La démesure et l'indécence
Il y a la rage au volant, le jeune homme qui tue parce qu'il a senti un manque de respect dans le regard d'un passant, la désaffection civique, le décrochage scolaire, le mépris envers la politique, le rejet de la connaissance, le mépris envers l'école. Il y a le besoin du plaisir instantané, de la satisfaction immédiate.
Ce sont les multiples déclinaisons des portables qui tuent les couples au restaurant. Tout cela se tient, même si je ne saurais tisser les liens complexes qui relient ces choses éparses. Tout cela se tient et, ce qui lie la mayonnaise, c'est la démesure et l'indécence de la richesse.
Quand j'étais petit, il y a 60 ans, mon père me parlait de son patron qui gagnait dix fois son salaire. Il en était absolument scandalisé. Par contre, il n'était pas outré du salaire de Maurice Richard, qui était inférieur à celui de son patron mais bien supérieur au sien. Maurice Richard comptait des buts et le patron, il ne savait pas trop ce qu'il produisait. Certainement pas la coupe Stanley.
J'ai donc été élevé dans une sorte de relation entre l'effort et la rémunération, entre la création d'une certaine forme de richesse ou de plaisir et un salaire supérieur.
Les sportifs en premier. Cinquante buts, cela vaut bien des milliers de dollars. Puis les artistes, car ils nous donnent le bonheur; le plaisir de la danse lascive (Love Me Tender), cela n'a pas de prix et mérite des millions. Je ne me suis jamais révolté contre cette richesse excessive, richesse qui n'est pas nécessaire et dont ni le sportif ni l'artiste n'ont besoin pour continuer à marquer des buts ou à bien chanter. Leur richesse était une sorte de cadeau que la planète leur faisait en reconnaissance de leur talent et de leur unicité.
***
Ma fille a été élevée dans cette culture de la richesse méritée, mais plus personne ne comprend les nouvelles richesses qui semblent dire que, si tu trouves un truc, tout est permis.
Bill Gates, d'accord, il a trouvé des trucs intéressants; mais après, c'est de l'impérialisme commercial, de l'invasion technologique. Pourquoi lui est-il un héros et pas moi? C'est ce que des milliers de petits mecs se disent devant leur ordi en espérant escroquer Bill Gates et Microsoft, car ils savent que ces derniers ont volé la planète légalement. Microsoft a extorqué le monde informatique; alors, pourquoi les pirates ne le feraient-ils pas? Et ils le font.
Il y a une dizaine d'années, les salaires de sportifs firent scandale durant quelques semaines ou quelques mois. Cela ne dura pas. Nous avons besoin de nos vedettes locales et dans le sport on peut toujours les huer en personne ou leur lancer des tomates si elles ne produisent pas. Puis la société occidentale découvrit sans trop comprendre comment cela fonctionnait, que des gens qui ne produisaient rien devenaient de plus en plus riches et contrôlaient de plus en plus de leviers. Ils contrôlaient même le monde financier et gagnaient bien plus que dix fois le salaire de leur chauffeur. Mon père vendait du pain à un certain moment, et ces gens qui nous ont mis dans la merde, ils gagnaient des camions de pains remplis de billets.
***
C'est la crise, mais moi, je vous parle d'un homme heureux, qui rentre chez lui et annonce à sa femme qu'il a encore gagné trois millions de dollars durant sa journée. Je fais une parenthèse. Lors d'un tournage que je faisais au Rwanda en 1992, le budget annuel alloué à la lutte contre le sida était de deux millions de dollars. Le monsieur qui vient de rapporter trois millions de dollars à la maison s'appelle Stephen Schwarzman, il est p.-d.g. du fonds d'investissement Blackstone. Bon, il s'est dépensé, comme on dit. Au bureau dès 8h, pas de café, mauvais pour le cholestérol, un déjeuner de 30 minutes sans vin, puis des rencontres. Rentré à la maison vers 8h le soir. Trois fusions, une faillite: voilà ce qu'il a fait dans la journée. Il s'en fout. Il ne sait rien des compagnies qu'il a vendues, détruites, bousillées, il n'en connaît que les résumés qu'on lui présente parfois. Ce qui me fascine, c'est que l'homme qui sourit sur la photo que je regarde ne trouve pas indécent de gagner plus que le budget de quelques petits pays. Et ça, on l'apprend, on le sait, on le lit, et on se dit que tout est permis si on peut gagner trois millions de dollars par jour.
Il y a aussi l'astronaute-bouffon. Trente-cinq millions de dollars pour aller planter un nez rouge dans l'espace et se payer un voyage meilleur que tous les anciens «trips» du monsieur ancien cracheur de feu sous prétexte de mission humanitaire. Tout est permis. C'est le message du monde Web, d'un univers dépourvu dorénavant de références et de paramètres. Et les médias qui se nourrissent de ces bêtises de riches. Guy Laliberté va passer quelques jours dans l'espace à jouer au poker avec ses collègues astronautes ou cosmonautes. Pour présenter sa paire de deux, il doit payer 35 millions de dollars.
Vous savez ce que c'est, 35 millions de dollars? Non, vous ne le savez pas. Mais l'indécence, c'est cette richesse inutile qui ne sert qu'à la glorification d'un mégalomane.
