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Prix Goncourt et Médicis - La diversité créatrice de la littérature francophone

Khadiyatoulah Fall - Professeur au département des arts et des lettres de l'Université du Québec à Chicoutimi et responsable de la Chaire interculturelle (CERII)  21 novembre 2009  Actualités en société
La rentrée littéraire en France de cet automne 2009 marque une consécration jamais égalée des écrivains noirs francophones. En attribuant le prix Goncourt à Marie NDiaye pour Trois femmes puissantes (Gallimard, 2009) et le prix Médicis à Dany Laferrière pour L'Énigme du retour (Boréal/Grasset, 2009) parmi les 659 romans de la rentrée littéraire, l'institution littéraire de l'Hexagone couronne la diversité créative dans la francophonie.

Elle reconnaît dans le même temps les périphéries socioculturelles et «dévoile», désormais, ses talents cachés. Faut-il le rappeler, parmi les nommés et les lauréats récents des trois prestigieux prix — Goncourt, Médicis, Femina — figurent le Togolais Edem Awumey (2009), l'Afghan Atiq Rahmi (2008), l'Américain Jonathan Littell (2006), la Canadienne Nancy Huston (2006), le Belge Jean-Philippe Toussaint (2005) ou encore la Chinoise Dai Sijie (2003). L'institution littéraire française se «mondialise», pour ainsi dire, en consacrant la diversité des oeuvres écrites en langue française et produites par des auteurs originaires des différentes régions de l'espace francophone et du monde.

Ce qui lie tous ces auteurs est le partage d'une même langue d'écriture, le français, de sorte que ces prix couronnent d'abord un rapport spécifique à cette langue, son appropriation par un auteur, le moment unique qu'offre chaque livre pour dire le monde en figurant un monde. L'intérêt se déplace alors du protocole institutionnel à ce que Barthe appelle «le plaisir du texte», c'est-à-dire aux prises de position formelles et signifiantes inscrites à l'intérieur de chaque oeuvre. Autrement dit, à la faconde narrative, aux lieux fabulés, aux discours sociaux reformulés, aux espaces recréés, aux langages fabriqués, bref, au «romanesque» même du roman. [...]

L'oeuvre entière de NDiaye et de Laferrière semble être mue par le profond désir d'exister derrière celui de vivre, de dire derrière celui d'écrire, de comprendre derrière celui de voir. [...] Trois femmes puissantes et L'Énigme du retour procèdent d'un «désir singulier» de réfraction d'un monde dominé par la vitesse, la technologie et les conflits, d'accouchement d'un soi autre et d'incantation de l'humain. Les deux romans agitent, en effet, des sujets humains difficiles: la crise identitaire, la solitude, le déchirement familial, l'exil, l'inceste, la vieillesse, la mort, etc. [...]

Esthétiques littéraires

En attribuant les deux plus prestigieux prix littéraires à Marie NDiaye et à Dany Laferrière, l'institution française a sans doute été sensible à deux éléments qui nous semblent fonder l'originalité de leur écriture. Elle reconnaît d'abord deux esthétiques littéraires. En effet, si la publication des précédents romans de NDiaye aux éditions de Minuit a souvent fait ranger ses oeuvres dans le genre du «nouveau roman», son dernier récit frappe pourtant par le dépouillement du style, par la précision de la description et cette manière toute personnelle de disposer les adjectifs pour composer les séquences. Le langage en devient châtié, le verbe juste et les correspondances diégétiques presque symétriques, comme pour affecter à la narration dans un même geste mesure, cohésion et harmonie.

Le texte de Laferrière procède, lui, d'une autre veine qui frappe avant tout par l'audace et l'originalité du mélange de genres. L'Énigme du retour inaugure, en effet, l'intégration du poème à vers court dans une narration prosaïque. Sans les limiter à une forme de collage ou de juxtaposition, les sens des deux formes d'écrit se répondent et se complètent pour former une seule continuité narrative et créer un même réseau signifiant avec ses propres codes d'énonciation et de sémantisation.

L'ère moderne

Le Goncourt et le Médicis légitiment ensuite deux postures de la modernité, l'une discursive, l'autre statutaire. On reconnaît, en effet, à travers les oeuvres de NDiaye et de Laferrière, toutes les interrogations lancinantes qui sous-tendent l'ère dite «moderne». Des cultures urbaines aux cultes individuels, des fragilités familiales aux identités reconstituées, de la mondialisation proclamée aux inégalités instituées, les romans des deux auteurs situent leurs discours littéraires dans une contemporanéité du doute partagé, du repli sur soi et de la frénésie consumériste.

