L'atrazine, un fléau pour les amphibiens
Photo : Agence France-Presse
Les amphibiens accusent plus sévèrement que d’autres espèces les contrecoups de la pollution et de la disparition des milieux humides.
Toutes les études démontrent que les amphibiens accusent plus sévèrement que d'autres espèces les contrecoups de la pollution et de la disparition des milieux humides, comme l'ont démontré les inventaires de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Dans le dernier bilan de l'ONU sur l'état de la vie sur notre planète, soit le bilan intitulé GEO4, publié en octobre 2007, on apprenait que parmi les 16 000 espèces menacées connues, on trouve 30 % de tous les amphibiens, 23 % des mammifères et 12 % des oiseaux. Des chiffres encore plus troublants quand on constate que si peu a été fait depuis, chez nous, pour infléchir cette tendance.
Des chercheurs viennent d'ajouter au dossier une pièce maîtresse, qui démontre à quel point le laisser-faire est potentiellement dangereux.
Dans l'édition du 30 octobre de la revue Nature, des scientifiques de plusieurs universités des États-Unis signent une étude qui met en évidence le rôle de l'atrazine dans les infections des amphibiens par les vers trématodes. Qui plus est, ce pesticide abondamment utilisé au Québec par les agriculteurs des régions dominées par la culture du maïs semble agir en synergie avec les phosphates, particulièrement abondants dans nos régions de grandes cultures industrielles.
Selon cette étude coordonnée par Jason R. Rohn, du département de biologie de l'Université de la Floride du Sud, et d'autres chercheurs, de Pennsylvanie notamment, la combinaison de l'atrazine et des phosphates explique 74 % de la variation des amphibiens en milieu agricole. Prise isolément, l'atrazine explique 51 % du déclin de ces espèces.
Ces analyses réalisées en milieu naturel mettent en évidence une véritable «relation causale» entre la présence des deux produits chimiques, leur synergie et la disparition des espèces. Les chercheurs ont ainsi établi que l'absorption de ces deux produits chimiques augmente la vulnérabilité des grenouilles et autres amphibiens aux infections par les trématodes en supprimant ou en réduisant de façon radicale leur résistance immunologique.
Les infections par les trématodes intéressent tout particulièrement les chercheurs parce qu'elles peuvent provoquer des malformations grotesques des membres, ces fameuses grenouilles à cinq pattes, à deux têtes, etc., que nos techniciens de la faune trouvent désormais un peu partout en milieu naturel ici même, au Québec, et qui témoignent de l'intoxication de notre chaîne alimentaire. Les trématodes peuvent aussi provoquer des dommages importants au foie ou une débilité profonde, ce qui débouche généralement sur la mort en raison de la sévérité des handicaps qui en résultent.
L'atrazine est le pesticide le plus utilisé aux États-Unis et probablement dans le monde, selon l'étude étatsunienne, et, sans l'avoir vérifié, je serais porté à penser que ça doit être assez semblable ici, au Québec et au Canada. Les pics élevés d'atrazine, ont constaté les chercheurs, coïncident avec les pics de problèmes infectieux relevés chez la grenouille léopard (Rena pipiens).
Ces constats expliquent ce que d'autres chercheurs québécois ont constaté au début de la décennie, notamment sur la Yamaska. Sur la foi de relevés effectués par le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP), deux biologistes d'ici, Alain Branchaud et Andrée Gendron, ont soutenu qu'il y a très vraisemblablement un lien entre les pics d'atrazine relevés dans le Richelieu et les problèmes de reproduction du chevalier cuivré. En effet, les pics de pollution à l'atrazine coïncident avec la période des épandages, qui survient après la crue printanière.
Or qu'a fait Québec lorsqu'il a dû faire face au lien entre l'utilisation de ces pesticides et les problèmes de reproduction de notre principale espèce menacée au Québec? Un programme de reproduction contrôlée et de réintroduction des chevaliers cuivrés a été mis en place. Mais Québec n'a pas tenté de contrôler l'intensité des épandages dans ce bassin versant stratégique pour l'espèce menacée. L'atrazine et autres merveilles de la chimie contemporaine continuent d'être épandues conformément aux prescription du manufacturier même si l'on connaît maintenant les faiblesses du système d'homologation. Heureusement que des membres des clubs agro-environnementaux de la région ont volontairement décidé de réduire leur utilisation d'atrazine. Mais ces clubs ne regroupent que le tiers environ des producteurs agricoles, et réduire n'est pas remplacer... On dit cependant que certains producteurs de ces clubs auraient définitivement abandonné l'atrazine pour des produits moins toxiques, une autre bonne nouvelle, mais dont l'impact demeure malheureusement marginal pour l'instant.
L'étude étatsunienne est aussi intéressante parce qu'elle met en relief le rôle que joue le phosphore, cet oligo-élément omniprésent dans les engrais naturels et chimiques que l'agriculture industrielle utilise avec les seules limites qu'imposent les plans de fertilisation gouvernementaux. Or ces plans de fertilisation affichent les mêmes prescriptions qu'on soit sur une terre agricole de Ferme-Neuve, dans les Laurentides, ou dans un bassin en surplus de fertilisants, comme c'est le cas de nos principales rivières à vocation d'égouts agricoles.
