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L'ADN sonore de Montréal

La trame sonore de la métropole disponible pour l'éternité dans le cyberespace, coin de rue par coin de rue, bar par bar, bouche de métro par bouche de métro, parc par parc...

Le ploc ploc avait bien été annoncé par les filles de la météo. Matin gris de décembre, coin Mackay et Sainte-Catherine, à Montréal, une pluie de redoux tombe sur l'auvent d'un magasin de vêtements, avant de rebondir sur les plaques de glace vive toujours présentes sur le trottoir. C'est la mélodie humide de l'hiver qui passe que le jeune Max Stein écoute d'une oreille distraite.

«Ici, le brouhaha du trafic domine», lance l'étudiant en électroacoustique de l'Université Concordia, la vingtaine naissante et tremblante dans un veston sans doute trop mince pour le moment de l'année. Au loin, une énième sirène d'ambulance se fait entendre, suivie par les hauts et les bas d'un moteur d'autobus qui cherche un chemin entre des voitures stationnées en double. «Il faut s'éloigner un peu d'ici, en direction du Mont-Royal, tu vas voir, les sons vont être plus distants et mieux découpés.»

Pas de doute, les sons de Montréal, le jeune Stein, un p'tit gars de Allentown, en Pennsylvanie, à un heure au nord de Philadelphie, en raffole depuis qu'il a débarqué en ville pour ses études, il y a deux ans, avec son frère jumeau, Julian. Il en raffole tellement qu'il cherche depuis à en comprendre la mécanique et la subtilité géographique. Et la création de la toute première carte sonographique de la métropole allait, pour lui, de soi.

Accessible en ligne (cessa.music.concordia.ca/soundmap), enrichie quotidiennement par des internautes armés, dans leur vie réelle, d'une enregistreuse numérique, le projet, qui a pris son envol en juillet dernier, a un objectif aussi clair qu'ambitieux: dresser pour l'éternité dans le cyberespace l'ADN sonore de Montréal. Coin de rue par coin de rue, bar par bar, bouche de métro par bouche de métro, parc par parc... Entre autres.

«En ville, l'environnement est trop bruyant. Il y a des sons partout et personne n'y prête plus vraiment attention, résume Max Stein. C'est donc très intéressant d'offrir à l'écoute les sons bruts de la ville, pris séparément et sur lesquels on peut plus facilement se concentrer pour prendre conscience vraiment de ce qui nous entoure.»

Cette prise de conscience, pour le moment, passe par une trentaine d'instants auditifs mis en boîte un peu partout sur l'île. On y trouve le grincement — étrangement poétique — d'un escalier roulant de la station de métro Peel, «sortie Metcalfe», précise-t-on, les tonalités festives et jazzy du parvis de la Place des Arts un 5 juillet, le bourdonnement des néons du Biodôme à l'entrée de la grotte des chauve-souris, l'ambiance d'un magasin de musique de la rue Saint-Antoine, le bruit du vent dans les drapeaux situés au pied du Stade olympique, un train qui passe (à Saint-Henri) ou encore le tic tac de la Tour de l'horloge, dans le port de Montréal, accompagné de bruits de pas dans les escaliers métalliques. Pour ne citer que ceux-là. Naturel, sans montage, sans bla-bla.

«Les clips peuvent durer de 30 secondes à 30 minutes», résume l'architecte de cette étonnante carte sonore. Douze collaborateurs, traqueurs de sonorités urbaines, ont également envahi cet espace en ligne pour cartographier la ville par l'ouïe. Gabriel Duceppe, qui use ses pantalons sur les mêmes bancs universitaires que Max Stein, est du nombre. Et il ne s'est pas fait prier pour dégainer son enregistreuse numérique dans le restaurant Pushap, dans l'ouest de la ville — là où on trouve «les meilleurs samosa», écrit-il pour décrire ce clip sonore — ou encore dans une rame de métro, entre Lionel-Groulx et Place Saint-Henri, pour livrer ces morceaux de ville qui s'écoutent. En quelques secondes.

Documenter la sonorité d'une ville

«C'est un projet sympathique et très intéressant, résume-t-il à l'autre bout de fil. Avec cette carte, nous sommes en mesure désormais d'avoir des données sonores précises sur un lieu spécifique de Montréal à un point précis de l'histoire. L'ensemble de ces événements sonores va ainsi pouvoir être vécu dans l'espace et dans le temps, et on peut croire que dans le futur, en s'amplifiant, cette carte va devenir une source documentaire très importante» pour ceux qui rêvent d'appréhender Montréal par un des cinq sens.

L'amateur d'oscillations y voit aussi une façon de «ramener les gens à la source des sons et de la perception auditive», surtout à une époque où «tout le monde vit branché sur les écouteurs de son iPod», lance-t-il. «Ils perdent le sens de l'instant sonore et, du coup, de la réalité. Avec une telle carte et des sons qui s'écoutent devant son ordinateur, ça va donner une deuxième chance pour écouter la ville à ceux qui ont manqué le bateau la première fois.»

Max Stein y croit aussi. Et il pense que cette cartographie pourrait, dans les prochaines années, décennies ou siècles, intéresser tant les amateurs de bruits que les géographes, les urbanistes, les anthropologues, les historiens, les musiciens, les artistes... «C'est un projet assez multidisciplinaire, en fait», résume le jeune homme, qui avoue ne jamais circuler en ville sans son enregistreuse numérique. «On espère aussi, à l'avenir, offrir la plupart de ces clips sonores libres de droit afin de permettre aux gens de se les approprier» et, qui sait, de les intégrer dans un blogue, une musique, un reportage, par exemple, et parce que la culture du Web est ainsi faite.

Un Web où cette idée de dresser le portrait sonore d'une ville commence d'ailleurs à se répandre... dans la Grosse Pomme où, sous l'impulsion de la New York Society for Acoustic Ecology (NYSAE), la cartographie du milieu auditif de la ville a déjà commencé depuis quelques années. Mississauga, en Ontario, a également été logée à la même enseigne par l'Association canadienne pour l'écologie sonore (ACES) qui, timidement, s'est mise au travail pour écouter le bruit qu'il fait dans cette banlieue nord de Toronto.

Quant à Montréal, elle avait déjà été appréhendée sur Internet par un autre sens en 2003: l'odorat. L'équipe du magazine Urbania, dans le cadre de son numéro 2, spécial Odeurs, était derrière ce projet un peu fou de Panodorama de la métropole. Statistique et en harmonie avec la technologie de l'époque, il proposait alors, par l'entremise d'une carte, de saisir l'image olfactive de différents quartiers de Montréal par... les mots. Faute de mieux pour révéler à la face du monde et pour l'éternité, comme pour les sons, le doux parfum de smoke meat du boulevard Saint-Laurent, la transpiration des ateliers de couture de la rue Casgrain, la barbe à papa de La Ronde ou encore les fruits et légumes du marché Atwater.
 
 
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