Le couple n'a plus la cote
Pour 65 % des Québécois, vivre à deux n'est plus une condition au bonheur
Photo : Jacques Nadeau
La comédienne Pascale Bussières et son sompagnon, le producteur et comédien David Clermont-Béïque, figurent sûrement parmi les 35 % de Québécois qui croient encore au couple.
Toute la semaine, l'équipe du Devoir vous a présenté une synthèse d'observations recueillies sur sept volets d'un même thème: qu'est-ce qu'une vie réussie? Pour le savoir, la firme Léger Marketing a sondé les Québécois dans une enquête nationale révélatrice de bien des changements de société. Nous terminons cette grande série par un regard sur le couple réussi, conclusion logique d'un sondage qui nous a appris samedi dernier que la vie amoureuse et familiale était, et de loin, ce que les Québécois considèrent le plus important dans leur vie.
«On s'étudie trois semaines, on s'aime trois mois, on se dispute trois ans, on se tolère 30 ans, et les enfants recommencent.» C'est par cet aphorisme impudent que le philosophe et historien français Hippolyte Taine décrivait le couple, au milieu du XIXe siècle. Plus de 150 ans plus tard, il lui faudrait sans doute rajuster sa formule. On s'étudie, on s'aime, on se dispute et on se tolère désormais beaucoup moins longtemps. Et, surtout, il est moins certain que les enfants recommencent...
Le couple n'a plus la cote. Du moins, la majorité ne le perçoit plus comme une condition essentielle au bonheur. Même s'ils accordent une importance prépondérante à la vie amoureuse et familiale, plus de
65 % des Québécois, soit 71 % des femmes et 59 % des hommes, ne croient pas qu'il soit important d'être en couple pour réussir sa vie.
La psychiatre et psychanalyste française Marie-France Hirigoyen ne s'étonne guère des résultats du sondage Léger Marketing-Le Devoir à ce propos. «Voilà qui correspond tout à fait à ce que j'observe, en France comme chez vous. Une majorité de femmes ne jugent pas la vie de couple indispensable à leur réussite.»
Connue pour ses travaux de pionnière dans le domaine du harcèlement moral, la célèbre psychologue se penche justement sur les mutations des rapports hommes-femmes dans Les Nouvelles Solitudes (La Découverte), son plus récent ouvrage. «Parce qu'elles ont obtenu, du moins en théorie, l'autonomie financière et sexuelle, les femmes éprouvent moins le besoin de cette sécurité matérielle qu'apporte le couple. Un nombre croissant d'entre elles refusent de sacrifier leur indépendance pour le confort de la vie à deux», a soutenu l'essayiste, en entrevue au Devoir.
Les temps changent, insiste-t-elle. «Il y a 20 ans à peine, il eut été impensable d'avoir un président de la République divorcé, comme Nicolas Sarkozy. Ou encore une ministre de la Justice, Rachida Dati, enceinte sans conjoint connu.» Aux yeux de Marie-France Hirigoyen, «le couple apparaît de plus en plus comme un handicap pour une femme, une entrave à sa réussite professionnelle et à son épanouissement social». En revanche, le couple est beaucoup plus utile à l'homme dans sa vie professionnelle, précise-t-elle. D'ailleurs, une plus grande proportion d'hommes (39 %) que de femmes (26 %) juge important d'être en couple pour réussir sa vie.
Hélène Belleau, sociologue, professeure à l'INRS-Culture, Société et Urbanisation à Montréal, se spécialise dans les questions liées à la famille. Elle s'inscrit en faux contre la tentation de conclure, à la lumière de notre enquête, que le couple n'a pas d'avenir. «Je vous rappelle la première réponse du sondage Léger Marketing-Le Devoir: la vie amoureuse et familiale est ce à quoi les Québécois accordent le plus d'importance, dans une proportion de 68 % (62 % des hommes et 74 % des femmes). Les loisirs, les passions personnelles, le travail et l'argent viennent bien après. Si cela n'avait pas été le cas, j'aurais dit qu'il y a quelque chose de problématique. Il faut mettre cette donnée en parallèle avec les autres», estime-t-elle.