On touche ici un aspect méconnu de la crise des algues bleu-vert que le gouvernement Charest a évitée cet été en privant la population d'information sur l'intensité du problème pendant la saison estivale, sous prétexte d'éviter des paniques inutiles mais surtout pour éviter les projecteurs médiatiques. Que les toxines de ces algues nuisent aux usages de l'eau par les humains, c'est une chose. Mais quand elles portent atteinte à la reproduction des espèces ou provoquent des mutations génétiques, comme dans le cas des amphibiens, on assiste à une réduction importante de notre capital génétique.
L'incapacité des gouvernements québécois successifs à contingenter l'usage des pesticides en fonction de niveaux de sécurité viables pour les humains et les espèces vivantes ou menacées engendre une hypothèque environnementale qui s'alourdit d'année en année. Nous refilons ainsi une partie de la facture de notre alimentation industrielle à la prochaine génération. Et ce n'est ni la Loi sur le développement durable, ni le projet de loi sur l'eau laissé en plan par le déclenchement des élections, ni même notre Loi sur la qualité de l'environnement vieille de 30 ans qui semblent pouvoir améliorer la situation.
Quant au Code sur les pesticides, il permet aux agriculteurs de s'en tenir aux prescriptions des manufacturiers de ces molécules chimiques, généralement conçues pour tuer et qu'on dissémine dans l'environnement avec des oeillères qui limitent le champ de vision au seul bilan financier. Ce code servirait-il d'alibi à une contamination croissante de nos cours d'eau et bientôt de plusieurs nappes souterraines, comme l'avait soulevé la commission Beauchamp sur l'eau?
Voilà des considérations dont on ne risque pas de débattre à fond durant ces élections, les seuls aspects agricoles de cette «campagne» qui s'annonce pas très verte se limitant plus souvent qu'autrement au combat des coqs en chef, dont les exploits quotidiens seront scrutés à la loupe par nos chroniqueurs (sportifs?) entassés dans les poulaillers roulants de chaque parti.
n Lecture: Traces d'animaux du Québec, par Mark Elbroch, Éditions Broquet, 360 pages. On peut parcourir une forêts et avoir l'impression qu'il n'y a pas d'animaux parce qu'on n'en voit pas. Mais si on sait lire les pistes des animaux, on saura rapidement lesquels les fréquentent. Même si la pluie efface ces traces progressivement, elle les date jusqu'à un certain point, enrichissant à sa manière le grand livre ouvert qu'est la nature pour qui sait lire son langage. Et sous ce rapport, ce livre est un abécédaire incontournable, un des meilleurs du genre, qu'apprécieront à Noël la plupart des randonneurs, chasseurs et amants de la nature.
Des chercheurs viennent d'ajouter au dossier une pièce maîtresse, qui démontre à quel point le laisser-faire est potentiellement dangereux.
Dans l'édition du 30 octobre de la revue Nature, des scientifiques de plusieurs universités des États-Unis signent une étude qui met en évidence le rôle de l'atrazine dans les infections des amphibiens par les vers trématodes. Qui plus est, ce pesticide abondamment utilisé au Québec par les agriculteurs des régions dominées par la culture du maïs semble agir en synergie avec les phosphates, particulièrement abondants dans nos régions de grandes cultures industrielles.
Selon cette étude coordonnée par Jason R. Rohn, du département de biologie de l'Université de la Floride du Sud, et d'autres chercheurs, de Pennsylvanie notamment, la combinaison de l'atrazine et des phosphates explique 74 % de la variation des amphibiens en milieu agricole. Prise isolément, l'atrazine explique 51 % du déclin de ces espèces.
Ces analyses réalisées en milieu naturel mettent en évidence une véritable «relation causale» entre la présence des deux produits chimiques, leur synergie et la disparition des espèces. Les chercheurs ont ainsi établi que l'absorption de ces deux produits chimiques augmente la vulnérabilité des grenouilles et autres amphibiens aux infections par les trématodes en supprimant ou en réduisant de façon radicale leur résistance immunologique.
Les infections par les trématodes intéressent tout particulièrement les chercheurs parce qu'elles peuvent provoquer des malformations grotesques des membres, ces fameuses grenouilles à cinq pattes, à deux têtes, etc., que nos techniciens de la faune trouvent désormais un peu partout en milieu naturel ici même, au Québec, et qui témoignent de l'intoxication de notre chaîne alimentaire. Les trématodes peuvent aussi provoquer des dommages importants au foie ou une débilité profonde, ce qui débouche généralement sur la mort en raison de la sévérité des handicaps qui en résultent.
