À la mémoire des 14 femmes de 1989
La cicatrice est toujours aussi profonde. Impossible d'oublier, car nous savons toutes qu'il ne faut surtout pas oublier. Oublier ces jeunes femmes serait les assassiner de nouveau. Elles étaient 14, tournées vers la vie, heureuses et comblées, fières de leur égalité assumée. Elles sont tombées sous les balles d'un jeune homme qui les a triées, séparées de leurs compagnons et qui leur a crié sa haine des féministes qu'elles représentaient pour lui. Vingt ans plus tard, mon coeur s'arrête encore de battre chaque fois que je pense à elles.
Les souvenirs ne viennent jamais seuls. Le 6 décembre 1989, je prépare le souper dans la cuisine, mais la télévision fonctionne dans la salle à manger voisine et j'entends qu'il se passe quelque chose d'anormal, car les voix des animateurs ont changé et le rythme se sont accélérées. Je vais voir ce qu'il en est, et il me faudra quelques minutes pour réaliser l'ampleur de ce qui se passe sous mes yeux. Tout est confus. On ne sait pas s'il y a un seul tireur ou plusieurs. Je ne comprends pas pourquoi les policiers n'entrent pas dans le bâtiment au lieu de rester à l'extérieur. Je ne peux plus m'arracher aux images que la télé diffuse. J'éteins les feux dans la cuisine et je me colle à l'écran pour le reste de la soirée. Il faudra du temps avant qu'on réalise que les victimes sont des femmes, exclusivement des femmes, et que le tueur n'a pas frappé au hasard. Il a sélectionné des filles parce qu'il avait des comptes à régler avec les femmes. J'ai beaucoup pleuré.
Je me suis sentie coupable car comme beaucoup de femmes de ma génération j'ai pensé qu'il faisait payer à nos filles les gains que nous avions engrangés pour elles. Qu'il se vengeait sur les plus jeunes de ce que nous avions gagné de haute lutte et sans violence pendant des décennies. J'ai su par la suite que nous étions plusieurs à avoir vécu ces mêmes réactions. Il a fallu du temps avant que nous puissions en parler entre nous. La blessure était si profonde qu'on osait à peine y toucher.
En 1989, j'étais grand-mère depuis peu. Ma petite-fille allait avoir un an quelques semaines plus tard. Je m'étais sentie si fière de pouvoir lui dire qu'elle allait avoir une vie meilleure que la mienne parce qu'elle allait connaître l'égalité des chances, qu'elle pourrait faire les études de son choix et que la peur, celle qui handicape les femmes pendant toute leur vie, cette peur était dans notre mire et que nous allions en débarrasser la société. Là-dessus, il avait gagné.
Le 7 décembre 1989
Depuis des semaines, j'avais promis à ma fille de participer à l'un de ses cours à l'UQAM. C'était le 7 décembre. Ce matin-là, je me souviens, il y avait une sorte de silence en ville. À l'université, les petits groupes chuchotaient. À l'heure dite, nous sommes entrés dans une classe. Une trentaine d'élèves, toutes des filles, étudiantes en études féministes, et un garçon. Un seul. Il s'est assis au fond de la salle.
Les filles ont eu un moment d'hésitation, puis elles ont dit que c'était normal qu'il soit là et que les garçons avaient toujours été les bienvenus. Je leur ai demandé si elles avaient peur ce matin-là à cause de ce qui était arrivé la veille. Elles ont dit que oui et nous avons décidé toutes ensemble de fermer la porte de la classe à clé. Puis je leur ai parlé de féminisme pendant une heure. De la différence entre les droits que les femmes réclamaient et les privilèges que les hommes défendaient, du chemin parcouru et de celui qu'il y avait devant nous. Je leur ai dit que nous allions célébrer en 1990 le 50e anniversaire du droit de vote des femmes du Québec. Je leur ai parlé des femmes qui l'avaient obtenu, de leur longue patience et des horreurs que les hommes avaient colportées au sujet des femmes en 1940. Nous avons ri aussi, car leurs arguments étaient si grossiers qu'ils en auraient honte aujourd'hui.
Ce soir-là, je présidais la première réunion des 50 marraines du 50e anniversaire du droit de vote des femmes. La rencontre avait lieu dans un grand hôtel de Montréal et nous allions annoncer le calendrier des fêtes commémoratives de cet événement qui a changé la vie des femmes du Québec. C'est en voyant arriver toutes ces femmes, actives dans leurs milieux respectifs, connues comme féministes, représentatives de la diversité de notre société, pas toutes semblables mais égales, que j'ai réalisé que le tueur de la veille s'était trompé de soir et de lieu. Quatorze femmes étaient mortes. Mais ce soir-là, nous nous sommes juré que ça ne serait pas pour rien.