Mais pourquoi alors une majorité de Québécois ne croient pas à l'importance du couple pour réussir leur vie? «C'est comme si les gens se disaient: "Faute de vie conjugale ou familiale, je peux aussi avoir une vie très stimulante, très riche, en partie grâce à une vie professionnelle satisfaisante." Il reste que, dans toutes les études, la famille demeure toujours en tête des valeurs des Québécois, loin avant le travail. Le travail n'est plus le lieu où l'on s'épanouit.»
Cela dit, le travail et la famille s'imbriquent l'un dans l'autre. À preuve, note Hélène Belleau, plusieurs études démontrent que les hommes qui vivent en couple avec famille et enfants réussissent mieux au point de vue professionnel que les hommes célibataires.
Psychologue et psychanalyste au Centre de consultation Saint-Laurent, à Montréal, où il accompagne des adultes qui se présentent seuls ou en couples en thérapie, François Lefebvre se montre aussi très perplexe devant certaines réponses des Québécois au sondage Léger Marketing-Le Devoir. «Je me demande s'il n'y a pas quelque chose de défensif dans cette attitude. Je suis renversé de lire que 65 % des répondants ne considèrent pas comme important de vivre en couple pour réussir leur vie. Peut-être qu'on cherche à minimiser ses propres échecs amoureux ou ses difficultés à vivre à deux.»
Tout en se gardant de porter un jugement, il voit dans le sondage l'expression d'un nouveau conformisme social. «La nouvelle morale, la nouvelle norme, c'est de se séparer dès qu'il y a des tiraillements dans un couple. D'ailleurs, plus de la moitié des unions se terminent par une séparation. Les valeurs ambiantes nous dictent qu'on doit pouvoir être heureux seul. Des notions comme la dépendance affective sont maintenant vues comme des tares.»
La variable économique n'est pas non plus à négliger, ajoute le psychologue. À peine 20 % des personnes ayant un revenu inférieur à 20 000$ jugent la vie de couple essentielle au bonheur. Chez les personnes dont le revenu annuel s'élève à plus de 80 000$, cette proportion grimpe à 45 %. «Dans la hiérarchie des besoins, vivre en couple ne vient pas en premier. Il faut d'abord avoir un emploi et avoir de quoi manger!»
Seuls, mais pas isolés
Chose certaine, à défaut d'être choisie, la vie de célibataire semble de mieux en mieux assumée. Environ 900 000 Québécois vivent seuls. Ils représentent environ 30 % des ménages, selon l'Institut de la statistique du Québec.
Line Desjardins, la jeune cinquantaine, conseillère dans une grande entreprise de technologies de l'information, jure avoir trouvé le bonheur dans sa vie de célibataire. «Je regarde autour de moi et je vois plusieurs femmes pour qui le quotidien avec un homme ajoute une série de contraintes à une vie déjà très occupée. Quand on a réglé des conflits toute la journée au bureau, on a peut-être moins envie, le soir venu, de faire face aux conflits que suppose la vie de couple. Moi, je n'ai plus envie de négocier quand je rentre à la maison. Je n'ai pas envie d'imposer mes choix ou qu'une autre personne m'impose les siens», dit-elle.
Elle n'aurait jamais tenu pareil discours à 25 ou 30 ans, confesse-t-elle, du temps où elle cherchait l'âme soeur. «Avec les années, plus je développais mon autonomie professionnelle, moins je ressentais le besoin de vivre en couple. Pour bien des femmes de mon milieu, il n'est plus nécessaire de vivre à deux pour satisfaire ses besoins matériels.» Quand on ne vit pas en couple, poursuit-elle, on se construit d'autres groupes d'appartenance, en fonction de nos affinités culturelles ou sportives. «Je ne suis pas seule. Je connais des gens en couple qui vivent la solitude à deux. Je ne suis pas isolée. L'amitié prend une importance plus grande.»
