui nous font du bien, peu importe ce que l'on pense, peu importe l'imaginaire personnel ou culturel qui anime chacun.

    Mais en même temps, en écoutant les certitudes de tous ceux qui m'entourent sur le sujet, reste une question irrépondue tant je vois qu'il n'y a pas de consensus sur l'expérientiel de tout un chacun face à la tuerie et aux réactions suscitées :
    " Je pense de façon réfléchie, structurée, donc je suis dans la vérité " ou " Mon imaginaire affirme ce que je suis, une vérité parmi plusieurs " ?

    Une solide métaphysique nécessite un retour de conscience "expérientielle", phénoménologique, partagée et consensuelle de tout un chacun sur les origines de sa propre pensée et de son imaginaire.

    Votre chronique est un exemple de cet amorce de retour consciencieux sur les origines de l'imaginaire de chacun à propos de la tuerie qui a eu lieu à polytechnique il y a vingt ans.

    Guy Archambault

  • Celine A. Massicotte
    Abonnée
    dimanche 6 décembre 2009 12h18
    Mme Bombardier a raison...
    grosso modo, c'est-à-dire en ce qui concerne la récupération de cette tragédie. Je crois quand même que celles et ceux qui la récupèrent, malheureusement, portent des oeillères sans le savoir, ou bien ont une mauvaise connaissance de la nature humaine, ce qui revient au même: il n'y a pas de pire aveugle, dit-on, que ceux qui ne veulent pas voir.

    Toutefois, j'ai certaines réserves face à quelques propos secondaires, voire très secondaires. Étonnament, le travers qu'elle reproche au film rejoint d'autres propos qu'elle-même a tenus, écrits, et colportés jusqu'en France: les pô' tits-pits du Québec ont été bien malmenés par le mouvement féministe. Mais bon... Madame Bombardier traite aussi Marc Lépine de psychopathe (sociopathe peut-être?), mais pour moi, ça ne veut pas dire grand chose, et parle de "sa haine des femmes". Elle ne fait que répéter un autre discours officiel, et prendre, son délire dit-elle, pour du "cash". Or, dans ce dernier cas, la sagesse populaire, dirais-je, prétend que l'amour et la haine se rejoigne, et je pense qu'il n'en allait pas autrement pour ce jeune homme.

    Pour avoir fréquenté le milieu alternatif en santé mentale, y avoir oeuvré et travaillé à plusieurs niveaux, je ne crois pas que la folie soit... une tache de naissance. Depuis des années les scientifiques essaient de prouver que c'est génétique, mais jusqu'ici ça reste une théorie annoncée... au conditionnel. Pas plus que la pauvreté, les problèmes de santé mentale ne sont héréditaires, à mon avis. D'ailleurs, dans ce milieu, j'ai pu me rendre compte qu'une bonne partie des "personnes atteintes" comme on dit, avaient été agressées ou abusées sexuellement dans l'enfance ou l'adoscence, et qu'une autre, assez importante tout de même, étaient constituée d'enfants ayant été adoptés ou provenant d'une famille dysfonctiionnelle. Marc Lépine, pour sa part, venait d'une famille où le père avait été violent envers sa femme et ses enfants. Et il n'est pas anodin non plus que sa soeur se soit suicidée...

    La "haine des femmes" de Marc lépine ne fut que la pointe de l'iceberg, ou mieux, une échapatoire pour ce garçon, pour se cacher un désaroi dû probablement à l'impossiblité pour lui, d'entrer en contact avec les femmes, ou de pouvoir entretenir des liens avec elles. Il n'en va pas différemment des homophobes qui souvent se cachent ainsi à eux-même une homosexualité larvée. Dans un cas comme dans l'autre, ce sont des malheureux qui, pour reprendre les termes de Georges Brassens "ne peuvent s'appuyer sur une amour humaine". Alors même si je crois qu'il y a quelque chose de mystérieux et d'insondable dans l'âme humaine, dans son unicité, je crois tout de même que les solutions reposent sur de meilleurs services, une meilleure prévention en santé mentale.

    En ce sens "une petite anecdote". Un jeune homme, à peu près de l'âge du tueur de polytechnique, très timide, déprimé, et qui n'avait jamais eu de petite amie, et vivait dans le noir dans son logement, mais qui tout de même arrivait quand même à travailler, est allé voir un psychiatre, à l'hôpital. Celui-ci, après l'avoir longuement écouté, lui dit qu'il ne souffait QUE de la peur des femmes. Ben oui, c'est pas grave: la moité de l'univers! Il ne lui proposa ni rendez-vous, ou suivi, ni médication, puisque ce n'est pas une maladie. Quelques mois plus tard, ce jeune homme ce suicida, au grand désaroi de ses proches, laissant une lettre vitriolique qui se terminait ainsi: je ne veux pas de la vie éternelle, je ne veux pas de la réincarnation, JE VEUX ËTRE DÉTRUIT!".

