N'en jetez plus, l'autobus est plein !
La journée sans voiture fait face à ses propres contradictions
Photo : Jacques Nadeau
File d’attente devant l’autobus, hier, à Montréal. La journée sans voiture «souligne notre immobilisme en matière de transports en commun», dit Paul Lewis, professeur à l’institut d’urbanisme de l’UdeM.
Wow, les moteurs! Pour une septième année consécutive, une partie du centre-ville de Montréal va, pour quelques heures aujourd'hui, se draper dans le vert revendicateur de la journée sans voiture. Objectif? Sensibiliser les urbains aux affres du tout-automobile... mais avec un peu moins de substance et de pertinence que par le passé, faute d'actions concrètes en faveur des transports en commun, dénoncent toutefois plusieurs penseurs de la ville.
«Avec cette journée sans voiture, on est un peu dans le symbole vide, lance à l'autre bout du fil Paul Lewis, professeur à l'institut d'urbanisme de l'Université de Montréal et directeur de l'Observatoire SITQ du développement urbain et immobilier. C'est un peu comme célébrer la paix le soir de Noël et reprendre la guerre le lendemain matin.»
Simplement baptisé «En ville sans ma voiture!», l'événement se tient aujourd'hui dans un périmètre délimité par les rues McGill College, Saint-Urbain, René-Levesque et Maisonneuve, au coeur du Montréal éco-conso-culturel. L'Agence métropolitaine du transport (AMT) est derrière l'événement qui, pour l'occasion, va repousser à l'extérieur de cet espace bétonné toutes voitures. Mais ce, entre 9 h 30 et 15 h 30, soit, après la vague d'autos du matin et juste à temps pour leur permettre de repartir le soir.
«Ce créneau horaire, c'est une imposture», dit Normand Parisien, de l'organisme Transport 2000, un groupe versé dans la promotion du transport collectif au Québec qui voit là la tenue d'une journée sans voiture favorisant tout de même son usage. «Ça soulève effectivement des doutes sur les convictions de l'administration municipale en matière de transport en commun.»
Placé devant l'incohérence, Joël Gauthier, président-directeur général de l'AMT réagit prestement. «Des 1300 villes dans le monde où se tient chaque année ce type d'événements, nous sommes celle qui a le périmètre le plus grand», dit-il, tout en ajoutant que le cadre de cette journée est le fruit «d'un consensus social établi dans les dernières années». Un consensus qui va finalement permettre à «quelqu'un qui veut prendre sa voiture aujourd'hui de le faire sans problème, dit Paul Lewis. En fait, le Festival de jazz [qui se tient dans le même secteur en juillet] dérange plus les automobilistes que la journée sans voiture».
Pour l'universitaire, la chose n'est d'ailleurs pas étonnante. «Le réseau de transport en commun est à la limite de sa capacité, ajoute-t-il. Actuellement, peu importe l'heure, dans le métro et les autobus, c'est bondé. Conséquence: si des gens veulent passer de l'auto au métro, il n'y a pas de place pour eux.» Et ce, en temps normal, mais également la journée même consacrée à une vie en ville sans voiture où, à mots à peine couverts, il est fortement conseillé aux citadins motorisés de ne pas se passer de leur véhicule. À moins d'être à une distance de marche ou de vélo raisonnable de son travail, s'entend.
Le jour des contradictions
Dans sa version montréalaise, l'événement — une créature d'origine européenne mise en place en 1956 pour faire réfléchir les automobilistes sur l'effet de leur monture alors qu'une crise pétrolière faisait rage — semble donc, après moins de 10 ans d'existence, faire face à ses propres contradictions. «Ça souligne notre immobilisme en matière de transport en commun, dit M. Lewis. Nous sommes devant un symbole intéressant, mais les actions [pour faire de la ville un espace de plus en plus sans voiture] ne sont pas allées dans le sens du message envoyé.»
«C'est l'oeuf ou la poule», reconnaît Joël Gauthier qui avoue que «les systèmes sont effectivement à capacité», en y voyant par ailleurs «une bonne nouvelle»: «les gens veulent du transport collectif et ils l'utilisent. L'achalandage a augmenté de 4,1 % en 2008 à Montréal et de 7,6 % dans les couronnes. C'est positif.»
