L'histoire est-elle (dé)passée?
Il n'y a pas qu'au Québec où l'histoire est politique
Non, l'histoire n'est pas passée. Au contraire, l'histoire — la discipline scientifique, la matière enseignée, le récit du passé, ce qui appartient à l'hier — intéresse au point de fasciner. L'histoire n'en finit pas de faire l'objet de furieux débats. Fréquentée par les spécialistes et les dilettantes autant que par les politiques et les idéologues, elle est sous surveillance continuelle. On comprend pourquoi: l'histoire touche à l'avenir autant qu'au passé. George Orwell l'avait bien compris, lui qui écrivait, dans son fameux ouvrage intitulé 1984, que celui qui maîtrise le présent contrôle le passé et que celui qui maîtrise le passé contrôle le futur...
Le passé est enjeu social parce qu'il est définisseur d'horizon. On l'a constaté à l'occasion de la tourmente qui a accompagné la mise en place du nouveau programme Histoire et éducation à la citoyenneté. Au fond, c'est la crainte de voir les jeunes s'ouvrir à une histoire du Québec différente qui a entraîné la réaction que l'on sait. Cesser de raconter l'histoire convenue de la nation québécoise, c'était en effet, pour nombre d'intervenants, amorcer la déconstruction possible d'une représentation du «Nous autres» des Québécois qui est en même temps la clef d'une identité collective bien campée, identité reposant sur une conscience historique typée. Pour nombre de critiques, le risque de défaire, par un autre récit du passé, ce que le passé avait apparemment fait du Nous était simplement trop grand. L'avenir pouvant être pensé autrement que dans la suite d'un certain passé, le présent redevenait un chantier identitaire. D'où leur clameur contre l'initiative ministérielle.
Cela dit, on aurait tort de croire qu'il n'y a qu'au Québec que l'histoire est affaire politique. C'est vrai également au Canada anglais. Qui n'a entendu parler de la polémique qui oppose, depuis un bon moment, les partisans d'une histoire national(ist)e du Canada aux défenseurs d'une histoire sociale de l'expérience historique canadienne? Qui ne se souvient de la charge des anciens combattants contre ceux qui, dans un documentaire sur le bombardement allié de la ville de Dresden, ont offert une autre perspective à l'intervention de la RCAF dans une Allemagne en déroute? Et le débat plus récent sur le point de départ ou la fondation du Canada — 1604, 1608 ou 1867 — qui ne s'en souvient? Décidément, il y a des passés qui ne cessent de ressurgir, passent mal ou ne veulent carrément pas passer...
Le monde n'est pas en reste au chapitre des guerres d'histoire. Chaque fois que l'on envisage — aux États-Unis, en Europe, en Asie, partout — de modifier le programme d'histoire, d'ériger un mémorial, d'orchestrer une fête commémorative ou de tenir une exposition sur un aspect délicat du passé national ou mondial, les camps se dressent. Dans certains cas, les luttes ne sont pas que verbales et juridiques, mais physiques et meurtrières. Le passé, à travers l'histoire qu'on en fait, compte parmi les prétextes les plus utilisés par les pouvoirs pour faire valoir leurs prétentions territoriales, politiques ou identitaires. Doit-on reparler de la guerre du Kosovo, du génocide au Rwanda, de la destruction des Juifs d'Europe ou de quelque autre malheur de cet ordre pour s'en convaincre? Avec raison, Paul Valéry disait de l'histoire qu'elle est «le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect a élaboré. Elle fait rêver, ajoutait l'écrivain, elle enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines.» On ne saurait toucher plus juste.
Sortir du passé
Pourquoi est-ce ainsi? Peut-on en finir avec l'amour du passé et le culte des ancêtres, avec l'injonction des pères et l'appel de l'ascendance, avec le désir d'enracinement dans une lignée et la volonté de poursuivre un parcours commencé il y a des lustres pour le continuer jusqu'à demain, voire au-delà du temps?
On essaiera en vain de déshistoriciser l'humain, qui est un être historique tout autant que politique. Idem pour les peuples, dont Joseph Boubée disait qu'ils doivent éviter à tout prix de laisser croire ou paraître qu'ils sont le produit soudain des guerres ou le fruit contingent de l'évolution humaine. En fait, l'histoire n'a rien de superfétatoire. Elle est un remède contre les déchéances du temps qui s'écoule et qui, dans son flux intarissable, emporte les mémoires en ne laissant souvent que l'oubli comme dépôt de l'action humaine. Face aux discontinuités, polyvalences, légèretés et ambiguïtés du passé, l'histoire introduit ou crée cette épaisseur, ce sens, cette permanence, cette continuité qui permet aux contemporains de vivre leur actualité dans la perspective d'une antériorité qui les interpelle et dans celle d'une postérité qu'ils appellent. C'est dire son importance.