Ils atteignent donc un «horizon d'attente» chargé et universel qui les rend automatiquement accessible à ce «lecteur modèle» dont parle Umberto Eco et qui se retrouve aussi bien à Okinawa qu'à Johannesburg, à la fois à Santiago et à Dakar, à Paris et à Québec. On perçoit dès lors tout le sens de la réaction de Laferrière, au lendemain de l'attribution du prix Médicis, répondant à la question de savoir s'il se reconnaissait écrivain québécois ou haïtien: «Ni l'un ni l'autre. En tant que citoyen, je suis à la fois l'un et l'autre. Mais en tant que romancier, j'ai la nationalité de celui qui me lit. Bien sûr, les critiques ont le droit de me classer à telle rubrique, de m'enfermer dans une nationalité. Mais je suis contre le nationalisme culturel.»

Deux trajectoires

Derrière l'identification à ce discours de la modernité se profilent en outre la reconnaissance de la pluralité créatrice à l'intérieur du champ francophone et, plus particulièrement, l'ouverture vers ce qu'on pourrait appeler les «périphéries de l'intérieur» en Occident. Marie NDiaye comme Dany Laferrière sont noirs, d'origine ou d'ascendance immigrante et souvent référés à des rayons différents dans les bibliothèques occidentales.

[Il n'y a] rien de commun entre les deux auteurs, ni dans leurs trajectoires sociales, ni dans leurs stratégies de positionnement littéraire, ni dans leur rapport au «romanesque». L'une, née le 4 juin 1967 à Pithiviers, suit une formation scolaire régulière et classique bien trempée aux humanités françaises et engage très tôt une brillante carrière littéraire en France, qu'elle poursuit aujourd'hui à Berlin; l'autre, né le 13 avril 1953 à Port-au-Prince, grandit par contre à Petit-Goâve aux côtés de sa grand-mère pour fuir les exactions du dictateur haïtien François Duvalier, loin de sa mère et de la capitale.

Bien intégrés dans leurs pays respectifs, ils réfèrent pourtant dans l'imaginaire de leurs concitoyens à la frange «non commune», l'étranger, à l'Autre. Dans leurs entretiens, les questions reviennent souvent sur leur «origine», leur «citoyenneté». La récente polémique née de la décision de Marie NDiaye de s'installer à Berlin avec sa famille, à cause notamment d'une «droitisation» de la France, a fait resurgir de manière inattendue la question sur ses origines, sur sa nationalité, sur son patriotisme pour une jeune Française native de la banlieue parisienne!

Occident pluriel et ouvert

L'attribution des prix Goncourt et Médicis à ces deux écrivains participe donc symboliquement et indirectement au renforcement de l'appartenance commune, à la reconnaissance et à l'acceptation de la diversité et de la variété. Elle signale et valorise un Occident pluriel et ouvert, condition première de son insertion et de sa participation à la construction d'un monde désormais condamné à la pluralité, à l'échange et au dialogue.

Les prix Goncourt et Médicis couronnent donc deux écrivains matures et majeurs de la littérature francophone et mondiale (vu les nombreuses traductions de leurs oeuvres en d'autres langues), créateurs d'une oeuvre multiforme (livres de jeunesse, théâtre, romans, scénarios, poésie), et dotés d'un capital symbolique élevé. [...]

Les prix Goncourt et Médicis récompensent, enfin, un travail d'écriture soutenu et sans concession qui semble être une règle commune chez NDiaye et Laferrière, comme en attestent leurs réactions au lendemain de l'attribution des deux prix littéraires. NDiaye: «Je considère ce prix comme une récompense pour 25 années de travail. Je suis heureuse de le recevoir en tant que femme, bien sûr...»; Laferrière: «Il est sûr que, lorsque ça commence bien au plus haut niveau, les autres journaux suivent. Et puis, il y a peut-être aussi tout simplement la reconnaissance du travail et d'une persévérance de plus de deux décennies.»
 
 
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  • jacques noel
    Inscrit
    samedi 21 novembre 2009 06h15
    Et le Windsor?
    A noter que l'auteur ne mentionne nulle part que Dany Laferrière est québécois

    L'Université du Québec à Chicoutimi est rendue avec une Chaire interculturelle! Incroyable non? Chicoutimi! Pas une chaire sur l'avenir des Tremblay d'Amérique, menacés de disparition. Une chaire interculturelle! A Chicoutimi!!

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