La confiance brisée
Les cas de manquement à l'éthique semblent se multiplier, mais ils ne seraient pas plus nombreux qu'auparavant
L'éthique est un concept manifestement élastique que certains étirent plus que d'autres, jusqu'au point de rupture parfois. Mais vit-on pour autant une crise de l'éthique?
Rarement le mot «éthique» aura-t-il été aussi présent dans les médias que ces derniers mois. Mais pas nécessairement pour les bonnes raisons, il va de soi...
Le public n'a pas manqué d'occasions de hurler au manque d'éthique en lisant l'actualité politique et financière récente. Gracieuseté, d'abord, des bandits à cravates, les Vincent Lacroix, Earl Jones ou Bernard Madoff.
Gracieuseté aussi de ces dirigeants et courtiers de banques américaines qui ont transformé des milliards de dollars d'aide publique de l'État en primes au rendement... Même problème en France, alors que Nicolas Sarkozy a dû tirer cette semaine une salve pour tenter d'encadrer les «bonus malus» des banquiers. Mais les politiciens ont aussi beaucoup fait pour populariser le terme, par des comportements qui, à défaut d'être techniquement répréhensibles, n'en étaient pas moins discutables.
Des exemples? Le passage de Philippe Couillard au privé; les séjours de l'ex-président du comité exécutif de la Ville de Montréal, Frank Zampino, sur le bateau de l'homme d'affaires Tony Accurso; le copinage apparent entre entre l'ancien directeur de la Réalisation des travaux à la Ville (Robert Marcil) et le président d'une importante entreprise (Construction Garnier) faisant affaire avec Montréal; le cas du candidat à la mairie de Longueuil, Jacques Goyette, continuant ses activités de notaire alors qu'il est conseiller municipal et que son bureau signe des contrats pour des promoteurs qui achètent des terrains de la Ville...
La liste doit aussi inclure les subventions versées par Hydro-Québec à des écoles privées avec lesquelles le p.-d.g. Thierry Vandal avait des liens «affectifs».
C'est dans ce contexte que tant la Ville de Montréal que le gouvernement du Québec discutent de projets de code d'éthique pour les élus. De quoi donner l'impression qu'il y a un problème grave et inédit... ce qui n'est pas tout à fait le cas, indique le professeur de sociologie de l'UQAM et spécialiste de l'éthique Jacques Beauchemin.
«Je ne crois pas qu'il y a actuellement plus de cas qu'auparavant. Mais on en parle davantage, parce qu'il y a une nouvelle sensibilité à cet égard, qui s'explique par la rupture du lien de confiance de la population vis-à-vis de ceux qui assument des responsabilités publiques.»
Même son de cloche chez son collègue Luc Bégin, directeur de l'Institut d'éthique appliquée de l'Université Laval. «C'est vrai que la confiance envers les élus, les dirigeants, l'administration publique s'est complètement effritée ces dernières années, dit-il. Et ça touche autant l'entreprise privée, avec les scandales financiers. Alors, les gens sont plus attentifs aux faits et gestes des dirigeants.»
M. Bégin estime que cette plus grande attention s'explique aussi par «la possibilité pour les gens de se faire entendre plus facilement sur la place publique, ce qui a aidé à développer une réflexion plus poussée sur la gouvernance et les notions de transparence. C'était moins courant, comme débat, dans les années 50 ou 60.»
La fin de la finalité
Pourtant, au temps de Duplessis, les cas de conflits d'intérêts ne manquaient pas. Auteur de La Société libérale duplessiste, Jacques Beauchemin juge qu'il y avait toutefois à l'époque une différence fondamentale dans les attentes du public envers les élus.
«Les gens savaient globalement qu'il y avait de la corruption dans le régime Duplessis, explique-t-il. C'était ressenti comme la maladie de la politique, quelque chose d'un peu inévitable. Mais il y avait aussi l'idée que l'important était la finalité, pas le processus. Est-ce que telle route a été asphaltée? Est-ce que l'électrification progresse? On jugeait le gouvernement à ses réalisations, pas à la manière dont il les faisait.»
«Aujourd'hui, poursuit M. Beauchemin, c'est le contraire. On a un peu renoncé à considérer la finalité — prenons le cas du CHUM ou des problèmes des salles d'urgence comme exemples —, alors on est devenus plus attentifs au processus. Qui fait les choses, et comment. On veut de la transparence, des normes déontologiques ou éthiques.» D'où cette attitude «méfiante, suspicieuse et défensive devant ceux qui forment l'élite de la société».