Selon la psychiatre Marie-France Hirigoyen, de plus en plus de gens alterneront, dans une même vie, entre des périodes de vie en couple, des périodes de solitude, des périodes d'amours vécues à distance, d'autres périodes de solitude, et ainsi de suite. «La solitude peut être source de plénitude. Souvent, la femme ne vivra pas en couple, mais elle aura un compagnon, pour le coeur et pour le corps. Si elle se met en couple, cette union sera moins fusionnelle, souvent plus éphémère.»
Ces mutations ne sonnent pas pour autant la fin du couple traditionnel. «Le désir de vivre en couple est toujours là. Même chez les enfants de baby-boomers qui ont vécu les échecs de leurs parents, j'observe ce désir. Les jeunes veulent s'engager, fonder une famille, avoir des enfants», affirme François Lefebvre. Mais les temps actuels sont difficiles. «Il y a un vacuum autour du couple. On demande aux jeunes de se lancer dans cette aventure sans qu'il y ait de support social. Le couple est souvent laissé à lui-même. Pas étonnant qu'il s'écroule aux premiers tiraillements. Non seulement la famille n'a pas beaucoup de support — qu'on pense au manque de places en garderie —, mais elle n'a plus toujours bonne réputation et elle est malheureusement beaucoup associée, ces années-ci, à la droite religieuse.»
L'envie d'enfants
Parents d'une fillette d'un an, Laurent Madore, 31 ans, et Julie Jodoin, 29 ans, forment un couple stable et mènent une vie qu'ils jugent heureuse, surtout depuis qu'ils ont emménagé il y a quelques mois dans leur première maison, à Repentigny. Ils se reconnaissent dans bien des réponses de l'enquête du Devoir, mais pas dans cette idée voulant que la vie de couple ne soit pas indispensable à une vie réussie. «Autour de nous, j'observe au contraire un retour à des valeurs traditionnelles. Nos amis dans la jeune trentaine vivent en couple, ont fondé ou entendent fonder une famille. Les célibataires que nous connaissons le sont à défaut d'avoir trouvé le bon conjoint», dit Julie Jodoin.
Laurent Madore venait tout juste de perdre son emploi lorsque Julie et lui se sont mariés et ont décidé que le temps était venu d'avoir un enfant. Les regards inquiets de leurs parents et amis ne pouvaient en rien les en dissuader. «À l'Université Concordia, un professeur m'avait dit: "Si tu attends d'avoir les conditions économiques parfaites, tu n'auras jamais d'enfant." Cette phrase ne me quitte plus depuis», raconte-t-il. Pour lui et sa conjointe, dit-il, les valeurs du couple et de l'engagement passent bien avant les valeurs matérielles. «C'est sûr qu'on est d'une génération qui voudrait tout obtenir tout de suite: le confort matériel, les voyages et tout. Mais je suis prête à attendre. Ce qui me rend heureuse avant tout, c'est la vie de famille», renchérit sa douce moitié.
Selon l'enquête Léger Marketing-Le Devoir, quatre personnes sur dix (36 % des hommes et 43 % des femmes) affirment que le manque d'argent est le principal obstacle empêchant les couples d'avoir des enfants qu'ils désirent. Pour 25 % des Québécois, ce sont plutôt les horaires de travail des conjoints qui constituent le principal obstacle empêchant les couples d'avoir des enfants.
«L'aspect financier n'a jamais freiné notre désir d'avoir des enfants. Mais il serait quand même faux de prétendre que les questions d'argent ne sont pas importantes. Nous venons d'acheter une maison, j'ai quitté un emploi stable pour devenir travailleur autonome et on a la responsabilité d'un enfant à qui on veut donner tout ce qu'il y a de mieux. Mais si elle est importante, la question financière ne sera jamais décisive», explique Julie Jodoin.
Diplômée de l'École des hautes études commerciales, elle a le désir de s'accomplir dans sa carrière, mais jamais, jure-t-elle, elle ne le fera au détriment de sa famille. «Je ne veux pas scandaliser les générations de féministes qui m'ont précédée et tenir un discours rétrograde. Mais je cherche avant tout le bon équilibre travail-famille. Je veux profiter pleinement de ma vie de famille, de ma vie de couple. Il n'est pas question que je fréquente les 5 à 7 pour faire du réseautage», renchérit-elle.