  • Raymonde Chouinard
    Abonnée
    dimanche 6 décembre 2009 12h43
    Les bons et les méchants....
    Cette article, de par son objectivité, diffère grandement de celui de Lise Payette, de vendredi dernier, qui, à la moindre occasion, essaye de récupérer cette tragédie pour le compte des mouvements féministes.

    Pourquoi vouloir cultiver inutilement la haine des hommes et les mettre tous dans le même panier! Il s'agit tout simplement de séparer le bon grain de l'ivraie et ceci prévaut également pour les femmes.

    Cependant, nul ne peut banaliser cette tuerie démentielle. Nous pouvons tout au plus souhaiter qu'elle ne se reproduise jamais et supporter par la pensée les familles éprouvées.

  • Sylvain Auclair
    Abonné
    lundi 7 décembre 2009 10h02
    Erreur ou aveuglement?
    Le caporal Lortie ne s'en prenait pas à l'autorité, mais aux séparatistes. Il l'a dit très clairement. Et je me demande pourquoi Mme Bombardier a oublié ça. Ou l'a nié.

  • Celine A. Massicotte
    Abonnée
    lundi 7 décembre 2009 16h03
    À Sylvain
    Denise Bonmardie n'a rien oublié, n'a rien nié non plus elle fait une analyse qui était partagé par tout le monde, c'est pourquoi, quoi qu'il en ait dit lui-même, contrairement à Marc Lépine qui a été catégorisé comme anti-féministe, jamais Lortie n'a été perçu ou même nommé comme étant un militant féréraliste!

    Comme Lépine, c'était un homme profondément troublé, qui vivait une période d'isolement et deplus il se sentait trahi pas l'armée, où il s'était compètement investi , en quête justement d'autorité et de repères. Lépine était le fils d'un homme violent, dont il reniait même le nom, Lortie a fini par apprendre que sa soeur avait été violée par son père, lui aussi violent, qui a fini par être incarcéré. Avec une histoire comme celle-là, on peut comprendre que son image du père (donc dans une certaine mesure de l'autorité), et du père qu'il était devenu n'était très reluisante... ). Canal D a réalisé un excellent épisode de la série Un tueur si Proche, consacré au caporal Lorte, avec des images "live", prise à l'Assemblée; entre autres on voit très bien le lien de confiance qui s'établit entre lui l'ex militaire haut gradé, lien qui a empêché la tuerie de se poursuivre et d'être conclu pas un suicide, sûrement. Un lien père fils pourrait-ton dire. Je vous le conseil lorsqu'il sera reprogrammé.

    Dans un cas comme dans l'autre, et dans bien d'autres du même genre, c'est une façon de trouver des coupables pour échapper à ce profond désaroi: féministes, ou étudiantes, députés péquistes ou employés du parlement. Le discours n'est pas à prendre au premier degré... c'est ça la folie!

  • Isabelle Gélinas
    Abonné
    lundi 7 décembre 2009 19h18
    Sans lien avec le féminisme?
    C'est aberrant de lire Madame Bombardier rejeter du volet de la main toute association entre Lépine et la haine des femmes, comme si cette haine n'était qu'accessoire à sa maladie mentale.

    Non, Lépine n'était pas un érudit, non, ce n'était pas un grand penseur, mais sa pensée, sa haine, était toute retournée contre les femmes. En cela, il réagissait à un discours entendu, connu... Il n'y a qu'à lire "Cent ans d'antiféminisme", l'article collé à la chronique de Madame Bombardier, pour voir qu'il y avait, dans cette folie, une haine inquiétante, qui se reproduit à la petite semaine, dans des évènements moins spectaculaires: viols, violence conjugale, assouvissement...

  • yolande laliberte
    Inscrit
    dimanche 13 décembre 2009 07h42
    perspective différente
    Mme Bombardier pose au départ un diagnostique discutable :M.Lepine était un ``psychopathe``...Cet épithèthe est utilisé à toutes les sauces dans nos médias,et la méconniassance de la dynamique des psychoses ouvre la porte à de multiples interprétations erronées ! La tuerie de Polytechnique :un passage-à-l'acte psychotique catastrophique et spectaculaire ! Les concepts porteurs d'une grande charge émotive alimentent les contenus des délires : Dieu et Diable ,Sexe , Pouvoir,et le féminisme en fait partie ! Un travail immense se fait pour détecter ,soigner les troubles psychotiques et pévenir les passages-à-l'acte destructeurs si souvent médiatisés.la Recherche et l'organisation des soins psychiatriques sont nos meilleures armes pour éviter de tels drames,et non la victimisation complaisante !

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