Question de conscience
Mais encore faut-il s'entendre sur ce que constitue un problème éthique pour en identifier un. Le plagiat de Cinar peut-il être associé à un manque d'éthique? De même la fraude de Vincent Lacroix? L'attitude de Thierry Vandal dans l'octroi des subventions?
«Je ne crois pas que tout puisse y être associé, dit Jacques Beauchemin. Cinar et Lacroix ont commis des actes criminels: l'éthique se situe ailleurs.»
«On peut difficilement joindre une notion de sanction à un manque d'éthique, juge Luc Bégin. Un manquement déontologique, ça va, c'est balisé. Mais l'éthique réfère à un ensemble de codes et de conduites communément admises dans une société. C'est la capacité à s'autoréguler, à se donner ses propres règles... qui seront acceptées dans une collectivité.»
C'est peut-être ce dernier point qui échappe à certains. Professeur de sociologie à l'UQAM — et autre spécialiste de l'éthique —, Jean-Marc Larouche mentionne que «l'éthique n'est pas limitée à la conscience personnelle. On dirait que plusieurs estiment qu'elle se réduit à être clair avec sa conscience, mais c'est oublier la société autour.»
Chose certaine, la société, elle, attend désormais clairement de ses dirigeants — élus ou non — qu'ils suivent les balises de la probité. Elle observe et scrute les comportements. Toute apparence de conflits d'intérêts oblige des explications.
Le débat est sain, croient MM. Larouche, Beauchemin et Bégin... Avec certaines nuances, toutefois. «C'est une très bonne chose, dit Luc Bégin. Ça montre que les gens se préoccupent de ces questions. Je suis certain que ça contribue à refroidir les ardeurs de certains. Mais il faut faire attention à ce que la présence publique très forte des notions éthiques ne développe pas un cynisme qui deviendrait négatif pour la démocratie.»
Jacques Beauchemin craint aussi que ce focus sur l'éthique n'occulte parfois le fond des débats. «On a parlé beaucoup plus des subventions d'Hydro-Québec que de certains enjeux majeurs comme le choix d'exporter de l'électricité aux États-Unis... C'est important que l'on questionne les comportements éthiques des dirigeants, mais il ne faut pas que ça vire à l'obsession suspicieuse. Sinon on risque la paralysie.»
Rarement le mot «éthique» aura-t-il été aussi présent dans les médias que ces derniers mois. Mais pas nécessairement pour les bonnes raisons, il va de soi...
Le public n'a pas manqué d'occasions de hurler au manque d'éthique en lisant l'actualité politique et financière récente. Gracieuseté, d'abord, des bandits à cravates, les Vincent Lacroix, Earl Jones ou Bernard Madoff.
Gracieuseté aussi de ces dirigeants et courtiers de banques américaines qui ont transformé des milliards de dollars d'aide publique de l'État en primes au rendement... Même problème en France, alors que Nicolas Sarkozy a dû tirer cette semaine une salve pour tenter d'encadrer les «bonus malus» des banquiers. Mais les politiciens ont aussi beaucoup fait pour populariser le terme, par des comportements qui, à défaut d'être techniquement répréhensibles, n'en étaient pas moins discutables.
Des exemples? Le passage de Philippe Couillard au privé; les séjours de l'ex-président du comité exécutif de la Ville de Montréal, Frank Zampino, sur le bateau de l'homme d'affaires Tony Accurso; le copinage apparent entre entre l'ancien directeur de la Réalisation des travaux à la Ville (Robert Marcil) et le président d'une importante entreprise (Construction Garnier) faisant affaire avec Montréal; le cas du candidat à la mairie de Longueuil, Jacques Goyette, continuant ses activités de notaire alors qu'il est conseiller municipal et que son bureau signe des contrats pour des promoteurs qui achètent des terrains de la Ville...
La liste doit aussi inclure les subventions versées par Hydro-Québec à des écoles privées avec lesquelles le p.-d.g. Thierry Vandal avait des liens «affectifs».
C'est dans ce contexte que tant la Ville de Montréal que le gouvernement du Québec discutent de projets de code d'éthique pour les élus. De quoi donner l'impression qu'il y a un problème grave et inédit... ce qui n'est pas tout à fait le cas, indique le professeur de sociologie de l'UQAM et spécialiste de l'éthique Jacques Beauchemin.