Si on ne peut sortir l'humain de l'histoire, est-il au moins possible d'intervenir sur le passé par l'histoire qu'on en fait? On entre ici en territoire dangereux. Il faut admettre que de laisser entendre que l'être humain, par sa faculté d'interprétation subjective, dispose d'un (certain) pouvoir de rétroaction sur ce qui est objectivement arrivé dans le temps est périlleux comme proposition.
Peut-on faire autre chose de ce qui fut? Peut-on rejouer le passé en fonction des enjeux du présent ou de ceux qui s'annoncent, quitte à gommer le gênant pour ouvrir des brèches salutaires vers l'avenir? La réponse est catégorique: non, on ne le peut pas. Pour autant, l'idée n'est pas congédiée qui veut que, puisqu'il est possible au passé de supporter plusieurs histoires rigoureuses de ce qui fait sa matière, il soit possible de dialoguer avec lui pour le redécouvrir et lui faire avouer ce qu'il cachait ou ce qu'on ne voulait en savoir.
Quelles sont les conditions de ce dialogue? Là est le problème, et il y a ici ample matière à discussion. Mais de soulever la question est déjà une petite libération qui permet de rouvrir le rapport entre passé, présent et avenir. Lançons quelques idées en appât d'une réflexion: le passé est un des lieux de l'homme, mais il ne peut être son horizon; il faut accorder aux prédécesseurs le respect qui leur sied, mais c'est en leur mémoire qu'on agira au présent, non dans la tutelle de leur testament imprescriptible; l'humain est un être historique et d'histoires, mais il s'agit également d'un être de devenir qui n'a de cesse de se régénérer et d'actualiser le récit qu'il offre de sa personne pour passer à l'avenir.
Et du 23 au 25 octobre prochain, ce sont ces questions — et bien d'autres — qui seront abordées par les participants de trois importants congrès, réunis à Québec pour discuter de l'avenir de l'histoire et des histoires d'avenir, des présences du passé et du passé au présent, ainsi que de toutes ces dialectiques temporelles qui, loin d'être abstraites, sont au coeur de l'édification de nos vies quotidiennes et cardinales dans la structuration de nos sociétés.
Jocelyn Létourneau est professeur au département d'histoire de l'université Laval et membre du Centre interuniversitaire d'études sur les lettres, les arts et les traditions (CELAT).
Le passé est enjeu social parce qu'il est définisseur d'horizon. On l'a constaté à l'occasion de la tourmente qui a accompagné la mise en place du nouveau programme Histoire et éducation à la citoyenneté. Au fond, c'est la crainte de voir les jeunes s'ouvrir à une histoire du Québec différente qui a entraîné la réaction que l'on sait. Cesser de raconter l'histoire convenue de la nation québécoise, c'était en effet, pour nombre d'intervenants, amorcer la déconstruction possible d'une représentation du «Nous autres» des Québécois qui est en même temps la clef d'une identité collective bien campée, identité reposant sur une conscience historique typée. Pour nombre de critiques, le risque de défaire, par un autre récit du passé, ce que le passé avait apparemment fait du Nous était simplement trop grand. L'avenir pouvant être pensé autrement que dans la suite d'un certain passé, le présent redevenait un chantier identitaire. D'où leur clameur contre l'initiative ministérielle.
Cela dit, on aurait tort de croire qu'il n'y a qu'au Québec que l'histoire est affaire politique. C'est vrai également au Canada anglais. Qui n'a entendu parler de la polémique qui oppose, depuis un bon moment, les partisans d'une histoire national(ist)e du Canada aux défenseurs d'une histoire sociale de l'expérience historique canadienne? Qui ne se souvient de la charge des anciens combattants contre ceux qui, dans un documentaire sur le bombardement allié de la ville de Dresden, ont offert une autre perspective à l'intervention de la RCAF dans une Allemagne en déroute? Et le débat plus récent sur le point de départ ou la fondation du Canada — 1604, 1608 ou 1867 — qui ne s'en souvient? Décidément, il y a des passés qui ne cessent de ressurgir, passent mal ou ne veulent carrément pas passer...
