L'entrevue - Éloge de la candeur
L'auteur Carl Honoré incite les parents à laisser leurs enfants être des enfants
Passé au Québec en coup de vent il y a quelques semaines, Carl Honoré enfilait les entrevues à un rythme effréné: beau paradoxe pour cet auteur du best-seller L'Éloge de la lenteur, paru en 2005 et traduit depuis en plus de 20 langues. Le journaliste canadien qui vit aujourd'hui à Londres profitait d'un court séjour à Montréal pour faire la promotion de son essai, Manifeste pour une enfance heureuse. Un cri du coeur pour que les parents prennent le temps de découvrir leurs enfants plutôt que de les mettre sous pression.
«Les parents n'ont pas besoin de transformer la vie de leur famille en une entreprise de développement de produits. Un enfant, ce n'est pas un projet», lance Carl Honoré, qui a publié il y a quelques mois son Manifeste pour une enfance heureuse.
Le journaliste, qui a notamment travaillé à l'Economist, à l'Observer, au National Post et au Houston Chronicle, presse les parents, les pédagogues et autres décideurs de laisser les enfants... être des enfants. Mis sous pression par des agendas de ministres où se multiplient les activités sportives, artistiques, ou encore les séances de tutorat, hyperstimulés par les jeux vidéo, en ligne et autres PSP ou DS, ils en oublient de jouer, tout simplement.
«Plutôt que de découvrir son enfant, ses goûts, ses capacités, on le voit comme un morceau d'argile que l'on peut sculpter, dans lequel on projette des rêves. On coache son enfant, on gère sa vie, avec l'idée qu'il devienne X ou Y», avance l'essayiste qui a observé plusieurs tentatives de relâcher la pression sur les enfants au cours des dernières années.
À force de vouloir trop bien faire, de vouloir offrir ce qu'il y a de mieux à leurs petits pour qu'ils réussissent à tirer leur épingle du jeu, on risque de les priver de leur enfance et d'en faire des robots, dénonce l'auteur. Les parents doivent se rendre compte que leurs enfants «iront plus loin s'ils en font moins».
Il ne jette cependant pas la pierre aux parents, eux-mêmes souvent étourdis par la société de consommation. «On a transformé le rôle de parent en un exercice d'angoisse, de crainte perpétuelle, de paranoïa», illustre le père de deux enfants.
Anxieux, les parents s'en remettent à des experts pour savoir comment bien faire. «Il y a une professionnalisation du rôle de parent. Dès qu'une femme est enceinte, le couple se précipite à la librairie pour acheter les 50 livres sur la façon d'être un parent parfait. Nous sommes devenus des junkies du conseil», constate l'auteur, né en Écosse d'un père mauricien et ayant grandi au Canada et ayant travaillé plusieurs années en Amérique latine avant de s'établir à Londres.
Plutôt que de jeter un autre pavé dans la bibliothèque déjà bien garnie des parents, l'auteur espère, avec son Manifeste pour une enfance heureuse, que les parents reprendront confiance en leurs propres intuitions. «Nous avons tous une voix intérieure en nous, mais il y a trop de bruit, de panique, de distraction, il faut baisser le volume. Les parents sont à bout de souffle. Je voulais que les gens prennent du recul, sereinement, et voient qu'il est possible de récupérer la magie de l'enfance.»
Le paradoxe de l'enfance
Celui qui a réfléchi à l'enfance pendant trois ans constate que nos sociétés contemporaines agissent de façon contradictoire. Si l'on a adhéré à la conception vieille d'environ 200 ans voulant qu'il s'agisse d'un âge d'innocence, de magie, les enfants n'en sont pas moins poussés à la performance. «Nous voulons que ce soit une période d'innocence, mais on les expose à des choses affreuses. On dit que c'est une période de jeu, mais on organise, on structure tous leurs jeux», illustre M. Honoré, qui s'est lui-même surpris à vouloir inscrire son enfant doué pour le dessin aux meilleurs ateliers pour développer sa technique.