Son mari, aussi diplômé en administration, partage entièrement cette vision des choses. «Tant pis si je dois supporter les regards un brin sarcastiques de mes collègues quand je quitte le bureau pour aller à un rendez-vous avec ma fille chez le pédiatre: j'ai l'âme en paix», dit-il en souriant.
Le Devoir
Collaboration spéciale
«On s'étudie trois semaines, on s'aime trois mois, on se dispute trois ans, on se tolère 30 ans, et les enfants recommencent.» C'est par cet aphorisme impudent que le philosophe et historien français Hippolyte Taine décrivait le couple, au milieu du XIXe siècle. Plus de 150 ans plus tard, il lui faudrait sans doute rajuster sa formule. On s'étudie, on s'aime, on se dispute et on se tolère désormais beaucoup moins longtemps. Et, surtout, il est moins certain que les enfants recommencent...
Le couple n'a plus la cote. Du moins, la majorité ne le perçoit plus comme une condition essentielle au bonheur. Même s'ils accordent une importance prépondérante à la vie amoureuse et familiale, plus de
65 % des Québécois, soit 71 % des femmes et 59 % des hommes, ne croient pas qu'il soit important d'être en couple pour réussir sa vie.
La psychiatre et psychanalyste française Marie-France Hirigoyen ne s'étonne guère des résultats du sondage Léger Marketing-Le Devoir à ce propos. «Voilà qui correspond tout à fait à ce que j'observe, en France comme chez vous. Une majorité de femmes ne jugent pas la vie de couple indispensable à leur réussite.»
Connue pour ses travaux de pionnière dans le domaine du harcèlement moral, la célèbre psychologue se penche justement sur les mutations des rapports hommes-femmes dans Les Nouvelles Solitudes (La Découverte), son plus récent ouvrage. «Parce qu'elles ont obtenu, du moins en théorie, l'autonomie financière et sexuelle, les femmes éprouvent moins le besoin de cette sécurité matérielle qu'apporte le couple. Un nombre croissant d'entre elles refusent de sacrifier leur indépendance pour le confort de la vie à deux», a soutenu l'essayiste, en entrevue au Devoir.
Les temps changent, insiste-t-elle. «Il y a 20 ans à peine, il eut été impensable d'avoir un président de la République divorcé, comme Nicolas Sarkozy. Ou encore une ministre de la Justice, Rachida Dati, enceinte sans conjoint connu.» Aux yeux de Marie-France Hirigoyen, «le couple apparaît de plus en plus comme un handicap pour une femme, une entrave à sa réussite professionnelle et à son épanouissement social». En revanche, le couple est beaucoup plus utile à l'homme dans sa vie professionnelle, précise-t-elle. D'ailleurs, une plus grande proportion d'hommes (39 %) que de femmes (26 %) juge important d'être en couple pour réussir sa vie.
Hélène Belleau, sociologue, professeure à l'INRS-Culture, Société et Urbanisation à Montréal, se spécialise dans les questions liées à la famille. Elle s'inscrit en faux contre la tentation de conclure, à la lumière de notre enquête, que le couple n'a pas d'avenir. «Je vous rappelle la première réponse du sondage Léger Marketing-Le Devoir: la vie amoureuse et familiale est ce à quoi les Québécois accordent le plus d'importance, dans une proportion de 68 % (62 % des hommes et 74 % des femmes). Les loisirs, les passions personnelles, le travail et l'argent viennent bien après. Si cela n'avait pas été le cas, j'aurais dit qu'il y a quelque chose de problématique. Il faut mettre cette donnée en parallèle avec les autres», estime-t-elle.
Mais pourquoi alors une majorité de Québécois ne croient pas à l'importance du couple pour réussir leur vie? «C'est comme si les gens se disaient: "Faute de vie conjugale ou familiale, je peux aussi avoir une vie très stimulante, très riche, en partie grâce à une vie professionnelle satisfaisante." Il reste que, dans toutes les études, la famille demeure toujours en tête des valeurs des Québécois, loin avant le travail. Le travail n'est plus le lieu où l'on s'épanouit.»
