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    Claude Lévi-Strauss souffle ses 100 bougies

    Paris célèbre le centenaire du père de la diversité culturelle

    Claude Lévi-Strauss en compagnie de son épouse Monique en 2005
    Photo: Agence France-Presse (photo) Claude Lévi-Strauss en compagnie de son épouse Monique en 2005
    Paris — «La douceur de vivre consiste d'abord à ne pas mourir.» Voilà le genre de toute petite phrase pour laquelle un journaliste pourrait gravir l'Everest. Pourtant, je n'avais eu qu'à sonner à la porte d'un immeuble du XVIe arrondissement de Paris. C'était il y a dix ans, presque jour pour jour. J'avais pris le petit ascenseur en forme de confessionnal. Timide, j'avais frappé à la porte de l'appartement. C'est là que Claude Lévi-Strauss m'avait ouvert les grilles de son musée personnel, l'espace de quelques précieux moments. Nous étions assis entre un crocodile d'Amazonie et une carte des tribus indiennes d'Amérique du Nord. Et le vieillard fragile qui resplendissait du haut de ses 90 ans avait parlé lentement sous l'oeil de Tara, la déesse-mère tibétaine qui nous fixait du fond de la pièce.

    Au moment de souffler ses cent bougies, il y a longtemps que Claude Lévi-Strauss n'accorde plus d'entrevues. À cet âge, on a probablement mieux à faire. Cela n'empêchera pas Paris de fêter en grand le centenaire de celui qui est probablement l'intellectuel français le plus réputé dans le monde. Voilà des mois que l'anniversaire se prépare. Pendant toute la journée, les émissions spéciales vont se succéder sur les principales chaînes de télévision et de radio. Hier, la chaîne culturelle Arte programmait 12 heures d'affilée. Tous les grands magazines ont publié des cahiers spéciaux.

    Au musée du Quai Branly, 100 écrivains, philosophes et ethnologue liront des textes du dernier des maîtres du structuralisme. Parmi eux, on trouve d'ailleurs le disciple Pierre Maranda, de l'Université Laval. Des photos de Lévi-Strauss seront projetées. Le musée sera ouvert gratuitement. On pourra y découvrir quelques-uns des 1500 objets ramenés par Lévi-Strauss du Brésil et d'ailleurs.

    La Bibliothèque nationale de France lui consacre tout son mois de novembre. On peut y découvrir, entre autres, le manuscrit de Triste tropique. Le Collège de France organise aussi un colloque international. Cet été, l'ethnologue a rejoint le club sélect des écrivains publiés de leur vivant dans la prestigieuse collection La Pléiade. Un privilège qu'il partage avec quelques rares élus comme André Malraux, Marguerite Yourcenar et Julien Gracq.

    «Une langue, c'est un monument»

    Quatre-vingt-deux ans après le premier voyage de Claude Lévi-Strauss dans le centre du Brésil, son étoile a eu bien des occasions de pâlir. Qu'elle soit célébrée ou critiquée, la référence reste pourtant incontournable. Dans la tradition des grands intellectuels français, cet académicien laisse une oeuvre inclassable, qui appartient aussi bien à l'ethnologie qu'à la littérature. Sans oublier le «braconnage» auquel Lévi-Strauss disait volontiers s'adonner sur le terrain de la philosophie. Mythes, religion, famille, cuisine, musique, botanique, pas un sujet qui n'ait été digne d'intérêt pour celui qui a pourtant dit: «Je hais les voyages et les explorateurs.»

    Il y a dix ans, entourés d'objets bizarres, nous avions parlé de tout et de rien: de ses voyages chez les Indiens de la Colombie-Britannique, de son intérêt réel pour le Québec et même de Noël et de l'Halloween, deux fêtes d'esprit païen, disait Lévi-Strauss, dans lesquelles il voyait une forme d'offrande aux morts. Morts bienveillants dans le cas de Noël, vindicatifs dans le cas de l'Halloween.

    «L'homme moderne aurait donc quelque chose à voir avec le paganisme?» m'étais-je exclamé avec cette fausse naïveté dont usent si souvent les journalistes. «Heureusement, avait répondu l'ethnologue. Parce que la vie serait extrêmement fade s'il n'y avait pas toutes ces manifestations. Elles sont nécessaires précisément parce que nous sommes des hommes modernes, très rationnels ou qui prétendent l'être. Il y a quantité de choses qui sont très importantes dans l'expérience humaine et qui ne passeraient pas si on voulait les argumenter dans un discours rationnel. Elles passent beaucoup mieux sous cette forme imagée, symbolique, irrationnelle que sont les rituels et les fêtes.»