C'est d'ailleurs la réaction de son fils qui l'a mené à écrire ce manifeste. «Je veux juste dessiner. Pourquoi les grands veulent-ils toujours tout contrôler?», lui a lancé le garçon de sept ans.
L'électrochoc a conduit l'auteur aux quatre coins de la planète, en quête de poches de résistance à cette culture de performance imposée aux enfants. De la Corée au Japon en passant par les États-Unis, l'Italie et le Canada, l'auteur truffe son manifeste d'exemples de parents et de pédagogues qui ont mis un frein à cette course folle. D'une maternelle de Zurich en plein air à l'école finlandaise où l'on n'évalue pas les enfants avant l'adolescence, en passant par la petite école publique secondaire St-John's dans la ville anglaise de Malborough, où l'on a mis au rancart les programmes officiels pour redonner du pouvoir aux élèves sur la façon dont ils apprennent.
La tyrannie des buts et des objectifs
Outre le monde scolaire, l'essai propose une réflexion sur la société de consommation, l'hyperstimulation des enfants à l'ère du numérique, les sports et les autres activités parascolaires, sur les devoirs et la discipline. Avec ces thématiques au coeur des préoccupations quotidiennes de bon nombre de parents, c'est un rejet de la «tyrannie des buts et des objectifs» héritée de la culture de management qui fait tache d'huile sur l'enfance.
Le cours de soccer du samedi matin prend alors des allures d'expérience de collaboration, le cadeau de Noël se doit d'être éducatif et l'intérêt pour les arts devient un potentiel à canaliser. «Le jeu devient un outil. Comme si on avait croisé le sport compétitif avec le développement d'un nouveau produit», fait observer M. Honoré.
Même si l'on adopte la logique fonctionnaliste, cette façon d'aborder l'enfance s'avère contre-productive. «Le futur de nos économies repose sur la créativité, l'imagination, l'invention. Cela vient avec une autonomie de pensée», plaide l'auteur, convaincu que la culture de performance tue précisément ces aptitudes chez l'enfant pour lui inculquer un savoir finalement bien traditionnel.
Le mieux est l'ennemi du bien: le proverbe résume à merveille le propos du père de famille qui espère voir des parents pousser un soupir de soulagement en refermant son livre.
«Les parents n'ont pas besoin de transformer la vie de leur famille en une entreprise de développement de produits. Un enfant, ce n'est pas un projet», lance Carl Honoré, qui a publié il y a quelques mois son Manifeste pour une enfance heureuse.
Le journaliste, qui a notamment travaillé à l'Economist, à l'Observer, au National Post et au Houston Chronicle, presse les parents, les pédagogues et autres décideurs de laisser les enfants... être des enfants. Mis sous pression par des agendas de ministres où se multiplient les activités sportives, artistiques, ou encore les séances de tutorat, hyperstimulés par les jeux vidéo, en ligne et autres PSP ou DS, ils en oublient de jouer, tout simplement.
«Plutôt que de découvrir son enfant, ses goûts, ses capacités, on le voit comme un morceau d'argile que l'on peut sculpter, dans lequel on projette des rêves. On coache son enfant, on gère sa vie, avec l'idée qu'il devienne X ou Y», avance l'essayiste qui a observé plusieurs tentatives de relâcher la pression sur les enfants au cours des dernières années.
À force de vouloir trop bien faire, de vouloir offrir ce qu'il y a de mieux à leurs petits pour qu'ils réussissent à tirer leur épingle du jeu, on risque de les priver de leur enfance et d'en faire des robots, dénonce l'auteur. Les parents doivent se rendre compte que leurs enfants «iront plus loin s'ils en font moins».
Il ne jette cependant pas la pierre aux parents, eux-mêmes souvent étourdis par la société de consommation. «On a transformé le rôle de parent en un exercice d'angoisse, de crainte perpétuelle, de paranoïa», illustre le père de deux enfants.
