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    In Numeriam

    Même la mort ne pourra vous séparer de vos amis sur Facebook

    À la vie, à la mort. Après avoir mis au monde dans les dernières années un vaste et épidémique réseau de socialisation en ligne, Facebook, avec ses 300 millions d'usagers au compteur, cherche désormais à prendre le contrôle... de l'au-delà.

    Depuis quelques jours, le géant américain, qui sévit partout sur la planète, offre à ses fidèles la possibilité de «mémorialiser» les comptes de ceux qui ont quitté le monde des vivants. Et ce, dans l'espoir de les maintenir virtuellement en vie, pour l'éternité.

    Cette nouvelle fonction viendrait d'ailleurs répondre à un besoin dans la grande communauté du «livre des visages», explique l'entreprise qui, du coup, vient avec force, définir un nouveau rapport à la mort dans les espaces numériques de communication.

    «Les rêves les plus fous de l'humanité sont en train de se réaliser avec les technologies du virtuel», lance à l'autre bout du fil le psychologue français Serge Tisseron qui s'intéresse depuis des années à la numérisation des rapports humains. Il est l'auteur de nombreux livres, dont Virtuel mon amour (Albin Michel). «Aujourd'hui, nous avons la possibilité d'exister en même temps à plusieurs endroits, d'avoir des vies parallèles, plusieurs identités et, désormais, de pouvoir rester présent dans ces mondes après notre mort, au même titre que les vivants.»

    Survivre par son compte Facebook: le possible a été activé, sans tambour ni trompette, au début de la semaine dernière par les gardiens des lieux bâtis en 2004 par Mark Zuckerberg pour favoriser les échanges au temps du Web et des communications mobiles. Sur le blogue officiel de ce réseau, Max Kelly, un employé de l'entreprise de Palo Alto, justifie longuement l'ajout par la rencontre récente des artisans de Facebook avec la Grande Faucheuse. La commotion qui s'en est suivie est à l'origine de ce projet de pérennisation.

    «Mon meilleur ami [et collègue de travail] a été tué dans un tragique accident de vélo, écrit-il. La question s'est très vite imposée: qu'allions-nous faire avec son compte Facebook? Comment composer avec ce lien avec une personne qui ne pourra plus jamais se connecter au réseau? Quand quelqu'un nous quitte, il ne quitte pas notre mémoire ni notre réseau social.» Et visiblement, en prise totale sur son époque, Facebook souhaite désormais témoigner de cette vieille réalité qui cherche naturellement à trouver sa place dans les nouveaux lieux de socialisation.

    Le mur du souvenir

    La «sanctuarisation» d'un compte allait donc de soi. Elle se matérialise aussi par une désactivation partielle de l'espace jusque-là animée, de son vivant, par le défunt. Son nom n'apparaît alors plus dans la liste des suggestions d'amis communs à contacter, les informations personnelles pour le joindre sont retirées, tout comme la fonction «à quoi pensez-vous?» — que les «Facebookiens» de langue anglaise nomment «status updates».

    Autre caractéristique: le compte ainsi soustrait du monde des vivants devient consultable uniquement par les amis du disparu qui peuvent y déposer des messages à sa mémoire sur un «mur du souvenir», sans plus, l'endroit ne pouvant plus être activé à distance par qui que ce soit. Et ce, jusqu'à la nuit des temps et surtout sans surprendre l'ethnologue Martine Roberge du département d'histoire de l'Université Laval.

    «Nous sommes sans aucun doute face à une autre expression très contemporaine de "l'intimisation" de la mort et du renouveau des rituels, a-t-elle expliqué la semaine dernière au Devoir. Avant, c'était l'église qui prenait en charge les rites, à la mort d'un individu, aujourd'hui, c'est la communauté, les réseaux d'amis qui se chargent de la transmission de la mémoire».

    Or, avec des adeptes qui se vantent d'avoir en moyenne 130 amis numériques avec qui ils partagent, entre autres choses, deux milliards de photos et 14 millions de vidéos chaque mois, les membres de Facebook ont finalement la stature nécessaire pour donner vie à «cette ritualité numérique» qui «répond davantage aux valeurs de nos sociétés post-modernes», ajoute l'universitaire.

    Requiem pour codes binaires

    Les propriétaires et gestionnaires du réseau ne l'expriment bien sûr pas ainsi. Ils soulignent simplement qu'avec «le temps qui passe, la peine d'avoir perdu un être cher s'estompe, mais ne disparaît jamais, écrit Max Kelly. En continuant de visiter le compte mémorialisé d'un ami, je peux me rappeler le bon temps que j'ai eu avec lui et le partager avec nos amis communs», et ce, dans un requiem pour codes binaires qui vient, sans le savoir, poursuivre en d'autres lieux la construction du solide mythe: celui de l'homme — et de la femme — éternel.

    «La vie est absurde parce qu'elle nous conduit à une fin inéluctable, dit Mme Roberge. Devant cet abîme, Facebook vient, avec cette ritualité virtuelle, participer à la quête de sens qui accompagne la mort. Le réseau vient également [en inscrivant le compte d'un défunt dans l'éternité de la Toile] entretenir le mythe de l'éternité», dont l'humain aurait finalement besoin pour affronter sa propre condition.

    L'intention est louable. Mais elle n'est pas sans inquiéter le psychologue Serge Tisseron qui voit dans cette nouvelle fonctionnalité offerte par Facebook un risque sérieux de dérive. Et pourquoi pas, la mise en bouture des nouvelles clauses qui risquent très vite d'apparaître dans les testaments des vivants. «C'est formidable de laisser des traces après sa mort, dit-il, mais à condition de décider de notre vivant quelles traces on veut laisser», une chose à laquelle le réseau de socialisation n'a visiblement pas encore pensé.

    Pour cause: la mémorialisation d'un compte peut se faire simplement à la demande du groupe d'amis du disparu, par l'entremise d'un formulaire à remplir. La preuve du décès de l'usager est toutefois exigée pour éviter les abus, prévient l'entreprise californienne, bien vivante depuis plus de cinq ans. «Quand on se substitue à notre volonté de choix, on peut alors parler de totalitarisme, résume M. Tisseron. Là encore, Facebook [régulièrement questionnée sur sa mainmise sur les informations personnelles qu'elle récolte] met la charrue avant les boeufs. C'est une voiture qui va de plus en plus vite, mais dans laquelle on n'a pas encore pensé installer des freins.» Un oubli idéal quand on cherche à danser avec la mort, mais un peu moins quand on veut sérieusement l'apprivoiser.












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