Elles vivront dans notre mémoire éternellement.
Les souvenirs ne viennent jamais seuls. Le 6 décembre 1989, je prépare le souper dans la cuisine, mais la télévision fonctionne dans la salle à manger voisine et j'entends qu'il se passe quelque chose d'anormal, car les voix des animateurs ont changé et le rythme se sont accélérées. Je vais voir ce qu'il en est, et il me faudra quelques minutes pour réaliser l'ampleur de ce qui se passe sous mes yeux. Tout est confus. On ne sait pas s'il y a un seul tireur ou plusieurs. Je ne comprends pas pourquoi les policiers n'entrent pas dans le bâtiment au lieu de rester à l'extérieur. Je ne peux plus m'arracher aux images que la télé diffuse. J'éteins les feux dans la cuisine et je me colle à l'écran pour le reste de la soirée. Il faudra du temps avant qu'on réalise que les victimes sont des femmes, exclusivement des femmes, et que le tueur n'a pas frappé au hasard. Il a sélectionné des filles parce qu'il avait des comptes à régler avec les femmes. J'ai beaucoup pleuré.
Je me suis sentie coupable car comme beaucoup de femmes de ma génération j'ai pensé qu'il faisait payer à nos filles les gains que nous avions engrangés pour elles. Qu'il se vengeait sur les plus jeunes de ce que nous avions gagné de haute lutte et sans violence pendant des décennies. J'ai su par la suite que nous étions plusieurs à avoir vécu ces mêmes réactions. Il a fallu du temps avant que nous puissions en parler entre nous. La blessure était si profonde qu'on osait à peine y toucher.
En 1989, j'étais grand-mère depuis peu. Ma petite-fille allait avoir un an quelques semaines plus tard. Je m'étais sentie si fière de pouvoir lui dire qu'elle allait avoir une vie meilleure que la mienne parce qu'elle allait connaître l'égalité des chances, qu'elle pourrait faire les études de son choix et que la peur, celle qui handicape les femmes pendant toute leur vie, cette peur était dans notre mire et que nous allions en débarrasser la société. Là-dessus, il avait gagné.
Le 7 décembre 1989
Depuis des semaines, j'avais promis à ma fille de participer à l'un de ses cours à l'UQAM. C'était le 7 décembre. Ce matin-là, je me souviens, il y avait une sorte de silence en ville. À l'université, les petits groupes chuchotaient. À l'heure dite, nous sommes entrés dans une classe. Une trentaine d'élèves, toutes des filles, étudiantes en études féministes, et un garçon. Un seul. Il s'est assis au fond de la salle.
Les filles ont eu un moment d'hésitation, puis elles ont dit que c'était normal qu'il soit là et que les garçons avaient toujours été les bienvenus. Je leur ai demandé si elles avaient peur ce matin-là à cause de ce qui était arrivé la veille. Elles ont dit que oui et nous avons décidé toutes ensemble de fermer la porte de la classe à clé. Puis je leur ai parlé de féminisme pendant une heure. De la différence entre les droits que les femmes réclamaient et les privilèges que les hommes défendaient, du chemin parcouru et de celui qu'il y avait devant nous. Je leur ai dit que nous allions célébrer en 1990 le 50e anniversaire du droit de vote des femmes du Québec. Je leur ai parlé des femmes qui l'avaient obtenu, de leur longue patience et des horreurs que les hommes avaient colportées au sujet des femmes en 1940. Nous avons ri aussi, car leurs arguments étaient si grossiers qu'ils en auraient honte aujourd'hui.
Ce soir-là, je présidais la première réunion des 50 marraines du 50e anniversaire du droit de vote des femmes. La rencontre avait lieu dans un grand hôtel de Montréal et nous allions annoncer le calendrier des fêtes commémoratives de cet événement qui a changé la vie des femmes du Québec. C'est en voyant arriver toutes ces femmes, actives dans leurs milieux respectifs, connues comme féministes, représentatives de la diversité de notre société, pas toutes semblables mais égales, que j'ai réalisé que le tueur de la veille s'était trompé de soir et de lieu. Quatorze femmes étaient mortes. Mais ce soir-là, nous nous sommes juré que ça ne serait pas pour rien.
Elles vivront dans notre mémoire éternellement.
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