La hausse est significative, mais elle n'a pas entraîné pour autant une diminution du transport routier classique dans la région de Montréal qui a connu, lui aussi, une croissance de 8 % entre 1998 et 2003, révèle une étude du Ministère des Transports du Québec (MTQ) rendue publique le printemps dernier. L'analyse estime à 1,3 million les déplacements motorisés à l'heure de pointe du soir, soit 200 000 de plus environ que le matin. Elle évalue aussi à 1,4 milliard de dollars le coût socio-économique des nombreuses congestions routières qui vont de pair.
Pis, 65 % de Montréalais sont dépendants de la voiture pour leurs déplacements quotidiens, selon Statistique Canada, et passent en moyenne 76 minutes dans leur auto chaque jour, soit bien plus que la moyenne nationale: 63 minutes. Par ailleurs, un tiers d'entre eux sautent dans leur véhicule pour parcourir une distance inférieure à 5 km, entre leur logement et leur lieu de travail.
«La journée sans voiture ne nous a pas fait progresser, dit M. Lewis. L'objectif d'avoir plus de transport en commun et moins de voitures n'a pas été atteint.» Mais sans jeter la pierre aux organisateurs, cette journée demeure encore «un espace nécessaire pour se rapprocher de la population et transmettre notre message», ajoute Normand Parisien. Un message simple: «les usagers du transport en commun contribuent à une économie plus verte et à une meilleure qualité de vie en milieu urbain», ajoute-t-il.
Sans surprise d'ailleurs, l'association Transport 2000 compte une fois de plus profiter cette année de la baisse sonore au centre-ville de Montréal aujourd'hui, baisse induite par l'exclusion des moteurs à quatre temps, pour faire entendre l'une de ses nombreuses revendications: «Nous voulons un gel des tarifs en 2010 sur l'ensemble des réseaux de transport en commun», dit le directeur du regroupement qui rappelle que ce mode de transport coûte trop cher au Québec pour nous permettre collectivement d'atteindre les objectifs de réduction de gaz à effet de serre. Le prix d'un billet d'autobus à Montréal a aussi augmenté deux fois plus vite que l'inflation entre 1994 et 2006, ajoute le groupe de pression.
Étrangement, cette mathématique, selon lui, n'a pas permis aux «autorités publiques de livrer un meilleur service». Et le paradoxe va se vivre pleinement aujourd'hui à l'occasion de ce vaste mouvement d'un jour en faveur du transport en commun... où l'automobile va finalement occuper, comme durant le reste de l'année, une place de choix.
«Avec cette journée sans voiture, on est un peu dans le symbole vide, lance à l'autre bout du fil Paul Lewis, professeur à l'institut d'urbanisme de l'Université de Montréal et directeur de l'Observatoire SITQ du développement urbain et immobilier. C'est un peu comme célébrer la paix le soir de Noël et reprendre la guerre le lendemain matin.»
Simplement baptisé «En ville sans ma voiture!», l'événement se tient aujourd'hui dans un périmètre délimité par les rues McGill College, Saint-Urbain, René-Levesque et Maisonneuve, au coeur du Montréal éco-conso-culturel. L'Agence métropolitaine du transport (AMT) est derrière l'événement qui, pour l'occasion, va repousser à l'extérieur de cet espace bétonné toutes voitures. Mais ce, entre 9 h 30 et 15 h 30, soit, après la vague d'autos du matin et juste à temps pour leur permettre de repartir le soir.
«Ce créneau horaire, c'est une imposture», dit Normand Parisien, de l'organisme Transport 2000, un groupe versé dans la promotion du transport collectif au Québec qui voit là la tenue d'une journée sans voiture favorisant tout de même son usage. «Ça soulève effectivement des doutes sur les convictions de l'administration municipale en matière de transport en commun.»
Placé devant l'incohérence, Joël Gauthier, président-directeur général de l'AMT réagit prestement. «Des 1300 villes dans le monde où se tient chaque année ce type d'événements, nous sommes celle qui a le périmètre le plus grand», dit-il, tout en ajoutant que le cadre de cette journée est le fruit «d'un consensus social établi dans les dernières années». Un consensus qui va finalement permettre à «quelqu'un qui veut prendre sa voiture aujourd'hui de le faire sans problème, dit Paul Lewis. En fait, le Festival de jazz [qui se tient dans le même secteur en juillet] dérange plus les automobilistes que la journée sans voiture».