Le monde n'est pas en reste au chapitre des guerres d'histoire. Chaque fois que l'on envisage — aux États-Unis, en Europe, en Asie, partout — de modifier le programme d'histoire, d'ériger un mémorial, d'orchestrer une fête commémorative ou de tenir une exposition sur un aspect délicat du passé national ou mondial, les camps se dressent. Dans certains cas, les luttes ne sont pas que verbales et juridiques, mais physiques et meurtrières. Le passé, à travers l'histoire qu'on en fait, compte parmi les prétextes les plus utilisés par les pouvoirs pour faire valoir leurs prétentions territoriales, politiques ou identitaires. Doit-on reparler de la guerre du Kosovo, du génocide au Rwanda, de la destruction des Juifs d'Europe ou de quelque autre malheur de cet ordre pour s'en convaincre? Avec raison, Paul Valéry disait de l'histoire qu'elle est «le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect a élaboré. Elle fait rêver, ajoutait l'écrivain, elle enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines.» On ne saurait toucher plus juste.
Sortir du passé
Pourquoi est-ce ainsi? Peut-on en finir avec l'amour du passé et le culte des ancêtres, avec l'injonction des pères et l'appel de l'ascendance, avec le désir d'enracinement dans une lignée et la volonté de poursuivre un parcours commencé il y a des lustres pour le continuer jusqu'à demain, voire au-delà du temps?
On essaiera en vain de déshistoriciser l'humain, qui est un être historique tout autant que politique. Idem pour les peuples, dont Joseph Boubée disait qu'ils doivent éviter à tout prix de laisser croire ou paraître qu'ils sont le produit soudain des guerres ou le fruit contingent de l'évolution humaine. En fait, l'histoire n'a rien de superfétatoire. Elle est un remède contre les déchéances du temps qui s'écoule et qui, dans son flux intarissable, emporte les mémoires en ne laissant souvent que l'oubli comme dépôt de l'action humaine. Face aux discontinuités, polyvalences, légèretés et ambiguïtés du passé, l'histoire introduit ou crée cette épaisseur, ce sens, cette permanence, cette continuité qui permet aux contemporains de vivre leur actualité dans la perspective d'une antériorité qui les interpelle et dans celle d'une postérité qu'ils appellent. C'est dire son importance.
Si on ne peut sortir l'humain de l'histoire, est-il au moins possible d'intervenir sur le passé par l'histoire qu'on en fait? On entre ici en territoire dangereux. Il faut admettre que de laisser entendre que l'être humain, par sa faculté d'interprétation subjective, dispose d'un (certain) pouvoir de rétroaction sur ce qui est objectivement arrivé dans le temps est périlleux comme proposition.
Peut-on faire autre chose de ce qui fut? Peut-on rejouer le passé en fonction des enjeux du présent ou de ceux qui s'annoncent, quitte à gommer le gênant pour ouvrir des brèches salutaires vers l'avenir? La réponse est catégorique: non, on ne le peut pas. Pour autant, l'idée n'est pas congédiée qui veut que, puisqu'il est possible au passé de supporter plusieurs histoires rigoureuses de ce qui fait sa matière, il soit possible de dialoguer avec lui pour le redécouvrir et lui faire avouer ce qu'il cachait ou ce qu'on ne voulait en savoir.
Quelles sont les conditions de ce dialogue? Là est le problème, et il y a ici ample matière à discussion. Mais de soulever la question est déjà une petite libération qui permet de rouvrir le rapport entre passé, présent et avenir. Lançons quelques idées en appât d'une réflexion: le passé est un des lieux de l'homme, mais il ne peut être son horizon; il faut accorder aux prédécesseurs le respect qui leur sied, mais c'est en leur mémoire qu'on agira au présent, non dans la tutelle de leur testament imprescriptible; l'humain est un être historique et d'histoires, mais il s'agit également d'un être de devenir qui n'a de cesse de se régénérer et d'actualiser le récit qu'il offre de sa personne pour passer à l'avenir.
Et du 23 au 25 octobre prochain, ce sont ces questions — et bien d'autres — qui seront abordées par les participants de trois importants congrès, réunis à Québec pour discuter de l'avenir de l'histoire et des histoires d'avenir, des présences du passé et du passé au présent, ainsi que de toutes ces dialectiques temporelles qui, loin d'être abstraites, sont au coeur de l'édification de nos vies quotidiennes et cardinales dans la structuration de nos sociétés.
Jocelyn Létourneau est professeur au département d'histoire de l'université Laval et membre du Centre interuniversitaire d'études sur les lettres, les arts et les traditions (CELAT).
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