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    Les nouveaux enfants-rois

    Nourriture bio, chenils de luxe, chirurgies esthétiques, l'expression «traité comme un chien» n'a désormais plus le même sens

    Photo: Jacques Nadeau
    Ils n'ont pour toute conversation que des «woufs» et des «miaous» bien sentis. Pourtant, ils se baladent en poussette ou dans des sacoches, s'habillent de vêtements griffés, se nourrissent d'émincés de canard bio holistique, de fricassées aux fruits de mer, vont dans des spas, à l'école, chez le psy, parfois à l'hôpital pour un problème cardiaque ou une chimiothérapie, et en vacances à l'hôtel. Ils sont nos chouchous, nos aristochats, les nouveaux enfants-rois. Ils s'appellent Steve, Arthur, Charlotte et... Fido.

    Environ quatre foyers québécois sur dix possédaient au moins un chat ou un chien en 2006, pour un total estimé de 1,3 million de chats et 840 000 chiens, selon un sondage Léger Marketing fait en 2006. Et, en un siècle à peine, les animaux domestiques sont passés du statut de quasi-objets à celui de presque humains. Chanel, le plus vieux chien du monde, aurait atteint l'âge vénérable de 21 ans parce qu'elle a été traitée «comme une personne», confient ses maîtres. Que ne ferait-on pas pour nourrir cet amour inconditionnel que ces petites bêtes nous portent?

    Des bêtes vachement gâtées

    Mila et Brinkley, deux teckels de Pointe-Saint-Charles, sont les «bébés» d'Isabelle. Cette mère monoparentale ne fait aucun compromis pour leur bien-être. «Si je ne veille pas à la sécurité de ces deux petits êtres sans défense qui dépendent complètement de moi, qui le fera?» demande-t-elle. «Je leur donne de la nourriture bio-holistique et je fais très attention, surtout depuis le scandale de la mélamine dans la nourriture pour chiens», explique-t-elle. Voilà qui tombe bien, les croquettes bio au chevreuil, les ragoûts végétariens et les pâtés au saumon, aux anchois et aux sardines poussent désormais comme des champignons dans les magasins d'alimentation pour chiens et chats. Jenny Sousa, propriétaire d'un petit café canin au coeur du Plateau Mont-Royal, parle même de «véritable engouement» qui se remarque depuis les trois ou quatre dernières années, moment où elle s'est lancée en affaires.

    Sur les étalages de son petit local, elle a tout pour nourrir nos petits chéris comme des coqs en pâte. Sur le comptoir-caisse, à côté des biscuits en forme d'os pour pitous, de petites souris en vraie fourrure sont censées réveiller l'instinct de chasseur qui sommeille (parfois trop profondément) en votre chat. Et les produits ne sont pas plus chers que la nourriture bon marché, explique Mme Sousa en flattant Bu, le petit chien blanc qui tient boutique avec elle. Le repas bio de minou a beau coûter 3,69 $ la «canne», il est beaucoup plus consistant que les autres et cuisiné avec amour, selon les normes requises dans les usines de nourritures pour humains. «Votre animal aura un poil, une peau et des dents en santé. À la longue, vous économiserez sur les visites chez le vétérinaire», insiste la jeune femme qui, après avoir travaillé en finances, s'est lancée dans cette niche qui ne semble pas connaître de récession.

    Derrière le comptoir de la cuisine d'Evive, rue Rachel, Tracy Martin vante avec passion ses «repas maison frais pour animaux» qu'elle concocte grâce aux conseils d'une nutritionniste pour animaux. Ouvert en novembre dernier, son petit commerce de sachets de potée congelés au boeuf, poulet, céleri, carotte ou bleuet, selon la saison, ne semble pas connaître de difficultés. Les chiens et les chats continuent de manger même en période de crise, note-t-elle. Et leurs maîtres, de les dorloter. Le marché canadien des animaux domestiques atteint maintenant environ un milliard et demi de dollars. Mais il n'a rien à voir avec celui des Français, qui dépensent chaque année environ cinq milliards pour leurs 20 millions d'animaux de compagnie, ou des États-Uniens, dont le marché des petites bêtes vaudrait près de 50 milliards de dollars, d'après l'hebdomadaire Business Week.