L'atrazine est le pesticide le plus utilisé aux États-Unis et probablement dans le monde, selon l'étude étatsunienne, et, sans l'avoir vérifié, je serais porté à penser que ça doit être assez semblable ici, au Québec et au Canada. Les pics élevés d'atrazine, ont constaté les chercheurs, coïncident avec les pics de problèmes infectieux relevés chez la grenouille léopard (Rena pipiens).
Ces constats expliquent ce que d'autres chercheurs québécois ont constaté au début de la décennie, notamment sur la Yamaska. Sur la foi de relevés effectués par le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP), deux biologistes d'ici, Alain Branchaud et Andrée Gendron, ont soutenu qu'il y a très vraisemblablement un lien entre les pics d'atrazine relevés dans le Richelieu et les problèmes de reproduction du chevalier cuivré. En effet, les pics de pollution à l'atrazine coïncident avec la période des épandages, qui survient après la crue printanière.
Or qu'a fait Québec lorsqu'il a dû faire face au lien entre l'utilisation de ces pesticides et les problèmes de reproduction de notre principale espèce menacée au Québec? Un programme de reproduction contrôlée et de réintroduction des chevaliers cuivrés a été mis en place. Mais Québec n'a pas tenté de contrôler l'intensité des épandages dans ce bassin versant stratégique pour l'espèce menacée. L'atrazine et autres merveilles de la chimie contemporaine continuent d'être épandues conformément aux prescription du manufacturier même si l'on connaît maintenant les faiblesses du système d'homologation. Heureusement que des membres des clubs agro-environnementaux de la région ont volontairement décidé de réduire leur utilisation d'atrazine. Mais ces clubs ne regroupent que le tiers environ des producteurs agricoles, et réduire n'est pas remplacer... On dit cependant que certains producteurs de ces clubs auraient définitivement abandonné l'atrazine pour des produits moins toxiques, une autre bonne nouvelle, mais dont l'impact demeure malheureusement marginal pour l'instant.
L'étude étatsunienne est aussi intéressante parce qu'elle met en relief le rôle que joue le phosphore, cet oligo-élément omniprésent dans les engrais naturels et chimiques que l'agriculture industrielle utilise avec les seules limites qu'imposent les plans de fertilisation gouvernementaux. Or ces plans de fertilisation affichent les mêmes prescriptions qu'on soit sur une terre agricole de Ferme-Neuve, dans les Laurentides, ou dans un bassin en surplus de fertilisants, comme c'est le cas de nos principales rivières à vocation d'égouts agricoles.
On touche ici un aspect méconnu de la crise des algues bleu-vert que le gouvernement Charest a évitée cet été en privant la population d'information sur l'intensité du problème pendant la saison estivale, sous prétexte d'éviter des paniques inutiles mais surtout pour éviter les projecteurs médiatiques. Que les toxines de ces algues nuisent aux usages de l'eau par les humains, c'est une chose. Mais quand elles portent atteinte à la reproduction des espèces ou provoquent des mutations génétiques, comme dans le cas des amphibiens, on assiste à une réduction importante de notre capital génétique.
L'incapacité des gouvernements québécois successifs à contingenter l'usage des pesticides en fonction de niveaux de sécurité viables pour les humains et les espèces vivantes ou menacées engendre une hypothèque environnementale qui s'alourdit d'année en année. Nous refilons ainsi une partie de la facture de notre alimentation industrielle à la prochaine génération. Et ce n'est ni la Loi sur le développement durable, ni le projet de loi sur l'eau laissé en plan par le déclenchement des élections, ni même notre Loi sur la qualité de l'environnement vieille de 30 ans qui semblent pouvoir améliorer la situation.
Quant au Code sur les pesticides, il permet aux agriculteurs de s'en tenir aux prescriptions des manufacturiers de ces molécules chimiques, généralement conçues pour tuer et qu'on dissémine dans l'environnement avec des oeillères qui limitent le champ de vision au seul bilan financier. Ce code servirait-il d'alibi à une contamination croissante de nos cours d'eau et bientôt de plusieurs nappes souterraines, comme l'avait soulevé la commission Beauchamp sur l'eau?
Voilà des considérations dont on ne risque pas de débattre à fond durant ces élections, les seuls aspects agricoles de cette «campagne» qui s'annonce pas très verte se limitant plus souvent qu'autrement au combat des coqs en chef, dont les exploits quotidiens seront scrutés à la loupe par nos chroniqueurs (sportifs?) entassés dans les poulaillers roulants de chaque parti.
n Lecture: Traces d'animaux du Québec, par Mark Elbroch, Éditions Broquet, 360 pages. On peut parcourir une forêts et avoir l'impression qu'il n'y a pas d'animaux parce qu'on n'en voit pas. Mais si on sait lire les pistes des animaux, on saura rapidement lesquels les fréquentent. Même si la pluie efface ces traces progressivement, elle les date jusqu'à un certain point, enrichissant à sa manière le grand livre ouvert qu'est la nature pour qui sait lire son langage. Et sous ce rapport, ce livre est un abécédaire incontournable, un des meilleurs du genre, qu'apprécieront à Noël la plupart des randonneurs, chasseurs et amants de la nature.
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