«Je ne crois pas qu'il y a actuellement plus de cas qu'auparavant. Mais on en parle davantage, parce qu'il y a une nouvelle sensibilité à cet égard, qui s'explique par la rupture du lien de confiance de la population vis-à-vis de ceux qui assument des responsabilités publiques.»
Même son de cloche chez son collègue Luc Bégin, directeur de l'Institut d'éthique appliquée de l'Université Laval. «C'est vrai que la confiance envers les élus, les dirigeants, l'administration publique s'est complètement effritée ces dernières années, dit-il. Et ça touche autant l'entreprise privée, avec les scandales financiers. Alors, les gens sont plus attentifs aux faits et gestes des dirigeants.»
M. Bégin estime que cette plus grande attention s'explique aussi par «la possibilité pour les gens de se faire entendre plus facilement sur la place publique, ce qui a aidé à développer une réflexion plus poussée sur la gouvernance et les notions de transparence. C'était moins courant, comme débat, dans les années 50 ou 60.»
La fin de la finalité
Pourtant, au temps de Duplessis, les cas de conflits d'intérêts ne manquaient pas. Auteur de La Société libérale duplessiste, Jacques Beauchemin juge qu'il y avait toutefois à l'époque une différence fondamentale dans les attentes du public envers les élus.
«Les gens savaient globalement qu'il y avait de la corruption dans le régime Duplessis, explique-t-il. C'était ressenti comme la maladie de la politique, quelque chose d'un peu inévitable. Mais il y avait aussi l'idée que l'important était la finalité, pas le processus. Est-ce que telle route a été asphaltée? Est-ce que l'électrification progresse? On jugeait le gouvernement à ses réalisations, pas à la manière dont il les faisait.»
«Aujourd'hui, poursuit M. Beauchemin, c'est le contraire. On a un peu renoncé à considérer la finalité — prenons le cas du CHUM ou des problèmes des salles d'urgence comme exemples —, alors on est devenus plus attentifs au processus. Qui fait les choses, et comment. On veut de la transparence, des normes déontologiques ou éthiques.» D'où cette attitude «méfiante, suspicieuse et défensive devant ceux qui forment l'élite de la société».
Question de conscience
Mais encore faut-il s'entendre sur ce que constitue un problème éthique pour en identifier un. Le plagiat de Cinar peut-il être associé à un manque d'éthique? De même la fraude de Vincent Lacroix? L'attitude de Thierry Vandal dans l'octroi des subventions?
«Je ne crois pas que tout puisse y être associé, dit Jacques Beauchemin. Cinar et Lacroix ont commis des actes criminels: l'éthique se situe ailleurs.»
«On peut difficilement joindre une notion de sanction à un manque d'éthique, juge Luc Bégin. Un manquement déontologique, ça va, c'est balisé. Mais l'éthique réfère à un ensemble de codes et de conduites communément admises dans une société. C'est la capacité à s'autoréguler, à se donner ses propres règles... qui seront acceptées dans une collectivité.»
C'est peut-être ce dernier point qui échappe à certains. Professeur de sociologie à l'UQAM — et autre spécialiste de l'éthique —, Jean-Marc Larouche mentionne que «l'éthique n'est pas limitée à la conscience personnelle. On dirait que plusieurs estiment qu'elle se réduit à être clair avec sa conscience, mais c'est oublier la société autour.»
Chose certaine, la société, elle, attend désormais clairement de ses dirigeants — élus ou non — qu'ils suivent les balises de la probité. Elle observe et scrute les comportements. Toute apparence de conflits d'intérêts oblige des explications.
Le débat est sain, croient MM. Larouche, Beauchemin et Bégin... Avec certaines nuances, toutefois. «C'est une très bonne chose, dit Luc Bégin. Ça montre que les gens se préoccupent de ces questions. Je suis certain que ça contribue à refroidir les ardeurs de certains. Mais il faut faire attention à ce que la présence publique très forte des notions éthiques ne développe pas un cynisme qui deviendrait négatif pour la démocratie.»
Jacques Beauchemin craint aussi que ce focus sur l'éthique n'occulte parfois le fond des débats. «On a parlé beaucoup plus des subventions d'Hydro-Québec que de certains enjeux majeurs comme le choix d'exporter de l'électricité aux États-Unis... C'est important que l'on questionne les comportements éthiques des dirigeants, mais il ne faut pas que ça vire à l'obsession suspicieuse. Sinon on risque la paralysie.»
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