Cela dit, le travail et la famille s'imbriquent l'un dans l'autre. À preuve, note Hélène Belleau, plusieurs études démontrent que les hommes qui vivent en couple avec famille et enfants réussissent mieux au point de vue professionnel que les hommes célibataires.
Psychologue et psychanalyste au Centre de consultation Saint-Laurent, à Montréal, où il accompagne des adultes qui se présentent seuls ou en couples en thérapie, François Lefebvre se montre aussi très perplexe devant certaines réponses des Québécois au sondage Léger Marketing-Le Devoir. «Je me demande s'il n'y a pas quelque chose de défensif dans cette attitude. Je suis renversé de lire que 65 % des répondants ne considèrent pas comme important de vivre en couple pour réussir leur vie. Peut-être qu'on cherche à minimiser ses propres échecs amoureux ou ses difficultés à vivre à deux.»
Tout en se gardant de porter un jugement, il voit dans le sondage l'expression d'un nouveau conformisme social. «La nouvelle morale, la nouvelle norme, c'est de se séparer dès qu'il y a des tiraillements dans un couple. D'ailleurs, plus de la moitié des unions se terminent par une séparation. Les valeurs ambiantes nous dictent qu'on doit pouvoir être heureux seul. Des notions comme la dépendance affective sont maintenant vues comme des tares.»
La variable économique n'est pas non plus à négliger, ajoute le psychologue. À peine 20 % des personnes ayant un revenu inférieur à 20 000$ jugent la vie de couple essentielle au bonheur. Chez les personnes dont le revenu annuel s'élève à plus de 80 000$, cette proportion grimpe à 45 %. «Dans la hiérarchie des besoins, vivre en couple ne vient pas en premier. Il faut d'abord avoir un emploi et avoir de quoi manger!»
Seuls, mais pas isolés
Chose certaine, à défaut d'être choisie, la vie de célibataire semble de mieux en mieux assumée. Environ 900 000 Québécois vivent seuls. Ils représentent environ 30 % des ménages, selon l'Institut de la statistique du Québec.
Line Desjardins, la jeune cinquantaine, conseillère dans une grande entreprise de technologies de l'information, jure avoir trouvé le bonheur dans sa vie de célibataire. «Je regarde autour de moi et je vois plusieurs femmes pour qui le quotidien avec un homme ajoute une série de contraintes à une vie déjà très occupée. Quand on a réglé des conflits toute la journée au bureau, on a peut-être moins envie, le soir venu, de faire face aux conflits que suppose la vie de couple. Moi, je n'ai plus envie de négocier quand je rentre à la maison. Je n'ai pas envie d'imposer mes choix ou qu'une autre personne m'impose les siens», dit-elle.
Elle n'aurait jamais tenu pareil discours à 25 ou 30 ans, confesse-t-elle, du temps où elle cherchait l'âme soeur. «Avec les années, plus je développais mon autonomie professionnelle, moins je ressentais le besoin de vivre en couple. Pour bien des femmes de mon milieu, il n'est plus nécessaire de vivre à deux pour satisfaire ses besoins matériels.» Quand on ne vit pas en couple, poursuit-elle, on se construit d'autres groupes d'appartenance, en fonction de nos affinités culturelles ou sportives. «Je ne suis pas seule. Je connais des gens en couple qui vivent la solitude à deux. Je ne suis pas isolée. L'amitié prend une importance plus grande.»
Selon la psychiatre Marie-France Hirigoyen, de plus en plus de gens alterneront, dans une même vie, entre des périodes de vie en couple, des périodes de solitude, des périodes d'amours vécues à distance, d'autres périodes de solitude, et ainsi de suite. «La solitude peut être source de plénitude. Souvent, la femme ne vivra pas en couple, mais elle aura un compagnon, pour le coeur et pour le corps. Si elle se met en couple, cette union sera moins fusionnelle, souvent plus éphémère.»