    Claude Lévi-Strauss m'avait raconté les séjours qu'il avait faits au Québec. Réfugié aux États-Unis pendant la guerre, il avait été invité par le directeur du Jardin botanique de Montréal, Jacques Rousseau, un spécialiste des Montagnais. «Les États-Unis m'ont sauvé la vie», disait-il, car «j'avais toutes les chances de finir dans un camp d'extermination». C'est à New York qu'il découvrit les grands anthropologues américains.

    «C'est aux États-Unis que j'ai appris tout ce que je sais de l'ethnologie, disait-il. Je passais mes journées dans les bibliothèques publiques et je lisais du matin au soir. J'ai été accueilli de façon tout à fait fraternelle par les Américains. Tous les grands noms de l'ethnologie américaine, je les ai rencontrés, j'ai appris à réfléchir et à penser auprès d'eux. Je me sens le produit autant de la tradition américaine que de la tradition française.»

    On ne s'étonnera donc pas que Lévi-Strauss compte plusieurs disciples au Québec, comme le grand spécialiste des Inuits, Bernard Saladin d'Anglure, et Yvan Simonis, qui lui a consacré un livre. Lors de notre rencontre, Lévi-Strauss s'était réjoui de l'éveil politique des populations autochtones au Canada. Les Québécois ne sont évidemment pas les Bororos. Mais Lévi-Strauss avait aussi eu des mots très chaleureux à l'égard du Québec, dont il s'inquiétait sincèrement de la survie en Amérique du nord.

    «Je trouverais navrant que le Québec se fonde dans une sorte de culture moyenne nord-américaine, disait-il. Une langue, c'est un monument qui est aussi sinon plus respectable qu'un monument de pierre. Chaque culture représente un capital de richesse humaine considérable. Chaque peuple a un capital de croyances et d'institutions qui représente dans l'ensemble de l'humanité une expérience irremplaçable.»

    Le procès de l'uniformisation

    En 1998, on ne parlait pas encore vraiment de la diversité culturelle. Lévi-Strauss, lui, en parlait pourtant presque dans les termes d'aujourd'hui.

    D'aucuns lui ont reproché sa vision romantique des sociétés sans écriture. Faut-il en conclure que, parce qu'il affirmait le caractère infini de chaque culture humaine et combattait toute hiérarchie des peuples et des hommes, Lévi-Strauss fut un des pères du relativisme culturel qui a gagné les sociétés occidentales? Peut-être. Tristes tropiques, qui sera traduit en 26 langues, paraît en plein mouvement de décolonisation. «Le livre se trouve associé, dans les années 1960 et 1970, à une littérature anti-impérialiste et tiers-mondiste dont, idéologiquement, Claude Lévi-Strauss est pourtant très éloigné», écrit Vincent Debaene, qui préface ses oeuvres chez Gallimard.

    Après s'être brûlé les doigts au marxisme dans sa jeunesse, Claude Lévi-Strauss se tiendra loin de l'action politique. Applaudi à l'Unesco en 1952 pour sa dénonciation du racisme, il y provoque néanmoins un joli scandale en 1971, lorsqu'il s'inquiète d'une communication et d'un métissage qui menace les hommes d'uniformisation. Lévi-Strauss défend le droit des cultures de résister à ce que d'aucuns nomment le progrès. Il reconnaît même le droit des peuples à une certaine «surdité» face à l'autre.

    Amoureux de l'héritage de Jean-Jacques Rousseau autant que de la culture des Nambikwaras du Mato Grosso, il confiera à Jean Daniel, directeur du Nouvel observateur, son inquiétude à l'égard des problèmes d'immigration.

    «Je peux [...] assurer, moi qui ai passé ma vie à protéger les différences, que le seuil de tolérance existe bel et bien, dira-t-il. C'est un fait, un jugement de réalité, non un jugement de valeur. Il faut l'apprivoiser et le dépasser, mais non l'ignorer. Or toute notre époque est là: on ignore des faits sous prétexte de défendre des valeurs.» Il n'en faudra pas plus pour que certains l'associent à l'extrême-droite.

    À Sao Paolo, à Québec ou à Paris, la crainte de l'uniformisation culturelle sera la grande constance de cet homme. Dans son salon parisien, le vieillard alerte m'avait confié son espoir dans un réveil des identités qu'il ne craignait pas. Au contraire.

    «Alors que l'humanité se sent menacée d'uniformisation et de monotonie, disait-il, elle reprend conscience de l'importance des valeurs différentielles. Nous devrions renoncer complètement à chercher à comprendre ce qu'est l'homme si nous ne reconnaissions pas que des centaines, des milliers de peuples ont inventé des façons originales et différentes d'être humains. Chacune nous apporte une expérience de la condition d'homme différente de la nôtre. Si nous n'essayons pas de la comprendre, nous ne pouvons pas nous comprendre.»

    En m'engouffrant dans l'ascenseur qui me ramenait sur terre, j'ai eu l'impression d'avoir éprouvé moi aussi un peu de cette «douceur de vivre qui consiste d'abord à ne pas mourir».












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