Pour l'universitaire, la chose n'est d'ailleurs pas étonnante. «Le réseau de transport en commun est à la limite de sa capacité, ajoute-t-il. Actuellement, peu importe l'heure, dans le métro et les autobus, c'est bondé. Conséquence: si des gens veulent passer de l'auto au métro, il n'y a pas de place pour eux.» Et ce, en temps normal, mais également la journée même consacrée à une vie en ville sans voiture où, à mots à peine couverts, il est fortement conseillé aux citadins motorisés de ne pas se passer de leur véhicule. À moins d'être à une distance de marche ou de vélo raisonnable de son travail, s'entend.
Le jour des contradictions
Dans sa version montréalaise, l'événement — une créature d'origine européenne mise en place en 1956 pour faire réfléchir les automobilistes sur l'effet de leur monture alors qu'une crise pétrolière faisait rage — semble donc, après moins de 10 ans d'existence, faire face à ses propres contradictions. «Ça souligne notre immobilisme en matière de transport en commun, dit M. Lewis. Nous sommes devant un symbole intéressant, mais les actions [pour faire de la ville un espace de plus en plus sans voiture] ne sont pas allées dans le sens du message envoyé.»
«C'est l'oeuf ou la poule», reconnaît Joël Gauthier qui avoue que «les systèmes sont effectivement à capacité», en y voyant par ailleurs «une bonne nouvelle»: «les gens veulent du transport collectif et ils l'utilisent. L'achalandage a augmenté de 4,1 % en 2008 à Montréal et de 7,6 % dans les couronnes. C'est positif.»
La hausse est significative, mais elle n'a pas entraîné pour autant une diminution du transport routier classique dans la région de Montréal qui a connu, lui aussi, une croissance de 8 % entre 1998 et 2003, révèle une étude du Ministère des Transports du Québec (MTQ) rendue publique le printemps dernier. L'analyse estime à 1,3 million les déplacements motorisés à l'heure de pointe du soir, soit 200 000 de plus environ que le matin. Elle évalue aussi à 1,4 milliard de dollars le coût socio-économique des nombreuses congestions routières qui vont de pair.
Pis, 65 % de Montréalais sont dépendants de la voiture pour leurs déplacements quotidiens, selon Statistique Canada, et passent en moyenne 76 minutes dans leur auto chaque jour, soit bien plus que la moyenne nationale: 63 minutes. Par ailleurs, un tiers d'entre eux sautent dans leur véhicule pour parcourir une distance inférieure à 5 km, entre leur logement et leur lieu de travail.
«La journée sans voiture ne nous a pas fait progresser, dit M. Lewis. L'objectif d'avoir plus de transport en commun et moins de voitures n'a pas été atteint.» Mais sans jeter la pierre aux organisateurs, cette journée demeure encore «un espace nécessaire pour se rapprocher de la population et transmettre notre message», ajoute Normand Parisien. Un message simple: «les usagers du transport en commun contribuent à une économie plus verte et à une meilleure qualité de vie en milieu urbain», ajoute-t-il.
Sans surprise d'ailleurs, l'association Transport 2000 compte une fois de plus profiter cette année de la baisse sonore au centre-ville de Montréal aujourd'hui, baisse induite par l'exclusion des moteurs à quatre temps, pour faire entendre l'une de ses nombreuses revendications: «Nous voulons un gel des tarifs en 2010 sur l'ensemble des réseaux de transport en commun», dit le directeur du regroupement qui rappelle que ce mode de transport coûte trop cher au Québec pour nous permettre collectivement d'atteindre les objectifs de réduction de gaz à effet de serre. Le prix d'un billet d'autobus à Montréal a aussi augmenté deux fois plus vite que l'inflation entre 1994 et 2006, ajoute le groupe de pression.
Étrangement, cette mathématique, selon lui, n'a pas permis aux «autorités publiques de livrer un meilleur service». Et le paradoxe va se vivre pleinement aujourd'hui à l'occasion de ce vaste mouvement d'un jour en faveur du transport en commun... où l'automobile va finalement occuper, comme durant le reste de l'année, une place de choix.
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