Un ti-cul lit que quelqu'un gagne trois millions par jour et qu'un clown s'est acheté une navette spatiale, qu'un rien se rend dans l'espace. Il se dit qu'il peut bien voler un dépanneur. Il se dit peut-être qu'il peut tuer si jamais cela devenait nécessaire. Tous ces criminels gagnent.
Ce sont les multiples déclinaisons des portables qui tuent les couples au restaurant. Tout cela se tient, même si je ne saurais tisser les liens complexes qui relient ces choses éparses. Tout cela se tient et, ce qui lie la mayonnaise, c'est la démesure et l'indécence de la richesse.
Quand j'étais petit, il y a 60 ans, mon père me parlait de son patron qui gagnait dix fois son salaire. Il en était absolument scandalisé. Par contre, il n'était pas outré du salaire de Maurice Richard, qui était inférieur à celui de son patron mais bien supérieur au sien. Maurice Richard comptait des buts et le patron, il ne savait pas trop ce qu'il produisait. Certainement pas la coupe Stanley.
J'ai donc été élevé dans une sorte de relation entre l'effort et la rémunération, entre la création d'une certaine forme de richesse ou de plaisir et un salaire supérieur.
Les sportifs en premier. Cinquante buts, cela vaut bien des milliers de dollars. Puis les artistes, car ils nous donnent le bonheur; le plaisir de la danse lascive (Love Me Tender), cela n'a pas de prix et mérite des millions. Je ne me suis jamais révolté contre cette richesse excessive, richesse qui n'est pas nécessaire et dont ni le sportif ni l'artiste n'ont besoin pour continuer à marquer des buts ou à bien chanter. Leur richesse était une sorte de cadeau que la planète leur faisait en reconnaissance de leur talent et de leur unicité.
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Ma fille a été élevée dans cette culture de la richesse méritée, mais plus personne ne comprend les nouvelles richesses qui semblent dire que, si tu trouves un truc, tout est permis.
Bill Gates, d'accord, il a trouvé des trucs intéressants; mais après, c'est de l'impérialisme commercial, de l'invasion technologique. Pourquoi lui est-il un héros et pas moi? C'est ce que des milliers de petits mecs se disent devant leur ordi en espérant escroquer Bill Gates et Microsoft, car ils savent que ces derniers ont volé la planète légalement. Microsoft a extorqué le monde informatique; alors, pourquoi les pirates ne le feraient-ils pas? Et ils le font.
Il y a une dizaine d'années, les salaires de sportifs firent scandale durant quelques semaines ou quelques mois. Cela ne dura pas. Nous avons besoin de nos vedettes locales et dans le sport on peut toujours les huer en personne ou leur lancer des tomates si elles ne produisent pas. Puis la société occidentale découvrit sans trop comprendre comment cela fonctionnait, que des gens qui ne produisaient rien devenaient de plus en plus riches et contrôlaient de plus en plus de leviers. Ils contrôlaient même le monde financier et gagnaient bien plus que dix fois le salaire de leur chauffeur. Mon père vendait du pain à un certain moment, et ces gens qui nous ont mis dans la merde, ils gagnaient des camions de pains remplis de billets.
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C'est la crise, mais moi, je vous parle d'un homme heureux, qui rentre chez lui et annonce à sa femme qu'il a encore gagné trois millions de dollars durant sa journée. Je fais une parenthèse. Lors d'un tournage que je faisais au Rwanda en 1992, le budget annuel alloué à la lutte contre le sida était de deux millions de dollars. Le monsieur qui vient de rapporter trois millions de dollars à la maison s'appelle Stephen Schwarzman, il est p.-d.g. du fonds d'investissement Blackstone. Bon, il s'est dépensé, comme on dit. Au bureau dès 8h, pas de café, mauvais pour le cholestérol, un déjeuner de 30 minutes sans vin, puis des rencontres. Rentré à la maison vers 8h le soir. Trois fusions, une faillite: voilà ce qu'il a fait dans la journée. Il s'en fout. Il ne sait rien des compagnies qu'il a vendues, détruites, bousillées, il n'en connaît que les résumés qu'on lui présente parfois. Ce qui me fascine, c'est que l'homme qui sourit sur la photo que je regarde ne trouve pas indécent de gagner plus que le budget de quelques petits pays. Et ça, on l'apprend, on le sait, on le lit, et on se dit que tout est permis si on peut gagner trois millions de dollars par jour.
Il y a aussi l'astronaute-bouffon. Trente-cinq millions de dollars pour aller planter un nez rouge dans l'espace et se payer un voyage meilleur que tous les anciens «trips» du monsieur ancien cracheur de feu sous prétexte de mission humanitaire. Tout est permis. C'est le message du monde Web, d'un univers dépourvu dorénavant de références et de paramètres. Et les médias qui se nourrissent de ces bêtises de riches. Guy Laliberté va passer quelques jours dans l'espace à jouer au poker avec ses collègues astronautes ou cosmonautes. Pour présenter sa paire de deux, il doit payer 35 millions de dollars.
Vous savez ce que c'est, 35 millions de dollars? Non, vous ne le savez pas. Mais l'indécence, c'est cette richesse inutile qui ne sert qu'à la glorification d'un mégalomane.
Un ti-cul lit que quelqu'un gagne trois millions par jour et qu'un clown s'est acheté une navette spatiale, qu'un rien se rend dans l'espace. Il se dit qu'il peut bien voler un dépanneur. Il se dit peut-être qu'il peut tuer si jamais cela devenait nécessaire. Tous ces criminels gagnent.
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