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Hausse tendancielle du taux d'édition

Un grand chantier éditorial français reprend la traduction et la publication des oeuvres complètes de Karl Marx et de Friedrich Engels

Avez-vous lu tout Marx et Engels? Certainement pas, en français du moins, puisqu'il n'existe toujours pas de traduction intégrale de leurs oeuvres. On répète: même si le système politico-idéologique mis en place en leur nom a déjà dominé la moitié de la planète et marqué au fer rouge le XXe siècle, environ le tiers de l'oeuvre de Karl Marx (1818-1883) et de Friedrich Engels (1820-1895) demeure inédite en français, bien plus si on considère leurs himalayennes notes de lecture.

«C'est une situation paradoxale, qui constitue une singularité de la France, commente la philosophe française Isabelle Garo, jointe à Paris. Le travail de traduction est achevé ou assez complet dans plusieurs autres langues, en anglais, en italien et en espagnol, par exemple. Marx a commencé à être traduit en français de son vivant, mais le climat politico-théorique de la France a introduit des blocages.»

Le renouveau se concrétise maintenant autour de la Grande Édition Marx-Engels (GEME), un chantier éditorial pharaonique codirigé par Mme Garo et une douzaine de savants franco-français. Après des études en philosophie à la Sorbonne et une thèse sur le concept de représentation chez Marx (1996), Mme Garo enseigne aujourd'hui dans un lycée parisien. Avec ce parcours, elle dit être arrivée «tout naturellement» à la GEME. À terme, d'ici 20 ou 30 ans, qui sait, la collection des oeuvres complètes comptera des dizaines de volumes, avec un bon tiers de textes inédits jusqu'ici, des lettres mais aussi des chapitres complets de livres et des textes circonstanciels.

Retraduire au besoin

La Grande Édition Marx-Engels s'appuie sur la Marx-Engels Gesamtausgabe (MEGA), le chantier en langue allemande, mobilisant des chercheurs sur trois continents depuis le début des années 1990, ce qui en fait le plus important du genre dans le monde. La taille de cette nouvelle édition complète a été réduite de 164 à 114 volumes, dont plus de 50 ont paru. Le dernier volume de l'infrastructure en langue originale devrait paraître autour de 2025.

La MEGA allemande appuie la GEME française avec le Centre national du livre, la Fondation Gabriel-Péri, l'Université de Dijon et celle de Paris 1. La Dispute/ Éditions sociales organise le tout. La maison autonome hérite du fonds des anciennes Éditions sociales/Messidor (rattachées au PCF, le Parti communiste français), qu'il s'agit de dépoussiérer et de bonifier.

«Nous repartons de ce fonds hétérogène, avec certaines traductions de très bonne tenue et d'autres plus datées et discutables, explique Mme Garo. Notre idée n'est pas de tout recommencer mais de réviser ou de reprendre les traductions en les harmonisant, quand c'est opportun, et de retraduire quand il le faut.»

Les truchements contemporains suivent la mutation des concepts dans l'oeuvre, mais aussi dans les adaptations successives, en bannissant toute idée de progrès linéaire. Mme Garo donne l'exemple classique de Aufhebung, emprunté à la dialectique hégélienne.

«Ce terme s'avère particulièrement intéressant parce qu'il conserve sa polysémie dans toute l'oeuvre, explique la spécialiste. De temps en temps, selon les cas, il veut dire "dépassement"; de temps en temps il signifie "abolition". On ne peut le rendre de la même manière tout le temps et il faut éviter les néologismes. Nous allons d'ailleurs justifier longuement nos choix dans les notes, qui se retrouveront dans l'édition électronique uniquement.»

Virtuellement Marx

C'est l'autre grande nouveauté du chantier. À terme, la GEME comptera environ 90 millions de signes, dont une large part détournée vers le virtuel: les écrits de Marx et d'Engels auront droit au bon vieux papier; l'appareil critique sera en partie dématérialisé.

«En fait, de manière plus ambitieuse, nous concevons d'abord une version électronique et dans un second temps une édition papier», corrige l'éditrice. À partir de 2010, un site (en partie payant) diffusera l'ensemble du fonds des anciennes Éditions sociales, puis, au fur et à mesure, les nouvelles traductions également disponibles en livres expurgés des notes trop lourdes mais dotés d'appareils critiques entièrement rénovés. L'index électronique bilingue (allemand/français) facilitera la recherche dans l'ensemble de l'oeuvre électronique.

Le premier volume tout frais publié, la Critique du programme de Gotha de Marx (1875), se vend cinq petits euros, soit huit huards. «C'est un symbole important pour nous, explique Mme Garo. D'abord, il n'était plus disponible en librairie. Ensuite, ce texte aborde des questions toujours essentielles: le travail, l'État, le droit, le passage au communisme. Il s'agit d'un texte d'intervention politique que nous situons dans son contexte, celui de l'unification du mouvement ouvrier allemand.»

Les autres suivront en poche, en grand format, voire uniquement en version électronique, en fonction de leur popularité potentielle. Il y aura bientôt des articles de Marx sur l'Inde et d'autres du jeune Engels des années 1838-1844.

Marxiste ou marxien?

La GEME publiera aussi les inédits les plus intéressants. Par exemple le chapitre 6 du Capital, sur le travail productif et le travail improductif, absent de l'édition du Livre I et disparu des rayonnages français depuis les années 1970. Elle proposera éventuellement tout Le Capital en tant qu'oeuvre spécifique, depuis les premiers brouillons de 1857-1858 (les fameux Grundrisse, les fondements), jusqu'aux dernières rédaction du Livre III.

Et avec tout ça, quelle école marxiste ou marxienne représentera cette grande édition? «Aucune», répond fermement la philosophe. La GEME se veut neutre et apolitique. Il ne s'agit pas plus d'une entreprise idéologiquement chargée que la MEGA.

«Nous allons bannir des notes les commentaires appréciatifs ou dépréciatifs, conclut Isabelle Garo. Ce sera ensuite au lecteur de développer ses propres partis pris de lecture. C'est un travail scientifique qui prend appui sur la conjoncture: nous sommes sortis des querelles de chapelles et il y a un regain d'intérêt pour la pensée de Marx et d'Engels. Notre équipe éditoriale compte des chercheurs d'obédiences politiques très diverses, voire sans allégeance. Il reste que lire Marx aujourd'hui, ce n'est pas innocent. Il peut y avoir beaucoup de lectures possibles et beaucoup d'enjeux...»

Bien noté. Une dernière question alors. Peut-on amasser du capital en vendant Das Kapital et le reste? «Ce n'est pas notre souci, dit Mme Garo, de la GEME. Mais il y a un regain d'intérêt très net pour les textes et nous trouverons nos lecteurs.»
 
 
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