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    L'esprit de la Main aux petites heures du matin

    Aussi bien le jour que la nuit, sans s’éloigner trop au nord ou au sud, on a sous les yeux un échantillon fidèle de la vie sur la Main.
    Photo: Pascal Ratthé Aussi bien le jour que la nuit, sans s’éloigner trop au nord ou au sud, on a sous les yeux un échantillon fidèle de la vie sur la Main.
    Pour s'imprégner de la Main, il faut y passer 24 heures. «La vie de jour et celle de nuit, c'est deux mondes différents», dit un employé du grill Buns Hamburger House, situé au 3673, qui mitonne des hamburgers sur charbon de bois jusqu'à 4h30 du matin. «Et pas une nuit ne se ressemble.» À 3h du matin, le week-end, la masse des autos et piétons qui gravite autour de la rue Prince-Arthur est aussi dense que la foule dans un marché de nuit asiatique. «Y faut voir ça.»

    Le boulevard Saint-Laurent entre 3h et 5h? «Tu vas être déçue, m'explique mon fils. Ne t'attends pas à voir des couples de ton âge en veston cravate, robe élégante et talons hauts se promener main dans la main en quête d'un resto où ils discuteront jusqu'au lever du soleil. La population est très jeune, elle a bien bu et déconne complètement. Ça n'a rien de très drôle.»

    «C'est phénoménal, affirme Henrique Laranjo, propriétaire du restaurant Chez le Portugais. On met tout le monde dehors à 3h. Comme les jeunes ne sont pas prêts à rentrer à la maison, ils continuent à jaser sur les trottoirs, en mangeant pointes de pizza et chow mein pour éponger l'alcool. Dans une ambiance parfois survoltée. Mais en moins de 90 minutes, tout est fini!»

    Un repérage avant le moment X s'impose donc, question de trouver les bars parmi les plus populaires sur la Main, comme le Gogo Lounge avec ses chaises rouges en forme de main, le Saphir qui attire les clubbers en marge, le Tokyo Bar pour sa terrasse sur le toit. Puis, le Divan orange, les Bobards, le Balattou, le Belmont sur le boulevard... Les attroupements devant les discos en disent parfois long sur la clientèle qui les fréquente.

    «C'est souvent la musique qui détermine le choix d'un bar», affirme Laure de La Moussaye, agente de développement culturel à la Société de développement du boulevard Saint-Laurent (SDBSL). «Et le prix de l'alcool aussi. Les restaurants plus chic qui se transforment au cours de la soirée en bar sont en général plus coûteux, donc moins fréquentés par les étudiants.»

    Aussi bien le jour que la nuit, sans s'éloigner trop au nord ou au sud, entre Sherbrooke et Mont-Royal, on a sous les yeux un échantillon fidèle de la vie sur la Main. Cette petite enclave abrite toujours friperies, restaurants et magasins d'alimentation où l'on continue de déguster saucisses et choucroute sur le pouce. Bien sûr, il y a Schwartz's, fondé en 1928 par Reuben Schwartz, un immigrant juif de Roumanie, qui sert jusqu'à tard la nuit ces fameux smoked meat marinés dix jours, sans agent de conservation. À 2h du matin, le samedi, il y a encore la file à l'extérieur. Il y a aussi le Main Deli, où Peter Varvaro Junior, Italien d'origine, perpétue la tradition de viande fumée de son père, jusqu'à 5h du matin, le week-end. Puis, l'Inter-Marché Quatre Frères, ouvert 24h.

    On trouve aussi la Charcuterie hongroise, qui continue de fumer ses viandes comme il y a 43 ans, et la Vieille Europe, qui propose 300 sortes de fromage, 60 variétés de café et une panoplie d'épices. Bavarder avec ces commerçants est un plaisir en soi. Plusieurs d'entre eux ont installé des chaises en rangée devant la façade de leur magasin. Une invitation à venir jaser de la Main.

    «Primeiro sê livre; depois pede a leberdade [Commence par être libre; ensuite, réclame la liberté].» On peut lire cette phrase écrite par le poète portugais Fernando Pessoa sur l'un des douze bancs installés de part et d'autre de la Main entre les rues Napoléon et Marie-Anne. Ces sièges modernes de pierre et de paroles soulignent les 54 ans de présence portugaise à Montréal. «Et aussi notre tradition littéraire», précise Henrique Laranjo en ouvrant une bouteille de vin rouge, un Monsaraz 2006. «C'est important de transmettre la culture et l'histoire. Si on ne sait pas d'ou l'on vient, c'est dur de savoir où l'on va. Vous reconnaissez cette statue? C'est saint Antoine de Padoue [enfin, de Lisbonne], car c'est chez nous qu'il est né», dit-il avec fierté.

    Mis à part quelques essaims de jeunes devant certains bars, c'est dans l'ensemble assez calme sur la Main. «C'est normal, les étudiants de McGill sont en vacances», dit un habitué du Barfly, déçu que l'on ne présente pas de «bluegrass» dans son bar favori ce soir. Aucune file d'attente non plus devant le très «glamour» Macaroni Bar, angle Mont-Royal. «C'est à n'y rien comprendre; d'habitude il y a foule le vendredi, lance le sympathique portier. Demain sûrement.» Par contre, en face, au Belmont sur le boulevard et au Karma, la file des fêtards est longue.

    En redescendant vers le sud, Lamine Touré, le propriétaire de la boîte de nuit le Balattou, assis calmement dehors, observe les entrées et sorties de ses clients d'un petit air guilleret. Poignées de main chaleureuses, invitation à danser un compas, échange amical. «Où manger à la fermeture des bars?» «Je vous conseille les grillades de Tam-Tam d'Afrique sur Mont-Royal, près de Saint-Denis, le restaurant est ouvert jusqu'à 4h.»

    À l'angle de l'avenue des Pins, il y a file devant le boui-boui Chez Mein. Pour 2 $ on se procure une pleine assiette de chow mein, nouilles arrosées d'une sauce dont seul le propriétaire connaît le secret. Rue Prince-Arthur, à l'ombre de la Main, on aperçoit une dizaine de voitures de police. Impressionnant contingent de policiers qui attend l'heure cruciale de tombée. «La population a beaucoup rajeuni depuis quelques années et à 3h, le monde a bien picolé, dit un policier. On est là pour décourager les provocateurs. On observe, c'est tout.»

    Henrique avait raison, le pic du spectacle est à 3h30. Circulation automobile dense. Foule titubante et impatience de manger. Frites Alors, la Belle Province, Bocadillo, Buns Hamburger House, Juste Nouilles... plus d'une dizaine de restaurants desservent la foule affamée. «Ça sent le graillon sur la Main», disait Gloria dans la pièce Sainte Carmen de la Main, de Michel Tremblay, d'ailleurs à l'affiche au Monument-National. Oui, ça sent le graillon. À 4h30, plus rien. Seuls quelques badauds arpentent encore le boulevard jonché de détritus. On dirait l'après-carnaval.

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    Collaboratrice du Devoir












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