Anxieux, les parents s'en remettent à des experts pour savoir comment bien faire. «Il y a une professionnalisation du rôle de parent. Dès qu'une femme est enceinte, le couple se précipite à la librairie pour acheter les 50 livres sur la façon d'être un parent parfait. Nous sommes devenus des junkies du conseil», constate l'auteur, né en Écosse d'un père mauricien et ayant grandi au Canada et ayant travaillé plusieurs années en Amérique latine avant de s'établir à Londres.
Plutôt que de jeter un autre pavé dans la bibliothèque déjà bien garnie des parents, l'auteur espère, avec son Manifeste pour une enfance heureuse, que les parents reprendront confiance en leurs propres intuitions. «Nous avons tous une voix intérieure en nous, mais il y a trop de bruit, de panique, de distraction, il faut baisser le volume. Les parents sont à bout de souffle. Je voulais que les gens prennent du recul, sereinement, et voient qu'il est possible de récupérer la magie de l'enfance.»
Le paradoxe de l'enfance
Celui qui a réfléchi à l'enfance pendant trois ans constate que nos sociétés contemporaines agissent de façon contradictoire. Si l'on a adhéré à la conception vieille d'environ 200 ans voulant qu'il s'agisse d'un âge d'innocence, de magie, les enfants n'en sont pas moins poussés à la performance. «Nous voulons que ce soit une période d'innocence, mais on les expose à des choses affreuses. On dit que c'est une période de jeu, mais on organise, on structure tous leurs jeux», illustre M. Honoré, qui s'est lui-même surpris à vouloir inscrire son enfant doué pour le dessin aux meilleurs ateliers pour développer sa technique.
C'est d'ailleurs la réaction de son fils qui l'a mené à écrire ce manifeste. «Je veux juste dessiner. Pourquoi les grands veulent-ils toujours tout contrôler?», lui a lancé le garçon de sept ans.
L'électrochoc a conduit l'auteur aux quatre coins de la planète, en quête de poches de résistance à cette culture de performance imposée aux enfants. De la Corée au Japon en passant par les États-Unis, l'Italie et le Canada, l'auteur truffe son manifeste d'exemples de parents et de pédagogues qui ont mis un frein à cette course folle. D'une maternelle de Zurich en plein air à l'école finlandaise où l'on n'évalue pas les enfants avant l'adolescence, en passant par la petite école publique secondaire St-John's dans la ville anglaise de Malborough, où l'on a mis au rancart les programmes officiels pour redonner du pouvoir aux élèves sur la façon dont ils apprennent.
La tyrannie des buts et des objectifs
Outre le monde scolaire, l'essai propose une réflexion sur la société de consommation, l'hyperstimulation des enfants à l'ère du numérique, les sports et les autres activités parascolaires, sur les devoirs et la discipline. Avec ces thématiques au coeur des préoccupations quotidiennes de bon nombre de parents, c'est un rejet de la «tyrannie des buts et des objectifs» héritée de la culture de management qui fait tache d'huile sur l'enfance.
Le cours de soccer du samedi matin prend alors des allures d'expérience de collaboration, le cadeau de Noël se doit d'être éducatif et l'intérêt pour les arts devient un potentiel à canaliser. «Le jeu devient un outil. Comme si on avait croisé le sport compétitif avec le développement d'un nouveau produit», fait observer M. Honoré.
Même si l'on adopte la logique fonctionnaliste, cette façon d'aborder l'enfance s'avère contre-productive. «Le futur de nos économies repose sur la créativité, l'imagination, l'invention. Cela vient avec une autonomie de pensée», plaide l'auteur, convaincu que la culture de performance tue précisément ces aptitudes chez l'enfant pour lui inculquer un savoir finalement bien traditionnel.
Le mieux est l'ennemi du bien: le proverbe résume à merveille le propos du père de famille qui espère voir des parents pousser un soupir de soulagement en refermant son livre.
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