Ces mutations ne sonnent pas pour autant la fin du couple traditionnel. «Le désir de vivre en couple est toujours là. Même chez les enfants de baby-boomers qui ont vécu les échecs de leurs parents, j'observe ce désir. Les jeunes veulent s'engager, fonder une famille, avoir des enfants», affirme François Lefebvre. Mais les temps actuels sont difficiles. «Il y a un vacuum autour du couple. On demande aux jeunes de se lancer dans cette aventure sans qu'il y ait de support social. Le couple est souvent laissé à lui-même. Pas étonnant qu'il s'écroule aux premiers tiraillements. Non seulement la famille n'a pas beaucoup de support — qu'on pense au manque de places en garderie —, mais elle n'a plus toujours bonne réputation et elle est malheureusement beaucoup associée, ces années-ci, à la droite religieuse.»
L'envie d'enfants
Parents d'une fillette d'un an, Laurent Madore, 31 ans, et Julie Jodoin, 29 ans, forment un couple stable et mènent une vie qu'ils jugent heureuse, surtout depuis qu'ils ont emménagé il y a quelques mois dans leur première maison, à Repentigny. Ils se reconnaissent dans bien des réponses de l'enquête du Devoir, mais pas dans cette idée voulant que la vie de couple ne soit pas indispensable à une vie réussie. «Autour de nous, j'observe au contraire un retour à des valeurs traditionnelles. Nos amis dans la jeune trentaine vivent en couple, ont fondé ou entendent fonder une famille. Les célibataires que nous connaissons le sont à défaut d'avoir trouvé le bon conjoint», dit Julie Jodoin.
Laurent Madore venait tout juste de perdre son emploi lorsque Julie et lui se sont mariés et ont décidé que le temps était venu d'avoir un enfant. Les regards inquiets de leurs parents et amis ne pouvaient en rien les en dissuader. «À l'Université Concordia, un professeur m'avait dit: "Si tu attends d'avoir les conditions économiques parfaites, tu n'auras jamais d'enfant." Cette phrase ne me quitte plus depuis», raconte-t-il. Pour lui et sa conjointe, dit-il, les valeurs du couple et de l'engagement passent bien avant les valeurs matérielles. «C'est sûr qu'on est d'une génération qui voudrait tout obtenir tout de suite: le confort matériel, les voyages et tout. Mais je suis prête à attendre. Ce qui me rend heureuse avant tout, c'est la vie de famille», renchérit sa douce moitié.
Selon l'enquête Léger Marketing-Le Devoir, quatre personnes sur dix (36 % des hommes et 43 % des femmes) affirment que le manque d'argent est le principal obstacle empêchant les couples d'avoir des enfants qu'ils désirent. Pour 25 % des Québécois, ce sont plutôt les horaires de travail des conjoints qui constituent le principal obstacle empêchant les couples d'avoir des enfants.
«L'aspect financier n'a jamais freiné notre désir d'avoir des enfants. Mais il serait quand même faux de prétendre que les questions d'argent ne sont pas importantes. Nous venons d'acheter une maison, j'ai quitté un emploi stable pour devenir travailleur autonome et on a la responsabilité d'un enfant à qui on veut donner tout ce qu'il y a de mieux. Mais si elle est importante, la question financière ne sera jamais décisive», explique Julie Jodoin.
Diplômée de l'École des hautes études commerciales, elle a le désir de s'accomplir dans sa carrière, mais jamais, jure-t-elle, elle ne le fera au détriment de sa famille. «Je ne veux pas scandaliser les générations de féministes qui m'ont précédée et tenir un discours rétrograde. Mais je cherche avant tout le bon équilibre travail-famille. Je veux profiter pleinement de ma vie de famille, de ma vie de couple. Il n'est pas question que je fréquente les 5 à 7 pour faire du réseautage», renchérit-elle.
Son mari, aussi diplômé en administration, partage entièrement cette vision des choses. «Tant pis si je dois supporter les regards un brin sarcastiques de mes collègues quand je quitte le bureau pour aller à un rendez-vous avec ma fille chez le pédiatre: j'ai l'âme en paix», dit-il en souriant.
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