    Folie de maîtres

    Balnéothérapie, chirurgie dentaire pour le lapin ou de reconstruction du bec pour la perruche, des services que l'on croyait réservés à une poignée d'excentriques se développent. À sa manière, le Québec a été happé par la vague américaine depuis quelques années déjà. Les entreprises sont de plus en plus nombreuses à offrir une assurance maladie pour pitou ou minou qui, à l'instar de son maître le plus souvent baby-boomer, vivra vieux. Les sociétés pharmaceutiques garnissent les tablettes des pharmacies avec des produits pour les bobos de nos petites bêtes, de plus en plus nombreuses à consulter (voir l'autre texte en page ).

    Et, pour tester l'intelligence de Médor, un expert en comportement canin et professeur à l'Université de la Colombie-Britannique a élaboré un test d'intelligence comprenant un ensemble de 12 épreuves qui vous permettent de mesurer la mémoire, le temps d'attention et la capacité d'apprentissage de votre douillet compagnon.

    Devant toute cette surenchère dans le marché animalier, n'est-ce pas le propriétaire qui fait le beau? «En tout cas, c'est ce qui me fait travailler», répond Jean Lessard, un éthologue et éducateur canin d'expérience. Pour ce «Dr Dog» du Québec, traiter son animal presque à l'égal d'un humain est le symptôme d'une société qui vit un malaise. «S'attacher démesurément aux animaux, au point de leur transmettre des troubles anxieux, est symptomatique d'une société en mal de communication», croit-il, en évoquant au passage la grande solitude d'un nombre croissant de gens.

    «Je demande toujours à mes clients: "C'était quoi, l'idée de départ d'avoir un chien?", et j'en apprends beaucoup. Ai-je besoin d'un chien, suis-je prêt à le respecter? Un animal peut combler un vide, mais ça ne peut pas remplacer un enfant. Sinon, la relation est biaisée», a-t-il indiqué.

    Selon Linda Zago, propriétaire de l'hôtel Muzo, près du canal de Lachine, la relation homme-animal est influencée par le contexte socioéconomique. «On vit plus vieux, il y a beaucoup de veufs et de personnes seules», souligne-t-elle. Comme les mariages sont plus tardifs, chien-chien a le rôle «de faire pratiquer les jeunes couples qui auront des enfants».

    De l'avis de Jean Lessard, les cadeaux, gâteries et caprices pour toutous expriment le besoin d'un prolongement identitaire. «On le fait avec nos enfants, notre auto. Le cliché du petit chien pour la personne de luxe, le gros chien pour le macho, en révèle beaucoup sur nous», dit-il pour expliquer les comportements plus excessifs.

    Pas tous des Paris Hilton

    Mais attention, tous les propriétaires de chien ne sont pas des émules de Paris Hilton qui se croient dans un film de Walt Disney. «Si on veut un compagnon pour faire de l'exercice ou se sentir moins seul, ça se comprend assez bien. Pourvu qu'on ne s'isole pas davantage. Il y a de l'abus en toute chose», croit Jean Lessard.

    Linda Zago identifie quatre grands types de propriétaires d'animal domestique: l'humaniste, qui cherche toujours le nec plus ultra pour son toutou; le conservateur, qui est responsable de son animal mais moins engagé émotivement; le pet lover, dont le chien, véritable éponge affective, est gâté à outrance parce qu'il remplace l'être aimé ou parti; enfin, le propriétaire qui a acheté un animal pour faire plaisir à ses enfants, s'en occupe mais trouve néanmoins qu'«un chien n'est qu'un chien».

    L'hôtel et club «pour chats et chiens urbains», c'est parce qu'il fallait trouver autre chose que «chenil», où «tout le monde a eu une histoire d'horreur», explique Linda Zago pour défendre son projet. Selon elle, offrir aux chiens un gymnase climatisé, des petits cubicules propres et des balades pour 30 $ la journée (tarif du non-membre) n'a rien de dérisoire, même en période de crise économique.

    «Les gens n'iront peut-être pas dans un cinq-étoiles en vacances, mais ils ne resteront pas à balconville. Il faudra nécessairement mettre le chien quelque part. Alors, pourquoi pas le mettre dans un endroit où il va s'amuser et mangera bien?», note Mme Zago.

    Son hôtel offre des suites présidentielles à 80 $ la nuit, avec écran de télévision et webcam qui permet au maître de surveiller son chouchou à distance. Et après? «On n'est plus à l'époque où on met son chien sur du béton mouillé», estime la dynamique propriétaire. «Si les chiens pouvaient parler, ils vous diraient combien ils ont eu du fun», soupire-t-elle en riant.












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